Le réenchantement du monde

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Comment éviter la dislocation des sociétés? L'Etat doit à la fois promouvoir l'efficience économique et le soutien aux citoyens les plus nécessiteux. Par Michel Santi, économiste

Milton Friedman publia en septembre 1970 dans le New York Times Magazine un article faisant date intitulé « La responsabilité sociale des entreprises est d'augmenter leurs profits»! Il y faisait référence à son livre « Capitalisme et Liberté » où il assurait que « le monde des affaires a une et une seule responsabilité sociale consistant à utiliser ses ressources et à s'engager dans des activités lui permettant d'augmenter ses profits tant qu'il se conforme aux règles du jeu et sans fraude ». En fait, Friedman s'employait tout au long de cette analyse à dénigrer toute velléité de « responsabilité sociale » où ne devraient pas s'égarer les entreprises.

Pour lui, dès lors qu'un cadre ou qu'un responsable démontre des préoccupations d'ordre social, « il n'agit pas dans les intérêts de ses employeurs »… L'optimisation des résultats doit donc être la seule priorité, sachant que ce qui relève de la « responsabilité sociale » doit se restreindre au strict minimum requis par la loi. Selon Friedman, la posture de certains chefs d'entreprise qui se montrent soucieux du confort moral et matériel de leurs salariés - bref, ceux qui cherchent à faire plus et mieux que la loi - équivaut pour eux à admettre la prédominance des « mécanismes politiques » sur les « forces du marché ».

La quête du profit devenait valeur absolue


Comment s'étonner dès lors de l'attitude souvent irresponsable du monde des affaires et de la finance, justifiée par un très influent prix Nobel ? Lequel fondait une doctrine consacrant les profits comme dogme absolu, face à laquelle toute autre considération et toute valeur devaient s'éclipser ? Cette quête du profit - qui devenait le critère absolu - contribuait donc à fragmenter et à compartimenter la société dont les individus se devaient - selon cette logique - de rechercher les bénéfices et de préserver leurs intérêts, loin de toute moralité et au risque de léser autrui.

La société n'existe pas en tant que telle...

Car après tout, et c'est Friedman qui l'affirme dans cet article, « la société n'est qu'un groupement d'individus » dont l'obligation est de ne tendre que vers leurs propres résultats. Pour Friedman, les individus n'ont qu'un seul devoir, qui consiste à assurer leur prospérité et celle de leurs employeurs. C'est à peu près à cette période que Margaret Thatcher devait asséner très significativement que « la société n'existe pas en tant que telle, qu'il y a juste des individus et des familles » !

De fait, nous évoluons aujourd'hui dans un monde où tous les repères et où toutes les valeurs (les authentiques valeurs, pas les valorisations) ont été bouleversés. À ce titre, rien ne justifie de tels écarts monumentaux entre les revenus des hauts dirigeants d'entreprise et leurs salariés, et il est compréhensible que le citoyen de base puisse s'offusquer d'une telle inégalité. De même est-il inadmissible que, dans nos nations occidentales, les revenus du citoyen soient entièrement dépendants de la croissance.

La répartition équitable des richesses, clé de la stabilité économique

Son niveau de vie et son salaire baissent lorsque l'activité économique ralentit. Il est en revanche aux premières loges dès lors qu'il s'agit de payer le prix de la récession, et de la bêtise - quand ce n'est pas de la malhonnêteté - des autres. Ne serait-il pas sensé, pondéré, voire naturel, que l'amélioration des revenus du citoyen soit une combinaison du produit de la croissance et d'une meilleure redistribution ?

Une répartition équitable des richesses et des revenus au sein de nos nations occidentales qui se prétendent civilisées n'est-elle pas une des clés fondamentales de la stabilité économique ? Warren Buffett lui-même ne s'était-il pas ému à l'occasion de son éditorial du 14 août 2011 dans le New York Times de payer 17 % d'impôts sur ses revenus quand ses équipes, elles, s'acquittaient d'une taxe de 36 % ?

