Brésil : une course à la présidence ouverte, dans un pays en pleine crise de confiance

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(Crédits : DR)
Malgré le décès brutal d'un candidat en pleine ascension, la course à la présidence, dans la perspective du scrutin d'octobre, a rarement paru aussi ouverte au Brésil. par Quentin Gollier, consultant

La vie politique brésilienne est décidément teintée de tragique. Après la mort dans un accident de voiture du fondateur de Brasilia, Joscelino Kubitschek, et le décès de Tancredo Neves - qui devait être le premier président du pays après la dictature - d'une maladie intestinale quelques semaines après son élection, le crash du jet transportant Eduardo Campos vient s'ajouter à la longue liste des coups de théâtre qui parsèment l'histoire de cette complexe démocratie. Troisième homme dans la course pour la présidentielle, tenue en octobre, il est pour l'instant difficile de dire comment sa disparition affectera la tenue du scrutin, mais avec la recomposition électorale qui s'annonce, le pays se prépare  à la lutte électorale la plus disputée depuis l'arrivée de la gauche au pouvoir en 2002.

Apte à bouleverser les codes

Ancien ministre de Lula, ce populaire ex-gouverneur du Pernambouco, au centre de l'activité économique du nord-est du Brésil, était parvenu à construire une candidature autonome. Bénéficiant de son ancrage régional dans cette région toujours en mal de croissance et de sa popularité auprès des entrepreneurs et investisseurs du sud du pays, cet économiste de formation était au jour de son décès crédité d'environ 10% des voix. Extrêmement télégénique, le début officiel de la campagne médiatique conduisait certains observateurs à le créditer de 20% du total final si il avait pu mener sa campagne à terme. En   alliant socialisme et insistance sur l'investissement public, ce jeune politicien (49 ans) bouleversait les codes entre une gauche paralysée par l'exercice du pouvoir et des sociaux-démocrates « tucanos » fragilisés par leurs divisions et les luttes d'égo sans  fin.

Le soutien d'une passionnaria du développement

Mais Mr. Campos était surtout parvenu à attacher à sa candidature Marina Silva, ancienne ministre de l'environnement, qui avait secoué la dynamique de l'élection présidentielle de 2010 en lançant une campagne indépendante avec des moyens a minima mais rassemblant au final près de 20% de l'électorat. Noire et issue du - misérable - Etat d'Acre, Mme. Silva permettait à Mr. Campos de contrebalancer son image de bourgeois blanc issu de l'establishment « vieux riche » du nord-est brésilien. Les initiatives environnementales de cette pasionaria du développement durable permettaient au ticket Campos-Silva de couvrir la quasi-totalité des importantes préoccupations de l'électorat brésilien tout en convoquant les mêmes mythes d'élévation sociale que Lula en son temps, et donc neutralisant les accusations de « néo-libéralisme débridé » que le Parti des Travailleurs n'hésite pas à déverser sur ses opposants.

La mauvais bilan économique de Dilma Rousseff

Dilma Rousseff, condamnée à mener une campagne défensive sur un mauvais bilan économique, est donc aujourd'hui dans une situation bien délicate, alors que la proportion de la population estimant son administration médiocre/très médiocre est passée de 6% mi-2013 à près de 25% aujourd'hui, dépassant même le pourcentage d'opinions positives d'après un sondage CNI-IBOPE. Créditée d'environ 40% des intentions de vote, elle sera donc a priori opposée à la machine électorale bien rodée d'Aecio Neves, le très libéral candidat social-démocrate (environ 25% des voix aujourd'hui), et à Mme. Silva dont la popularité est appelée à s'envoler dans les prochains jours (jusqu'à 15%-16% ?).

Aecio Neves, connu pour son management de choc

Mr. Neves, ancien gouverneur de l'Etat crucial du Minas Gerais, est célèbre pour son « choque de gestão », ou « management de choc », de son administration pendant son mandat aux résultats « spectaculaires » pour la Banque Mondiale, mais plus difficilement justifiables auprès d'une population peu habituée à une découpe radicale des dépenses publiques. Mr. Neves reste également handicapé par son appartenance à un parti affilié à la vieille aristocratie blanche et qui a toujours d'immenses difficultés à rassembler hors de son ancrage traditionnel du sud du pays.

Mr. Campos et Mr. Neves considéraient apparemment une alliance de leurs candidatures, un événement qui aurait probablement sonné le glas de la réélection de Mme. Rousseff tant ces deux tickets combinaient la jeunesse et l'énergie de Mr. Campos avec les caisses bien pleines du parti de Mr. Neves. Il reviendra donc à Mme. Silva de décider si elle poursuivra sur cette lancée en se listant avec Mr. Neves, alliant son attractivité auprès des fragiles classes moyennes et ses préoccupations environnementales avec un opposant numéro 1 cherchant désespérément à s'attacher ces éléments.

