Investir dans les infrastructures pour accélérer la croissance ?

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(Crédits : Reuters)
Les pays de l'OCDE se trouvent aujourd'hui dans un contexte de crise persistante et les banques centrales n'ont quasiment plus de marges de manœuvre. Une politique d'investissement dans les infrastructures peut être un outil efficace. Le financement ne serait pas problématique et une telle politique pourrait avoir des effets aussi bien à court terme (relance de l'activité économique) qu'à long terme (échanges facilités par un meilleur réseau d'infrastructures). Par Jordan Roulleau-Pasdeloup, PSE-Ecole d'économie de Paris

 Partons d'un constat clair : l'investissement dans les infrastructures n'est pas assez élevé au niveau mondial. S'il n'est pas assez entretenu, le stock d'infrastructures s'use rapidement. Or, c'est précisément ce que l'on observe aujourd'hui. L'exemple le plus courant est celui du réseau de transports aux États-Unis. La multitude de routes, ponts, aéroports n'ayant pas été suffisamment entretenus sont en train de se détériorer à vue d'œil.

Cela fait maintenant près de quarante ans que l'investissement dans le capital public est sur le déclin : depuis 1970, en prenant la moyenne de 22 pays de l'OCDE, on est passé de 4.5% du PIB à moins de 3% au début des années 2000. La récente crise économique/financière qui a forcé les gouvernements à se serrer la ceinture en matière de budget n'a fait qu'empirer les choses en la matière. Dans de telles circonstances, l'investissement dans les infrastructures est relégué au second plan. En effet, après avoir été stable pendant la période 2001-2009, on constate que la part moyenne de l'investissement public dans le total des dépenses publiques des pays de l'OCDE est passée de 7.5% à 6.7% entre 2009 et 2011.

Des conditions favorables

S'agissant des budgets publics, il convient également de remarquer que les taux de rendements des Bons du trésor (soit le prix que paie un gouvernement pour s'endetter) sont encore à un niveau historiquement bas pour la plupart des économies développées, et ce même pour les GIPS (1), dont les spreads sont revenus à leur niveau d'avant crise.

Dès lors, nous nous trouvons dans une situation où les gouvernements peuvent s'endetter à bas prix. Contrairement au renard de La Fontaine, non seulement le raisin est bien mûr, mais en plus il est à portée de main (2).

Des effets à long terme…

L'analyse macroéconomique moderne repose sur le concept de « fonction de production agrégée». Cette dernière prend des facteurs de production et les transforme en biens de consommation ou d'investissement. À court terme, on distingue habituellement deux types de facteurs de production : le travail et le capital. Or, lorsque l'on s'intéresse à la croissance sur le long terme, il convient de distinguer un troisième facteur de production : le capital public. Il constitue en quelque sorte le système nerveux de l'économie. C'est grâce aux infrastructures de télécommunications, de transports et d'électricité que l'activité économique est possible au niveau national.

Investir dans les infrastructures permettra dès lors une croissance plus élevée à long terme en améliorant ce réseau d'infrastructures. Il suffit de se rappeler le rôle prépondérant qu'a joué le développement des infrastructures lors de la Révolution Industrielle des XV IIIème et XIXème siècles (construction de routes, voies ferrées, canaux etc). Cela est toujours vrai pour le futur, même si les gains à espérer ne seront probablement pas aussi importants que pendant les deux derniers siècles. Investir dans les infrastructures aujourd'hui permettra de faciliter les échanges dans le futur et éviter d'avoir à remplacer des infrastructures devenues trop endommagées pour être rénovées.

…mais aussi à court terme

Pour construire et/ou rénover des infrastructures, l'État doit employer des ressources (travailleurs, biens de consommation intermédiaire), ce qui augmente mécaniquement la demande pour ces dernières. Dès lors, une politique d'investissement en infrastructures tombe dans la catégorie des politiques de relance de la demande agrégée (demande de biens par le secteur privé et public) initialement proposées par l'économiste britannique John Maynard Keynes dans l'entre-deux guerres et analysées par de nombreux économistes depuis.

Des effets positifs en chaîne

Dans un de mes travaux de recherche avec deux co-auteurs (3) nous avons montré qu'investir dans le capital public pouvait avoir des effets de relance beaucoup plus importants lorsque l'économie est en récession et que les taux directeurs de la Banque Centrale sont à leur plus bas niveau - deux conditions qui sont remplies actuellement dans la plupart des pays de l'OCDE.