Les fautes notoires d'une société incapable de procurer le plein emploi

La « charité » prodiguée au chômeur - à l'« assisté », comme il est de bon ton de le qualifier - par une société qui lui prodigue en permanence son mépris d'être sans emploi est-elle tolérable dans une démocratie apaisée ? Dans un monde - et surtout une Europe - en crise où les indices du chômage explosent mécaniquement par la faute d'un secteur privé - et surtout financier - ayant tout misé, tout risqué et tout monopolisé pour son seul profit, la société peut-elle continuer à déconsidérer et à humilier ses citoyens privés d'emploi ? Et peut-elle les forcer à accepter n'importe quel travail afin de cesser de leur démontrer sa solidarité ? Est-ce dans une société apaisée que l'on souhaite vivre ou dans un monde clivé où les heureux « insiders » seraient en lutte permanente contre des « outsiders » laissés pour compte ?

Faisons encore appel au grand Keynes, qui nous mettait en garde dans sa « Théorie générale » à l'encontre « des fautes notoires d'une société incapable de procurer le plein emploi et qui distribue revenus et richesses de manière arbitraire et inégale »… Pourquoi, à cet égard, ne pas quantifier et mesurer le degré d'humiliation infligé par nos sociétés à ses membres ? La maltraitance morale - et parfois physique - infligée à nos concitoyens les moins bien lotis n'est-elle pas également un coût net pour notre société, dans le sens où elle nuit à l'efficacité du travail et à la concorde nationale ? Qui conteste encore aujourd'hui que la couverture santé, les transports publics, l'éducation nationale et les autres prestations sociales de l'État contribuent de manière décisive à la paix sociale et à la réalisation de l'individu ?

Quel prix payer pour une société équilibrée?

En réalité, la question d'entre toutes est : quel prix sommes-nous disposés à payer collectivement afin de (tenter de) parvenir à une société équilibrée et le plus juste possible ? Car la période de relative stabilité économique et d'aisance pour la classe moyenne est désormais bel et bien révolue. Les priorités sont donc à redéfinir, et ce, à la lueur de bouleversements sociaux inéluctables, comme le vieillissement des populations, qui sera un des facteurs nécessitant le plus l'assistance de l'État.

La démographie et les inégalités galopantes sont donc les deux raisons fondamentales qui imposent le retour de l'État, car il vaut mieux compter sur les pouvoirs publics que sur le secteur privé dès lors qu'il s'agit de soutenir la population. Comme la distinction - ou la prétendue séparation - entre politique et économie n'est qu'une légende urbaine entretenue par la finance afin de capter le vrai pouvoir, c'est à l'État qu'il incombe de promouvoir l'efficience et la compétitivité économiques tout en maintenant un soutien actif - voire militant - à ceux de ses citoyens les plus nécessiteux. Pour ce faire, une équation cruciale à résoudre sera - pour reprendre le Président Barack Obama lors de son discours inaugural du 21 janvier 2009 - non de savoir « si le gouvernement est trop grand ou trop petit, mais s'il fonctionne ».

L'égalité et la justice, les clés pour réenchanter le monde

Qu'avons-nous perdu en route ? Qu'est-ce qui nous relie encore ? Et que devons-nous refuser absolument ? Devons-nous nous résigner à notre monde actuel marqué par la domination d'entreprises et d'individus ayant pris la collectivité en otage pour leurs seuls intérêts ? La démocratie n'est-elle plus qu'un vain mot ou parviendra-t-elle à nous sauver ? Doit-on résolument tourner le dos à nos élites dirigeantes qui se trompent systématiquement de priorités ? Comment leur expliquer que l'égalité et que la justice, préalables incontournables à l'avènement de la démocratie authentique, sont également les clés pour réenchanter le monde ?

