De la guerre des monnaies

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Avec "Guerre et Paix entre les monnaies", Jacques Mistral livre une histoire du système monétaire international, mais aussi des propositions de réforme, face à la guerre des monnaies. Par Pierre-Yves Cossé, ancien commissaire au Plan

Le« Mistral 2014 » est clair, précis, pédagogique, bien construit, écrit avec aisance  et accompagné d'une bibliographie éclectique et étoffée. Bref, un beau travail d'universitaire, comme le professeur Mistral sait en faire.

Mais l'ouvrage ne se limite pas à une histoire du système monétaire international et de ses différentes périodes, l'étalon or et la livre sterling, les changes fixes et la domination du dollar et les changes flottants. L'ambition est plus élevée. L'auteur fait des choix et des propositions sur une nouvelle guerre monétaire, qui n'en serait qu'à ses débuts, sur le déclin relatif des Etats-Unis et sur « la refondation du système monétaire international ». Beaucoup-et des meilleurs- se sont attelé à la tâche, sans grand succès, à vrai dire.

Le désordre actuel, volatilité des taux et des changes, fragilité du système financier et bancaire, déséquilibres entre les balances des paiements, croissance incertaine, montée des inégalités, fonde une démarche, qui combine prudence et audace.

 La catastrophe de 2029...

Le prologue «  Le monde en 2029 (le retour de la grande dépression) est une anticipation de la catastrophe probable mais « non inéluctable » si l'on en reste au statu quo. L'économie- fiction est un genre difficile et cette fin annoncée de la seconde mondialisation  est médiocrement convaincante. L'incapacité des Etats-Unis à faire face à ses engagements, son défaut partiel sur la dette (dépréciation de 25% et transformation en rente rémunérée à 1%) est l'élément clé de son scénario.

Pessimiste sur les Etats-Unis

Ici se pose une question sur l'auteur et son appréciation de la situation américaine. Jacques Mistral connaît parfaitement les États-Unis et enseigne dans des universités prestigieuses. Il fait preuve depuis longtemps d'un grand pessimisme, jusqu'ici confirmé par les faits. Dans son chapitre « le dollar et la question de la sortie de crise, il analyse les points faibles et les points forts et les premiers l'emportent. Les faiblesses de la démocratie américaine, combinées avec une crise morale et une frustration d'un grand nombre d'Américains, s'aggravent : pouvoir de l'argent, blocage institutionnel.

Sur ce dernier point, un facteur est tu, probablement par souci des convenances, le racisme diffus lié à l'occupation par un Noir de la Maison Blanche ; une bonne partie de la population blanche estime- sans le proclamer- que le pouvoir est dans les mains d'un usurpateur s'agissant d'un pays, chargé d'une mission providentielle, le second Israël, et qu'un boycottage par tous les moyens est moralement fondé. Lorsque le scandale aura cessé, dans moins de trois ans, le blocage institutionnel pourrait se desserrer et le recours aux compromis réapparaître

La « compétitivité renaissante » est certes explicitée mais accompagnée d'un point d'interrogation. Sont mentionnés l'innovation, l'enseignement supérieur, les technologies de pointe (quoiqu'en recul relatif) et la révolution énergétique en cours, avec ses effets sur les industries d'amont (aciéries, pétrochimie, engrais, plastiques) et les relocalisations. Jacques Mistral n'est pas convaincu que cela suffise pour assurer une véritable « renaissance de l'Amérique » La remontée des exportations est lente, le chômage demeure élevé et les inégalités explosent quoique sur ce dernier point l'auteur reste discret.

Une faiblesse américaine qui pèse sur le dollar

Cette faiblesse américaine durable, qui a des conséquences sur le cours du dollar et la confiance qu'on lui porte dans le monde, rend possible et nécessaire la refondation du système monétaire. Il faut une monnaie qui se substitue au moins partiellement au dollar. Il faut aussi que le congrès des États-Unis entérine la perte de l'hégémonie du dollar et de son droit de blocage dans des institutions comme le Fonds Monétaire International. Cela ne peut intervenir qu'après une suite de secousses sur les marchés financiers et dans l'économie réelle et un renforcement de monnaies potentiellement concurrentes, l'Euro et le Yuan. La valeur d'une monnaie n'est jamais que relative, elle s'apprécie par rapport aux autres monnaies.

