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Crise: on n'en est qu'au début

Photo de Pierre-Yves Cossé

Pierre-Yves Cossé, ancien commissaire au Plan

Publié le 03 avril 2014 à 17:24 - Mis à jour le 01 mai 2014 à 08:35

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

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La crise, due à une austérité généralisée en Europe, sera longue. Seul un choc de confiance -impulsé par Manuel Valls?- peut nous sortir de l'ornière. Par Pierre-Yves Cossé, ancien commissaire au Plan

La France traverse une grave crise, politique et économique. Elle devrait être longue et son issue est incertaine.

Crise politique: les Français sont repassés durablement à droite. Quelques mois après l'élection de François Hollande, les sondages sur les « valeurs » faisaient apparaître un changement d'orientation ;  « solidarité » « tolérance » « attachement à l'État et à son rôle dans la vie économique »  étaient en recul alors que les valeurs libérales et individualistes progressaient de façon spectaculaire. Depuis 2012, les échecs succèdent aux échecs. Les partielles ont été perdues par la majorité, le candidat socialiste étant parfois éliminé au premier tour. La débâcle des municipales montre que la qualité de gestion de nombreuses municipalités socialistes n'a pas suffi à empêcher les électeurs socialistes de bouder les urnes, voire de voter Front National.

Un rejet d'une telle ampleur ne s'efface ni en quelques semaines ni en quelques mois. Le PS perdra les élections européennes, les élections régionales de 2015 et les partielles quand il y en aura.

Vers le "sauve qui peut"

Gouverner de façon cohérente dans ce contexte est quasiment impossible. Les élus -c'est vrai à droite comme à gauche- suivent les consignes venant d'en haut parce que leur fidélité leur garantit une probable réélection. Comme ce n'est plus le cas pour les élus socialistes, il va en résulter sinon un « sauve qui peut » tout au moins une agitation compulsive. La discipline de vote au Parlement sera aléatoire.

Les textes du gouvernement vont être sinon recalés au moins fortement amendées selon l'humeur et les peurs du jour. Comment croire qu'un Parlement qui n'a pu voter une réduction réelle des dépenses publiques va adopter un programme de 55 milliards d'économies dans quelques jours, dont le contenu reste inconnu (pas de fuite pour une fois) ?

Le talent des ministres, anciens ou nouveaux, mais tous des « hollandais » pourra éviter telle ou telle « révolte » mais ne sera pas suffisant pour rassurer les parlementaires sur leur avenir. Comment croire qu'une loi ambitieuse de « transition écologique » sera adoptée alors que les ministres n'ont pas été capables de se mettre d'accord entre eux depuis deux ans ? Il en est de même pour la réforme territoriale.

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Il existe une limite à ce cahot parlementaire. Les députés socialistes ne voteront pas la censure et éviteront un blocage qui les renverrait devant les électeurs et pour la majorité d'entre eux dans leurs foyers.

La tentation de gérer les affaires courantes

Avec une majorité incertaine et une pression accrue de l'opposition, des lobbies, voire de l'Europe, la tentation pour le gouvernement sera de s'en tenir à la gestion des affaires courantes. Mais compte tenu des échéances nationales et internationales, l'attentisme est pratiquement impossible. On ne peut donc exclure que vers la fin de l'année le président constatant son impuissance sur le plan intérieure dissolve et remette une grande partie du pouvoir à une droite largement majoritaire dans le pays. L'issue de la crise serait une cohabitation volontaire, le président conservant ses prérogatives dans le domaine de la défense et de l'international où son action n'est guère critiquée.

Une crise économique profonde

Ce scénario noir peut il être infirmé par un rebond de confiance qui ouvrirait de nouvelles perspectives au président de la République. C'est très improbable à cause de la crise économique. Pour qu'il y ait un rebond, il faut que la situation de l'emploi s'améliore significativement et rapidement, mettant au second rang les inquiétudes sur la sécurité et les problèmes d'identité nationale.

Cette amélioration peut-elle venir de la conjoncture ? Certes une faible reprise de la croissance, alimentée par les exportations et l'investissement privé -liée à un meilleur moral des chefs d'entreprise- est possible mais elle ne sera pas suffisamment forte pour faire reculer le chômage.

La politique économique impuissante

Cette amélioration peut-elle venir de la politique économique ? C'est malheureusement tout le contraire qui est probable. Celle-ci est contrainte suite au péché originel commis par l' « UMPS » pour parler comme le leader du Front National.