 * Michel Santi, économiste franco-suisse, conseille des banques centrales de pays émergents. Il est membre du World Economic Forum, de l'IFRI et est membre de l'O.N.G. "Finance Watch". Vient de paraître : une édition étoffée et mise à jour des "Splendeurs et misères du libéralisme" avec une préface de Patrick Artus et, en anglais, "Capitalism without conscience". Vient de paraître :"L'Europe, chronique d'un fiasco politique et économique"

 

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Commentaires
a écrit le 10/02/2014 à 22:26 :
Réenchanter le monde, pourquoi ? S'il s'agit de se continuer à se voiler la face sur le fait que nos richesses proviennent de l'exploitation, alors je ne vois pas l'intérêt, sauf à ce que l'esclavage en sorte une nouvelle fois vainqueur.
www.actudupouvoir.fr/12-years-a-slave-et-plus-encore/
a écrit le 10/02/2014 à 20:37 :
Beaucoup de "confusions" en ce moment, semble-t-il, entre : entreprise et firme, organisation et société. D'autre part, je pense que lorsque l'on se réfère à Firedman, on pourrait par souci d'équilibre citer aussi Weber (cf. le désenchantement du monde et la citation "l'entreprise n'appartient pas aux salariés", par exemple)
a écrit le 10/02/2014 à 20:37 :
Beaucoup de "confusions" en ce moment, semble-t-il, entre : entreprise et firme, organisation et société. D'autre part, je pense que lorsque l'on se réfère à Firedman, on pourrait par souci d'équilibre citer aussi Weber (cf. le désenchantement du monde et la citation "l'entreprise n'appartient pas aux salariés", par exemple)
a écrit le 10/02/2014 à 20:31 :
Ah, il est loin le gentil commerce d'Adam Smith !!!
a écrit le 10/02/2014 à 14:34 :
Mr Santi n'a monifestement pas lu Milton Friedman, ou alors sciemment déforme sa pensée.

Bien sûr que le seul objectif des entreprises est de faire du profits, sinon elles n'existeraient pas !!! Mais selon le libéralisme (et donc Friedman) toute action humaine (et l'entreprise réalisant du profit est une action humaine) doit s'inscrire dans le cadre du respect des droits fondamentaux de l'individu. C'est ce respect des droits qui est à la source de toute prospérité et sortie de la violence. Nos sociétés contemporaines, aveuglées par le socialisme démocratique (où il est bon de sacrifier certains pour le bonheur d'autres plus nombreux ou plus agissant) ont oublié ces fondamentaux, voilà pourquoi rien ne va. Comme d'habitude avec le socialisme, rien ne va !!!
Réponse de le 10/02/2014 à 16:02 :
Vous confondez socialisme et libéralisme , le libéralisme qui nous baigne met l individu au service de l économie , alors que le socialisme devrait mettre l économie au service de tous , mais rassurez vous ils s appellent libéraux ou socialistes mais c est la même pensée égoïste qui gère leur cerveau .
Réponse de le 10/02/2014 à 17:12 :
Les adeptes de Von Mises sont non seulement d'excellents économistes , mais ils sont généralement très cultivés. Ce qui ne gâche rien , surtout par les temps qui courent...culture éffilochée , concepts approximatifs , coup de mentons idéologiques...
Réponse de le 10/02/2014 à 22:19 :
Il est vrai que la culture rend l arnaque agréable. Car même si on y a perdu quelque chose on a l impression d avoir appris. Et il y en a meme qui se sentent redevable .
a écrit le 10/02/2014 à 11:09 :
par Michel Santis, non pas économiste, mais moraliste, socialiste, etatiste et constructiviste!
Réponse de le 10/02/2014 à 11:57 :
Une autre qualité oubliée ; humaniste.
Réponse de le 10/02/2014 à 14:00 :
Oui , humaniste...
Faire preuve d'humanité est une qualité essentielle , en Management.
Certains feraient bien de compléter des cursus qui ne laissent pas assez de place à l'humain...mais , ils sont sans doute sortis d'écoles qui n'avaient sans doute pas les moyens , financiers et intellectuels... de s'offrir ce supplément de formation.
a écrit le 10/02/2014 à 10:35 :
Vaste programme .... nous ne sommes pas dans le monde des bises nounours européens !
Réponse de le 08/03/2014 à 15:17 :
Très constructif comme remarque..
a écrit le 10/02/2014 à 9:57 :
Le chômeur est souvent , et sera de plus en plus souvent quelqu'un qui possède un bagage technique ou intellectuel.
Pour changer un point de vue immobiliste et trop conventionnel , je dirai que les vrais assistés , dans notre société , ce sont ceux qui demandent de l'argent...politiques , animateurs , opportunistes , pistonnés à vie ( il y en a plein ).