 Une défense de l'euro

La contrepartie du pessimisme sur le dollar est un optimisme relatif sur l'euro. Sur ce sujet aussi, Jacques Mistral fait preuve de constance. Il a toujours défendu l'euro et cru en son avenir, même à l'époque où les experts « anglo-saxons » annonçaient sa disparition rapide. Il constate que durant cette période « l'euro est restée une monnaie internationale attractive » avec un cours élevé et qu'il existait une réticence générale à conforter le monopole du dollar. Il relativise le débat cher aux économistes américains sur la « zone monétaire optimale » en retournant le problème.  « L'optimalité d'une zone monétaire est le résultat d'un projet solide et non une condition préalable ».  Il en profite pour rappeler les conditions sanglantes et confuses de la création de la zone monétaire « optimale » des États-Unis.

Une mauvaise gestion du cas grec

Il reconnaît l'aveuglement concernant les écarts de compétitivité, puis les erreurs faites lors de la crise des dettes et la mauvaise gestion du cas grec (moins de 5% du PIB de l'Union) partiellement compensée par la mise en place de nouveaux outils de financement et les initiatives de la Banque Centrale Européenne. Tout en insistant sur la volonté commune tardivement affichée d'assurer par tous les moyens l'avenir de la monnaie unique, il juge nécessaire d'aller de l'avant et de perfectionner l'Union Monétaire: gouvernance économique avec une politique budgétaire, union bancaire. Il fait preuve d'une grande bienveillance à l'égard de la politique de réduction simultanée des déficits publics, qui a conduit l'Union à la récession et au bord de la déflation, sans réduire l'endettement structurel, tout en relevant que plus de rigueur au stade actuel deviendrait « contre-productif ».

Mieux piloter l'euro

Il incite à un meilleur « pilotage de l'euro zone » avec une seule proposition précise, la « création d'un ministère des finances » qui contribuerait à la définition d'un nouveau « policy mix » et des conditions d « 'une mutualisation partielle et circonscrite de la dette » On peut se demander si la nomination d'un responsable supplémentaire, sans clarification préalable des rôles des différents organes ( Commission, Conseil, BCE et zone euro) est de nature à résoudre les problèmes pendants et majeurs qui divisent les membres : absence d'une politique de change et de toute mutualisation, achèvement de l'union bancaire (résolution des crises), relance de l'investissement public.

 Stabilité, d'abord, pour le yuan

Sur la Chine et le yuan, un optimisme comparable est affiché. Jacques Mistral, qui visite régulièrement la Chine depuis 1995 est là aussi un expert. Ce qui le frappe le plus est la rapidité des changements qui n'a pas de précédents dans l'histoire. L'explication par le « rattrapage » ne suffit pas. Il fait appel à l'histoire (un empire de 3000 ans) et à la méthode.

Dans la démarche amorcée par Deng Xiaoping une large place a été donnée à « l'expérimentation (il faut tâter les pierres pour traverser la rivière…) et à la mise en concurrence, ce qui est proprement stupéfiant de la part d'un régime communiste ».  Après ces « trente glorieuses » « le pays est confronté à des défis nombreux et variés » inégalités, pollution, menaces sur les ressources en matières premières et en eau, vieillissement, coûts de l'urbanisation… Il ne reste pas passif ; l'innovation et la demande intérieure ont été définies comme les deux nouveaux moteurs de croissance. Cette réorientation de la croissance n'est pas acquise, elle se heurte à de puissants lobbys : exportateurs, industriels, régions côtières. Les débats sont vifs et nombreux. In fine, la réorientation se fera, fondée non sur des pressions extérieures mais sur une dynamique interne (la hausse des salaires)

Jacques Mistral constate le même gradualisme dans le domaine monétaire. Il relativise la querelle du taux de change du yuan quidonne lieu à des « gesticulations répétées » du Congrès des Etats- Unis. « Depuis 2005, la Chine est engagée dans une politique d'appréciation lente mais régulière de sa monnaie » trente pour cent en termes réels depuis 12 ans.

