Les trop prévisibles difficultés des pays émergents

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(Crédits : CC Andrzej Barabasz)
Les difficultés actuelles des pays émergents étaient malheureusement trop prévisibles. Ils n'ont pas su gérer avec sagesse un afflux de capitaux nécessairement temporaire. par Dani Rodrik, professeur, Princeton

 Comme le sort des marchés émergents a tourné rapidement. Il n'y a pas longtemps, ceux-ci étaient présentés comme le salut de l'économie mondiale - les moteurs dynamiques de croissance qui devaient prendre la relève des économies des États-Unis et de l'Europe en difficulté-. Les économistes de Citigroup, McKinsey, PricewaterhouseCoopers et d'autres institutions prédisaient une ère de croissance diffuse et durable, de l'Asie à l'Afrique.

Or, aujourd'hui, le blues des marchés émergents est de retour. Le mauvais coup que les devises de ces pays ont pris lorsque la Réserve fédérale américaine a commencé à resserrer la politique monétaire n'est que le début ; il semble que, partout où l'on regarde, il y ait des problèmes profonds.

La fin des grosses ficelles...

L'Argentine et le Venezuela ont épuisé leur stock de ficelles de politique hétérodoxe. Le Brésil et l'Inde ont besoin de nouveaux modèles de croissance. La Turquie et la Thaïlande sont embourbées dans des crises politiques reflétant des conflits internes qui couvaient depuis longtemps. En Afrique, on s'inquiète de plus en plus de l'absence de changement structurel et d'industrialisation. Et la question principale concernant la Chine est de savoir si son ralentissement économique prendra la forme d'un atterrissage en douceur ou violent.

Ce n'est pas la première fois que les pays en développement sont durement touchés par des sautes d'humeur brusques sur les marchés financiers mondiaux. La surprise est que nous soyons surpris. Les économistes, en particulier, devraient avoir appris quelques leçons fondamentales depuis longtemps.

Les miracles économiques sont rares...

Tout d'abord, l'excitation autour des marchés émergents n'est que cela. Les miracles économiques sont rares et ce, pour une bonne raison. Les gouvernements qui sont capables d'intervenir massivement pour restructurer et diversifier l'économie, tout en empêchant l'Etat de devenir un mécanisme de corruption et de recherche de rente, sont l'exception. La Chine et (à leur apogée) la Corée du Sud, Taiwan, le Japon et quelques autres avaient de tels gouvernements ; mais l'industrialisation rapide que ces pays ont réalisé a laissé sur le bord de la route la majeure partie de l'Amérique latine, du Moyen-Orient, de l'Afrique et de l'Asie du Sud.

Au lieu de cela, la croissance des marchés émergents au cours des deux dernières décennies a été basée sur un ensemble fortuit (et temporaire) de circonstances extérieures : les prix élevés des matières premières, la faiblesse des taux d'intérêt et un déversement incessant de financements étrangers. L'amélioration du cadre de politique macroéconomique et de gouvernance ont contribué également, mais bien qu'ils s'agisse davantage de catalyseurs de croissance que de déclencheurs de croissance.

Une mondialisation financière survendue

Deuxièmement, la mondialisation financière a été fortement survendue. L'ouverture aux flux de capitaux était censée stimuler l'investissement intérieur et réduire la volatilité macroéconomique. Au lieu de cela, elle a accompli à peu près le contraire.

Nous savons depuis longtemps que les booms d'entrées de capitaux sous la forme d'investissements de portefeuille de court terme alimentent la consommation et les bulles immobilières, avec des conséquences désastreuses lorsque les sentiments de marché tournent inévitablement au vinaigre et les financements s'assèchent. Les gouvernements qui ont bénéficié du tour de montagnes russes à la hausse n'auraient pas dû être surpris par la chute qui s'ensuit nécessairement.

Les fluctuations des taux de change font des ravages

Troisièmement, les taux de change flottants sont des amortisseurs défectueux. En théorie, les taux de change déterminés par le marché sont censés isoler l'économie nationale contre les caprices de la finance internationale, s'appréciant en cas d'inondations de capitaux et se dépréciant lorsque les flux s'inversent. En réalité, peu d'économies parviennent à supporter sans douleur les alignements nécessaires de la valeur des devises.

De fortes réévaluations de change font des ravages sur la compétitivité internationale d'un pays. De même, des dépréciations rapides sont le cauchemar des banques centrales, compte tenu des conséquences inflationnistes. Les taux de change flottants peuvent modérer les difficultés d'adaptation, mais ils ne les éliminent pas.

La coordination des politiques économiques, un mirage

Quatrièmement, il est déplacé de croire en une coordination mondiale des politiques économiques. Les politiques budgétaire et monétaire des Etats-Unis, par exemple, seront toujours motivées en premier lieu par des considérations domestiques (si pas en deuxième et troisième lieux également). De même, les pays européens peuvent à peine s'occuper de leurs propres intérêts communs, sans parler de ceux du monde. Il est naïf pour les gouvernements des marchés émergents de s'attendre à ce que les grands centres financiers adaptent leurs politiques en fonction des conditions économiques dans d'autres pays.