Les chômeurs , eux , ne sont pas des assistés...ce sont des gens qui ne demandent qu'à exercer leurs talents.
Il faut donc cesser d'en parler de façon condescendante , ou , à défaut , admettre une cécité sociale.
Réponse de le 10/02/2014 à 14:35 :
tout à fait. Pour les libéraux, la seule lutte des classes qui existent, c'est celle entre ceux qui veulent vivre de leur travail et ceux qui veulent vivre sur le dos des autres...
a écrit le 10/02/2014 à 9:54 :
Le debut de l article est interessant. En effet, si chacun se proccupait que d augmenter son benefice, on devrait vivre dans des bunkers afin de se proteger (comme dans des pays du tiers monde). Par contre je suis plus sceptique quand il dit que c est a l etat de gerer tout ca. Regardons le systeme francais: l etat ne desitribue pas sa manne a ceux qui en ont le plus besoins mais a ceux qui remuent le plus ou votent pour lui. On va donc subventionner les intermittants du spectacle, les paysans, les taxis, les pharmaciens ...
Et vu lepoids electoral des retraités, vous croyez vraiment que l etat est le mieux place pour gerer le vieillissement de la societe ? a part taxer encore plus la minorite de jeunes, leur imposer des conditions de travail/vie plu sdure (politique du logement cher, stages a rallonge) il va faire quoi pour les jeunes generation ?
a écrit le 10/02/2014 à 9:15 :
Les doctrines économiques ultra-libérales anglosaxone sont nostalgique du vieil idéal que constituait pour eux l'esclavagisme. Car si l'objectif d'une entreprise est de seulement optimiser son bénéfice, alors ne pas payer sa main d'oeuvre est la solution ultime. Ils veulent nous faire oublier que l'entreprise a été créé pour produire un revenu à la famille, au village, pour d'abord faire vivre la population. Les sociétés n'appartiennent pas aux seuls actionnaires, mais comme leur dénomination l'indique, c'est un bien social qui accède à un marché qui est aussi un bien publique. Pour accéder à ce marché, il faut que les sociétés payent leur droit d'y accéder en versant des salaires raisonnables et des impôts. Le marché n'est pas un bien privé qui n'appartient pas plus aux entreprises qu'a un quelconque individu. La doctrine de la priorité au profit n'a rien de logique.
a écrit le 10/02/2014 à 9:13 :
La bonne santé d'une entreprise provient essentiellement de son environnement! C'est dans ce but qu'elle choisit tel endroit ou tel autre!
Réponse de le 08/03/2014 à 15:30 :
Tout à fait. Un environnement propice assuré par l’État, où les entreprises peuvent profiter de la stabilité du régime et des infrastructures mises en place.
a écrit le 10/02/2014 à 9:04 :
C'est quoi l'égalité et la justice dans une société mondialisée? Payer le travailleur chinois au même salaire que le français? M.Santiago ne s'est pas aperçu que nous vivions dans un monde ouvert, et que cette ouverture est vraie pour le capital comme pour le travail, qu'il n'existe des lors plus de société locale. On peut le regretter mais c'est ainsi. Les vingt derniers années ont vu l'exploitation par nos sociétés du (faible) cout du travail des pays émergents, les décennies à venir apporteront une correction (douloureuse) pour nos sociétés, de cette "injustice"..
Réponse de le 10/02/2014 à 9:17 :
Si les clients potentiels sont "enfermés" dans des frontières, l’entreprise ne réfléchit pas de la mêmes façon!
a écrit le 10/02/2014 à 8:10 :
Qu'un type nous a parlé de réenchanter cela s est terminé avec plus d impot , plus de chomeurs, plus de fermeture d entreprise et la honte internationale

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