Il aurait pu ajouter qu'une réévaluation du yuan aurait peu d'effets sur sa balance commerciale ; compte tenu du fort contenu en importations des exportations chinoises, la hausse du prix des exportations chinoises serait annihilée dans une large mesure par la baisse du prix des importations intégrées dans ces exportations.

L'internationalisation du yuan est un problème ouvertement posé. Son utilisation pour régler les échanges bilatéraux avec certains partenaires commerciaux est amorcée. Des accords d'échanges de devises (swaps) ont été signés. Les banques de Hong Kong ont été autorisées à émettre des titres en yuans et ces yuans peuvent être utilisés par des banques étrangères pour financer des échanges commerciaux. Tout ceci est significatif mais modeste et ne concerne qu'une toute petite fraction des échanges extérieurs. La convertibilité n'est pas pour demain. La stabilité, d'abord.

 Une refondation du système monétaire international

Partir de ce qui existe pour refonder le système monétaire international, soit le Fonds Monétaire International et les droits de tirage spéciaux (DTS) est la démarche proposée. Elle est, selon l'auteur, à la fois ambitieuse et réaliste, prenant en compte les intérêts nationaux et les rapports de force internationaux.

La gouvernance de ce nouveau système est le premier défi. Il s'agit de transformer le FMI en commençant par appliquer les propositions faites en 2009 : élargissement et assouplissement de son « mandat » notamment en revenant sur la liberté absolue des mouvements de capitaux, création d'un Conseil des Ministres (d'ailleurs prévu par les statuts) ayant en charge la dimension stratégique, revalorisation du directeur (droit d'initiative, durée du mandat). A propos des quotas, qui devraient être revus, le sage Jacques Mistral n'envisage pas une représentation unifiée de la zone euro.

La surveillance multilatérale est le second défi. La crise financière a montré qu'il y avait eu carence, due pour une part à une absence de compréhension des interdépendances et d'analyse systémique. Une amélioration passe par une coopération mieux articulée entre le Fonds et le Conseil de Stabilité Financière, qui permettrait de surveiller la croissance trop rapide du crédit et le niveau d'endettement.

L'encadrement des stratégies de croissance est le troisième défi. Des indicateurs sont nécessaires pour évaluer les stratégies agressives et mercantilistes susceptibles de déséquilibrer le système. Pour parvenir à une croissance équilibrée, il faut se préoccuper de la hausse tendancielle des salaires et des gains de productivité.  « Le fordisme à l'échelle mondiale » est mis en défaut par les pays organisant une croissance extravertie.

L'introduction d'un nouvel actif de réserve international sous la responsabilité du FMI

Cette introduction est le quatrième défi. Les émissions de DTS seraient suffisantes pour assurer une liquidité satisfaisante. L'utilisation de ce nouvel actif de réserve serait favorisée par une cotation en DTS du pétrole ou autres matières premières et des émissions de titres de dettes. L'épargne excédentaire chinoise pourrait être placée en Bons du Trésor émis en DTS…

Un système centré sur le DTS engendrerait une diversification automatique des réserves, un facteur de stabilité, et mettrait fin au privilège exorbitant des États-Unis. La tentation d'accumuler des surplus courants pour accroître les réserves de précaution serait réduite.

 Comment les Etats-Unis pourraient-ils accepter de perdre leur privilège?

Le lecteur reste sur sa fin sur les innombrables questions techniques que pose la coexistence d'une « monnaie-panier » avec les autres monnaies internationales, dollar, euro, et demain yuan : incidences sur la volatilité ? Détermination des besoins et volume d'émission ? Stabilité dans le temps du système ? Répartition des pouvoirs de décision?

Ces problèmes, pour importants qu'ils sont, sont seconds par rapport aux problèmes politiques. Dans quel contexte, les États-Unis accepteraient-ils la perte de leur privilège, en dehors du scénario catastrophe décrit dans le prologue ? Les autres grands pays, Europe et Chine, seraient-ils prêts à mettre en cause un élément central de leur souveraineté même si celle-ci est pour une large part illusoire ? D'où pourraient partir des propositions novatrices ?

