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Merci Thomas Piketty de remettre l'économie dans l'Histoire!

Photo de Antoine Patinet

Pierre-Yves Cossé

Publié le 26 novembre 2013 à 10:10 - Mis à jour le 26 novembre 2013 à 13:17

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Sans nul doute best-seller économique de la rentrée, le livre de Thomas Piketty a fait parler de lui jusqu'aux plus hauts sommets de l'Etat. Décryptage d'une méthode qui fera date, par Pierre-Yves Cossé, ancien commissaire général au Plan.

 "Le Capital au XXI è siècle" (Seuil) de Thomas Piketty est un livre qui fera date et restera un ouvrage de référence. La pertinence et l'acuité du diagnostic, la profondeur des analyses sont exceptionnelles, plus que les solutions, fragiles et exploratoires. La lecture est aisée, le jargon du spécialiste éliminé, l'appareil mathématique limité à deux équations, les démonstrations claires et pédagogiques et l'intérêt toujours soutenu.

Il y a un "mais" :  les 950 pages. Condenser en 400 pages serait possible sans perdre l'essentiel de la substance. A force de vouloir convaincre  le lecteur, Thomas Piketty, ne lui épargne aucune étape et  reprend à plusieurs reprises les mêmes démonstrations et les mêmes exemples.

Vaste base de données sur les inégalités de revenus 

Ce "nouveau capital" marquera autant par sa nature que par  son contenu. Insistons sur la nature. Thomas Piketty revient à ce qu'aurait toujours dû être l'économie politique et à ce qu'elle a été exceptionnellement.

Il s'appuie sur un travail statistique approfondi détaillé et couvrant de nombreux pays, qui est l'œuvre d'un groupe d'une trentaine de chercheurs. Ils ont constitué la plus vaste base de données historiques sur les inégalités de revenus, La World Top Incomes Data Base (WTID) Il montre que de grands économistes avaient, tel Marx, "une approche anecdotique et peu systématique des statistiques" ou même proclamaient des théories infirmées par des chiffres qu'ils n'avaient pas regardés (tel Leroy-Beaulieu) Il en a résulté de graves erreurs. Certes, les statistiques étaient limitées au 19è, par exemple sur les revenus ou inexistantes (les comptes nationaux) mais elles n'étaient pas nulles. Fallait-il encore les consulter.

Une approche transversale enrichissante

Il se situe dans le temps long, depuis la fin du 18è siècle. Cela lui permet de démontrer que ce qui a été présenté comme des lois de l'économie ou des évolutions structurelles n'était que des situations exceptionnelles ou provisoires ; la croissance rapide des  "trente glorieuses" n'était qu'un rattrapage, l'affaiblissement des revenus du patrimoine et de l'héritage la résultante de l'inflation et des guerres quasiment effacée aujourd'hui, la stabilité du partage capital-travail contestable. Le recul historique change l'éclairage  des phénomènes  que nous considérions comme "normaux" et qui ne l'étaient pas.

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Il fait appel à l'ensemble des sciences sociales pour faire comprendre l'économie, en particulier à l'histoire et au roman. Certes Thomas Piketty n'est ni un grand historien ni un spécialiste du roman. Mais il en sait assez pour que son approche transversale soit enrichissante  et que les rapprochements  soient convaincants, par exemple entre l'économie libérale et les rentiers de Balzac (le Père Goriot ou César Birotteau) ou de Jane Austen. On aurait souhaité qu'à propos de l'impôt, le grand remède pour lui, il fasse de la sociologie et décrive les conditions de l'acceptation de l'impôt aux différentes époques et sous des cieux différents.

L'économie, "profondément politique"

Une profession  de foi, au début du livre éclaire sa démarche. L'économie doit sortir "de sa passion infantile pour les maths et les spéculations purement théoriques" "elle n'aurait jamais dû à se séparer des autres sciences sociales". Histoire, Sociologie, Anthropologie, Sciences Politiques dont elle est une sous- discipline. Il a pourtant fréquenté à 23 ans le MIT mais le jugement  "sur ce monde très intelligent »est sévère « la profession continuait d'aligner des résultats purement théoriques, sans même savoir quels faits expliquer… "

Il se méfie des déterminismes et considère que l'économie est "profondément politique" et qu'elle a une "visée normative et morale". Enfin, il ne redoute pas d'explorer l'avenir, présentant plusieurs possibles et raisonnant à l'échelle du monde.

De l'apprentissage tronqué de l'économie        

La lecture de Thomas Piketty a réveillé mes frustrations  d'étudiant lorsque j'apprenais à la fac de droit ce qui était appelé à tort "l'économie politique" Singeant les sciences dures, la discipline était enseignée de façon universelle et intemporelle valable par tout et en tout temps. Son objet était "Le Marché" une donnée naturelle  dont les conditions concrètes d'apparition et de fonctionnement  n'étaient pas décrites. Les mécanismes des prix étaient enseignées comme des lois éternelles sans être replacées dans le contexte de l'économie libérale, avec le support de théorèmes mathématiques, assez discrètement à vrai dire, les professeurs de l'époque ayant une culture mathématique limitée.

Le keynésianisme était étudié sans une analyse historique détaillée de la Grande Crise. Le marxisme, lorsque l'on en parlait, était caricaturé, en oubliant de préciser que les salaires ouvriers avaient effectivement baissé durant la première partie du XIXème siècle. Pour  être honnête, quelques dévots enseignaient le marxisme comme une religion, dont aucun dogme, comme "la loi de la paupérisation absolue" ne pouvait être mise en cause.

Des théories déconnectées de l'Histoire

C'était le cas à Sciences Po où, selon le directeur de l'Ecole, un enseignement aussi religieux ne présentait guère de dangers (1) Dans cette même école, les politiques économiques contemporaines étaient analysées par de hauts fonctionnaires insistant plus sur les aspects institutionnels que sur la dimension historique ou les liens avec la théorie.

L'histoire des idées économiques était une succession de théories déconnectées de l'histoire et de la politique. La genèse des théories était absente. Le fait que les théoriciens avaient commencé par observer attentivement les réalités de leur temps dans leur pays avant de proposer des schémas explicatifs était omis

Des progrès depuis les années 60

Mettons à part l'enseignement dans les écoles d'ingénieurs, plus tourné vers la micro- économie et moins coupé des réalités (choix des investissements) qui a été  illustré par de grands professeurs (Maurice Allais, Marcel Boiteux)

Ma description de l'enseignement dans les facultés n'est pas caricaturale mais des progrès substantiels ont été réalisés depuis les années 60 dans le cadre des facultés de sciences économiques. Les enseignements et les manuels ont été renouvelés. Mais le débat sur la nature de la discipline n'est nullement clos.

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Thomas Piketty n'est pas le seul à faire enfin de l'économie politique. Il a des disciples et des collègues à l'Ecole d'Economie de Paris, comme Gabriel Zucman ("La richesse cachée des nations" - Seuil) dont la valeur est reconnue à l'échelle internationale.

Souhaitons que cette espèce prospère, donnant enfin sa place à l'économie politique, ouvrant de nouveaux champs à la réflexion et à l'élaboration de politiques.

(1) Le professeur était Jean Baby et le directeur Jacques Chapsal

Pierre-Yves Cossé

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