Du fait de notre faiblesse, conséquence de notre incapacité à tenir nos engagements budgétaires et de nos mensonges répétés, nous avons cessé depuis longtemps de mener une bataille intellectuelle et politique contre la politique macro-économique désastreuse de Bruxelles. Une réduction simultanée et rapide des déficits dans la plupart des pays a mené l'Europe au bord de la récession et de la déflation, sans réduire substantiellement la dette. Il n'y a pas que M Mélenchon et Mme Le Pen à le dire, le FMI le dit. Il n'y avait pas qu'une politique macroéconomique possible, il y avait la policy mix d'Obama qui est une réussite. En utilisant habilement de l'arme monétaire et budgétaire, les Etats-Unis ont attendu la reprise pour réduire la dépense…et le déficit a baissé. Nos petits- enfants nous reprocheront avec raison de ne même pas avoir essayé de nous battre contre une telle politique. Notre establishment a applaudi au traité européen…

Moins de dépenses publiques signifie un peu plus de croissance, mais seulement à moyen terme

Notre politique économique officielle à ce jour consiste à respecter nos engagements européens et à alléger les charges des entreprises, moyennant un programme d'économies de 55 milliards (qui d'ailleurs ne sont pas suffisants) Compte tenu du multiplicateur keynésien (il est vrai que la commission européenne nie son existence) cette réduction des dépenses affaiblit mécaniquement la croissance et peut étouffer la relance conjoncturelle qui s'esquisse. Les Français ont été convaincus que moins de dépenses publiques veut dire plus de croissance, ce qui n'est vrai qu'à moyen terme. Ils devraient relire (ou lire) l'Ecclésiaste « il est un temps pour chaque chose ».

L'erreur de se concentrer sur les finances publiques, et non sur les réformes

Bien évidemment nos dirigeants le savent. Ils mentent ou pour parler correctement, ils font de la communication (comme pour la courbe de l'emploi)

Bien évidemment, Michel Sapin va tenter par tous les moyens de desserrer la contrainte. Le combat n'est pas perdu. M Renzi va dans le même sens (mais l'Italie de Mario Monti, elle, a déjà fait des réformes). Le risque de déflation peut inciter à la souplesse, si celle-ci n'implique pas une confession spectaculaire des erreurs commises.

Mais il ne suffira pas de gagner du temps, il faudra simultanément montrer son sérieux, notamment par rapport aux marchés, en entreprenant, enfin, un certain nombre de réformes, demandées avec raison par Bruxelles. Depuis des années, l'erreur commise, c'est de se concentrer sur les chiffres des finances publiques et pas assez sur les réformes : système de santé, lutte contre les rentes, organisation territoriale. Les objectifs doivent être clairs et ambitieux, la première étape clairement identifiée mais là aussi il faut laisser du temps au temps et procéder par étapes.

Un choc de confiance nécessaire: le discours de politique générale?

Bien sûr, chaque réforme sera un combat politique et le second volet de la crise française, le volet politique, rend le combat difficile et aléatoire Quant aux marges de manœuvre, si elles existent, il faut les utiliser au profit des exportations et de l'investissement productif.

Pour éviter d'être emporté par la crise politique, il faut recourir à une solution politique extrême, soit une émancipation complète de notre nouveau Premier Ministre par rapport au président. Que Michel Sapin négocie bien à Bruxelles ne suffira pas. Que la policy mix soit mieux en phase avec la conjoncture, non plus. Il faut un choc de confiance. Ce peut être le discours de Manuel Valls devant l'Assemblée Nationale, qui devrait être l'équivalent du discours sur la nouvelle société de Jacques Chaban- Delmas sur la Nouvelle Société. Ce dont les Français ont besoin, c'est d'une vision. Oui, la France a toute sa place dans la mondialisation. Oui ses facultés d'invention, de création et d'innovation sont intactes, à condition que les Français en aient l'envie et soient préparés à cet effet.

Au point où en est notre président, le risque d'être congédié, comme le fut Jacques Chaban-Delmas est faible. Laisser gouverner son premier ministre, c'est mieux qu'une crise de régime en fin d'année. Et pour Manuel Valls, le risque le plus grave est de végéter dans une semi paralysie.

En a-t-il l'envie et autour de lui l'équipe pour une telle aventure, attendue à mon sens par le pays ? Je ne saurais le dire.

Pierre-Yves Cossé

Pierre-Yves Cossé, ancien commissaire au Plan

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