Jacques Mistral a le mérite de poser un problème aigu et complexe, qui est généralement tu dans les enceintes internationales et de faire des prépositions en s'appuyant sur les réalités institutionnelles existantes.

 Guerre et Paix entre les monnaies, par Jacques Mistral (Fayard)

 

 

 

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Commentaires
a écrit le 22/02/2014 à 9:00 :
Ce qu'il faut c'est casser cette croyance qu'une zone monétaire doive être sous-tendue par un pouvoir politique. En fait il n'en est rien et le fonctionnement actuel de la zone euro le prouve. Des Etats peuvent s'associer pour partager une monnaie en fixant des objectifs techniques à la banque centrale de stabilisation des paramètres intensifs de l'économie (taux, prix...). Cela fait perdre un degré de liberté qui est de ne plus pouvoir vivre perpétuellement à crédit mais avouons que ce degré de liberté est très dangereusement utilisé au détriment des peuples par tous les pouvoirs politiques depuis Philippe le Bel. L'avenir est donc bien la marche vers une zone monétaire à l'échelle planétaire...
a écrit le 14/02/2014 à 11:01 :
LA VRAIS SOLUTION SERAIS UNE MONNAIE UNIQUE UNIVERSELLE ET MONDIALE,? VOILA UNE SOLUTION POUR UNE PAIX MONDIALE ET UNE PLUS GRANDE REPARTITION DES RICHESSES ???
a écrit le 10/02/2014 à 9:20 :
La guerre des monnaie n'existe pas, ce n'est que des ententes entre monnaies majeures! Ne vous faites pas d'illusion, l'euro n'est pas créé dans votre intérêt!
a écrit le 07/02/2014 à 20:41 :
Le cas américain est relativement simple: ils ont émis des dollars à parité, et avec les diverses dévaluations, dont les assouplissements quantitatifs, ils vont rembourser au mieux quelques cents par dollar. Les Occidentaux acceptent cette situation et donc tout va bien pour eux...sauf que certains, comme les Chinois, ne sont pas dupes et veulent stopper ce système. Rappelons que la Chine est un des pays qui a pris en pension une grosse partie de la dette américaine, et que la Chine n'entend pas être remboursée 2 cents du dollar :-)
a écrit le 07/02/2014 à 18:08 :
Mistral est connu pour noyer le bouchon ce qui interdit assurément de prendre des poissons. Personne n'a intérêt à voir disparaître le dollar car ce n'est pas une devise "américaine" mais un véhicule mondial nécessaire et nécessairement unique qui appartient à ceux qui en disposent en non aux USA. Cette notion est difficile à comprendre tant on croit habituellement que le pays émetteur ramasse tout. Le dollar sera réhaussé par la création inévitable d'un plancher monétaire élevé (le plus possible en cohérence) pour les très petites devises nationales de façon leur donner non seulement un pouvoir d'achat en direction des populations concernées mais une valorisation collective internationale et... un levier de croissance pour nos pays. Il n'est donc pas pertinent d'avoir une "monnaie-panier" des grands, inutile en l'état mais des "devise-marché" reconnues définitivement comme telles. Il faut que le scandale monétaire cesse là où il est le plus urgent, c'est à dire par le bas. Ce plancher monétaire obligera le monde occidental à un "serpent" dont les étapes s'accompagneront par des contraintes. Etabli à 1 pour 2 au maximum, sa largeur trop importante impliquera une ouverture du processus réglementaire des OPA. Ces deux bordages conditionneront par le fait le comportement des devises intermédiaires. La Chine pour sa part voit déjà ses entreprises progresser en chiffre d'affaire de 20 à 30% l'an, nous montrant que l'incidence monétaire est elle aussi conditionnée par la capacité ou pas de créer des actifs tangibles et probants. Tout le reste n'est que littérature ... mais c'est bien et surtout l'intention de Mistral.
a écrit le 07/02/2014 à 17:04 :
Qu'est ce que le Plan a à voir avec la monnaie ???

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