L'analyse repose sur un modèle simplifié de l'économie qui nous permet d'évaluer l'impact de différentes politiques économiques. Dans le cadre de ce modèle, une relance de la demande agrégée aujourd'hui crée de l'inflation, ce qui diminue le taux d'intérêt réel (à supposer que le taux directeur ne réagisse pas). À son tour, cette diminution stimule la demande agrégée aujourd'hui car il devient moins avantageux d'épargner. Dans ce modèle, les ménages prennent leurs décisions de consommation en fonction de leurs revenus actuels et futurs. Ils anticipent que de meilleures infrastructures augmentent le niveau de revenu dans le futur, et donc consomment plus aujourd'hui, ce qui pousse également à plus d'inflation, de demande et donc de production au final. Nos calculs indiquent que dans ces circonstances, les effets multiplicateurs des dépenses publiques dans les infrastructures peuvent être jusqu'à cinq fois plus élevés qu'en temps normal.

Certains pays se sont d'ores et déjà engagés dans cette direction. On peut citer le Grand Emprunt de 2010 en France, où l'investissement dans le capital public a été privilégié. Dès lors, comme le propose la récente lettre d'une centaine de députés PS, un projet d'investissement en infrastructures au niveau européen serait une bonne idée; d'autant plus que des analyses récentes (notamment celle menée par le FMI (4) fin 2013) montrent que les effets récessifs des politiques d'austérité on été largement sous-estimés, ce qui remet en cause le bien-fondé des politiques fiscales mises en place dans la zone Euro ces dernières années.

pse2 

Plus d'informations sur le site de Paris School of Economics

  1. Public Investment, Time to Build, and the Zero Lower Bound, H. Bouakez, M. Guillard & J. Roulleau-Pasdeloup. Document de travail du CREST n°2014-03.
  2. Growth Forecast Errors and Fiscal Multipliers, Olivier Blanchard, Daniel Leigh. IMF Working Paper, 2013.

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Commentaires
a écrit le 23/05/2014 à 16:01 :
Dans infrastructures il n'y a pas que les déplacements et l'énergie... il y a les réseaux de télécommunication qui permettrait de revitaliser les territoires ruraux... proposer du télé-travail, des télé-services... mais pour ça il faudrait que les vieux français acceptent d'évoluer un petit peu...
a écrit le 23/05/2014 à 13:29 :
La croissance zéro c'est pour demain, par notre gestion insensée du pays. On ne crée pas de croissance avec des dettes, sinon nous aurions une croissance +++
Construire des lignes TGV inutiles, des ponts neufs, des rond-points par milliers ...
Des idées périmées qui ne marchent qu'un temps et tout replonge.
a écrit le 23/05/2014 à 13:14 :
...serait une solution; c'est celle proposée par le conseil d'analyse économique, étudiée par Coe-Rexecode, exprimée par Nicolas Hulot, vérifiée par le CIRED....
a écrit le 23/05/2014 à 13:09 :
C'est encore vouloir trouver une cause possible à nos ennuis. Et si on essayait d'analyser tout simplement le role de l'énergie qui tient une place de plus en plus importante: une réforme fiscale permettant de basculer la fiscalité du travail sur la fiscalité énergétique serait uneolution.
a écrit le 23/05/2014 à 10:52 :
Il n'y a pas eu un projet de canaux dans le Nord de la France finalement abandonné (faute de moyens ?)? L'écotaxe doit permettre de développer (peut-être pas camion par péniche) le transport fluvial mais est-ce une volonté réelle ? Déclarer c'est bien, faire c'est mieux. Une péniche remplace, je crois, 500 camions mais ça fait 499 chômeurs, et est plutôt complémentaire qu'un remplacement direct.
a écrit le 23/05/2014 à 10:38 :
Il y a certainement une marge de manoeuvre interessante sur les infrastructures dans les nouvelles tech ou les anciennes il suffit de prendre le RER meme A pour s'en convaincre. Cela dit la crise actuelle a d'autres facteurs ex la SNCF ou la RATP ont besoin d'autre chose que des investissements d'infrastructure.
a écrit le 23/05/2014 à 9:10 :
Vieille lune keynesnesiene ultra usée qui ne fonctionne que dans les pays où les infrastructures sont insuffisantes, ce qui n'est pas le cas de la France. Va-t-on faire deux ronds points au même endroit à la place d'un seul ? Il vaut mieux baisser les charges des entreprises que de les faire vivre à coup de subventions. L'économie administrée est une lubie de fonctionnaire qui ne comprend rien à la création de valeur dans le monde moderne.

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