 Un Parti des travailleurs usé

Un ticket Neves/Silva pourrait ainsi faire bien plus que bousculer Mme. Rousseff, de plus en plus déstabilisée malgré l'arrêt des manifestations sociales avant la coupe du monde. L'alliance de raison du sérieux économique d'Aecio Neves avec la caution sociale et environnementale de Mme. Silva pourrait emporter l'adhésion populaire dans un pays qui commence à douter de la gestion d'un Parti des Travailleurs usé, bénéficiant de moins en moins de l'aura d'un Lula dont les legs économiques et sociaux commencent à être discutés et critiqués.

Une possible reconduction de Dilma Roussef

Si ce rapprochement ne s'effectue pas, la première bénéficiaire serait la présidente actuelle, qui aura probablement la joie de voir ses deux principaux opposants se grignoter le soutien des électorats urbains et éduqués, et donc fragilisant leur crédibilité sur le long terme. Mme. Silva ayant peu de chance d'atteindre le second tour, la décision finale de l'élection serait donc rejetée sur les hasardeux reports de voix pour un candidat qu'elle aura nécessairement à critiquer abondamment si elle n'opte pas pour l'union de leurs listes.

Toujours est-il qu'après la mort de Campos, l'indice boursier de São Paulo a connu pendant plusieurs heures des turbulences peu communes, baissant presque instantanément de 2% avant de clôturer en hausse d'environ 1,5%, les investisseurs essayant désespérément de tirer des conclusions sur l'issue de l'élection d'octobre. La reconduction de Mme Rousseff au pouvoir reste aujourd'hui la plus forte probabilité, mais la volatilité du spectre politique brésilien atteint désormais des niveaux jamais atteints auparavant. Dans un pays en pleine crise de confiance, la course à la présidence est désormais totalement ouverte.

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a écrit le 24/08/2014 à 12:11 :
Quentin Gollier et Jean-Christophe Gallien ont deux choses en commun :
1. Ils écrivent sur tous les sujets, ont une opinion (et non un avis) sur tout ;
2. Ils sont tous les deux publiés par La Tribune, pour qu'ils se fassent leur petite publicité, peu importe le contenu.
a écrit le 22/08/2014 à 10:45 :
M. Gollier, vos sources d'information sur la campagne présidentielle au Brésil ne sont pas les mêmes de la presse brésilienne (pas seulement la mainstream), cela je peux vous affirmer. Il y a d'autres sources et d'autres indicatifs plus fiables où vous pourriez puiser vos informations. Nous avons en France une crise de confiance entre gouvernement et société, patronat... mais je me doute qu'il y en ait une pareille à ce moment au Brésil. Renseignez vous, bonne week-end.
a écrit le 21/08/2014 à 20:39 :
Le Brésil va-t-il augmenter ses exportations vers la Russie au grand détriment des exportateurs européens ? alors il faut commencer le bashing, Messieurs, ça n'allait pas tarder. Ensuite dirigez vos canons direction Argentine, Afrique du Sud, l'Inde....
a écrit le 21/08/2014 à 20:15 :
"Mr. Campos de contrebalancer son image de bourgeois blanc issu de l'establishment « vieux riche » du nord-est brésilien." A moins que nous ne connaissions pas le même "Nordeste" l'establishment brésilien est plutôt au sud du Nordeste....Sao Paulo et en descendant. Au nord il ne reste guère de grande ville économiquement puissante siège d'un quelconque establishment.
Réponse de le 22/08/2014 à 10:49 :
bayeux n'a rien pigé, le journaliste parlait de l'establishment de la région Nordeste (chaque région du monde a son "establishment"), et non de l'establisment dominant au brésil qui est effectivement plutôt basé à SP, en espérant que Bayeux saisisse la nuance
Réponse de le 22/08/2014 à 12:54 :
Bayeux a parfaitement saisi la nuance, Bayeux passant pas mal de son temps au Brésil, c'est pour cela que bayeux se marre lorsqu'on parle d'establishment dans le Nordeste ;-)
Réponse de le 22/08/2014 à 15:22 :
les familles du Nordeste du brésil sont extrêmement puissantes politiquement et économiquement. elles trustent (voire bloquent) le congrès depuis longtemps. Les Sarney , Campos, Magalhães, Collor .... sont des dynasties politiques familiales, qui se font élire de générations en générations et bloquent tout changement de la structure politico-économique de leurs états et ont souvent aussi trusté les places dans les élections présidentielles nationales. IL ne faut pas oublier que malgré tout le Nordeste du brésil est une région assez peuplée et surtout composée de nombreux petits états, ce qui assure une sur representation du nordeste dans la politique nationale plus importante que le poids économique relatif de la région (même si ces dernières années les écarts ont de toutes façons eu tendance à se réduire entre le Sud / Sudeste et le Nordeste

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