Résister à la tentation du financement facile venu de l'étranger

Pour la plupart, ce n'est pas une mauvaise chose. Les énormes achats mensuels d'actifs à long terme de la Fed - ce qu'on a appelé l'assouplissement quantitatif - ont bénéficié au monde entier en soutenant la demande et l'activité économique aux États-Unis. Sans ces mesures, que la Fed est à présent en train de réduire progressivement, le commerce mondial aurait souffert beaucoup plus. De même, le reste du monde tirera profit de la capacité des Européens à rectifier leurs politiques et stimuler leur économie.

Le reste est entre les mains des fonctionnaires des pays en développement. Ils doivent résister à la tentation de se "gaver" de financement étranger quand il n'est pas cher et abondant. Au milieu d'un boom de capitaux étrangers, une stagnation de l'investissement privé dans les biens échangeables est un signal de danger particulièrement puissant, qu'aucun gouvernement ne devrait être autorisé à masquer par des discours lénifiants. Les fonctionnaires sont confrontés à un choix simple : maintenir de solides contrôles prudentiels sur les flux de capitaux, ou être prêts à investir une part importante des ressources en auto-assurance, au moyen d'une accumulation de vastes réserves de changes.

Une financiarisation excessive de l'économie mondiale

Le problème plus profond se situe au niveau de la financiarisation excessive de l'économie mondiale qui a eu lieu depuis les années 1990. Les dilemmes politiques qui en ont résulté - la montée des inégalités, une plus grande volatilité, des marges de manœuvre réduites pour gérer l'économie réelle - continueront à préoccuper les décideurs politiques dans les décennies à venir.

Il est vrai, mais inutile, de dire que les gouvernements ne doivent blâmer qu'eux-mêmes pour s'être imprudemment précipités dans cette course folle. Il est maintenant temps de penser à la façon dont le monde peut créer un équilibre plus sain entre la finance et l'économie réelle.

Traduit de l'anglais par Timothée Demont

Dani Rodrik, professeur de sciences sociales à l'Institute for Advanced Study, Princeton, New Jersey, est l'auteur de The Globalization Paradox: Democracy and the Future of the World Economy.
 
Copyright Project Syndicate 2014

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a écrit le 17/02/2014 à 20:16 :
Non...erreur.

Les émergents souffrent d'une inflation causée par la politique monétaire américaine répercutée sur la parité du Dollar.
A ce que je sache , les achats de matières premières , cause de cette inflation , sont toujours libéllés en dollars.
Ensuite , ce ne sont pas les QE américains qui vont améliorer la situation , puisque l'augmentation de la masse monétaire américaine ne fera qu'aggraver le phénomène.

Donc , je compte 0 pour Princeton et 1 pour Yale.
a écrit le 16/02/2014 à 14:29 :
bref, si les milliardaires anglo-saxons spéculent outrageusement sur les marchés financiers, c'est la faute aux misereux des PVD et à leurs gouvernements corrompus ... mis en place par ces mêmes milliardaires anglo-saxons. Une telle arrogance dans l'ingénuité laisse sans voix.
a écrit le 16/02/2014 à 9:47 :
Il ne peut pas y avoir d'équilibre sain entre la finance et l'économie réelle. C'est un fait de structure.
a écrit le 13/02/2014 à 16:58 :
Quelques évidences et ressassages mais aussi des passages à méditer car ils pourraient - selon moi - concerner aussi l'Europe d'ici peu ! Merci Monsieur Demont de nous avoir livré la pensée de Sieur Rodrik
a écrit le 13/02/2014 à 14:00 :
Appliquez la à la France et à ses gouvernants qui depuis 40 ans ne savent pas gérer un budget. Cela devrait être intéressant avec votre bonne logique séduisante : le gouffre et la banqueroute
a écrit le 13/02/2014 à 13:28 :
Bel article, merci
a écrit le 13/02/2014 à 13:08 :
ce monsieur met le doigt sur qq chose : la volatilité folle des marchés désormais. Le real est passé de 1$ 4 reais à 1$ 1.6 reais....cela a eu des effets ravageurs sur l'industrie brésilienne. Dans le même temps les matières premières flambaient, tirant certes le PIB brésilien mais aussi ayant un effet sur l'inflation, dans un pays qui a souffert d'hyperinflation et ou les "reflexes" des agents sont encore bien présents et surtout pro cycliques.
La question est : comment faire face à de telles volatilités ? et assurer un environnement propice à la croissance et aux entreprises dans ces conditions ? ces spirales terribles favorisent les profits des traders les plus chanceux mais présentent un danger pour l'économie "réelle".
a écrit le 13/02/2014 à 11:19 :
On pourrait schématiser en disant que l'hégémonie actuelle est celle des flux et pas des encours, celle des liquidités et pas de la solvabilité, celle de la numérisation aveugle et pas du discernement. On s'extasie devant des taux de progression sur des assiettes minuscules sans prévoir les ruptures d'assises. Cela procure un gigantesque tsunami financier dont les courtiers se gavent ; "il faut savoir prendre ses pertes"disait un DSK, ou les faire prendre aux autres....

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