Finis les blockbusters, l'industrie pharmaceutique doit se réinventer

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(Crédits : Dr)
Fini le temps où l'industrie pharmaceutique pouvait compter sur quelques médicaments "blockbuster" vendus dans le monde entier. Elle doit aujourd'hui se réinventer. Par Pierre Dubois, professeur d’économie et chercheur à TSE

Quels sont aujourd'hui les principaux défis de l'innovation dans l'industrie pharmaceutique ?

Pierre Dubois. La croissance et l'innovation dans l'industrie pharmaceutique ont toujours été animées par des médicaments « blockbuster », commercialisés, plébiscités et prescrits par les médecins du monde entier. Ces « blockbusters » dominent le marché et génèrent des milliards de dollars de bénéfices pour le propriétaire du brevet. Les exemples incluent le très reconnu Tagamet (nom commercial de la molécule cimétidine) pour les ulcères d'estomac et Lipitor (nom commercial de l'atorvastatine) contre le cholestérol.
Dans le marché actuel, les entreprises pharmaceutiques ont du mal à trouver de nouvelles molécules « blockbuster » à breveter. Tout simplement, les fruits mûrs ont déjà été cueillis !
Ceci conduit à des coûts croissants liés à l'innovation, ce qui oblige les entreprises à trouver de nouvelles façons d'innover.

Votre travail suggère que l'innovation dépend aujourd'hui de la taille des marchés ?
PD. Comme le montrent les recherches récentes que j'ai réalisées avec des collègues, il existe un lien évident entre les structures de marché et l'innovation dans l'industrie pharmaceutique. En règle générale, des marchés plus grands attirent plus facilement les investissements, conduisant à des niveaux élevés d'innovation. Le traitement du cancer est évidemment une préoccupation majeure aujourd'hui, mais pour cette maladie une approche globale de type « blockbuster » ne peut pas fonctionner ; chaque cancer a son propre profil, et chaque patient sa propre pathologie.
Les solutions à base de médicaments doivent être faites sur mesure pour beaucoup de marchés plus petits et fragmentés. Cela signifie la création d'un modèle d'innovation entièrement nouveau pour l'industrie à un coût beaucoup plus élevé. Il est impossible de garder le modèle classique de développement « dicté par la demande ». Aujourd'hui, l'un des changements possibles est l'apparition d'un modèle « dicté par l'offre », appliqué par exemple aux priorités des pays en développement tels que le sida, la tuberculose et le paludisme. Cela dit, un tel modèle a aussi ses propres problèmes de régulation.

Quels sont les effets des contraintes règlementaires sur la concurrence internationale dans l'industrie pharmaceutique ?
PD. Dans la plupart des pays autres que les États-Unis, le gouvernement joue un rôle important dans la détermination du prix de nouveaux traitements pharmaceutiques et dans la promotion de l'accès à ces traitements.
La variabilité des réglementations nationales peut conduire à des frictions internationales. La France, par exemple, a une réglementation forte et impose des prix bas, conduisant à un ralentissement de l'entrée de nouveaux médicaments sur le marché.
Les États-Unis se montrent plutôt critiques sur ces prix bas et ces délais d'entrée sur nos marchés qu'ils interprètent comme un comportement de « passager clandestin » sur le financement de l'innovation. Que ce soit vrai ou pas, il y a certainement là une source de débats !

Vous avez étudié l'effet de médicaments génériques en France. Pour pouvez nous en dire davantage ?
PD. La France a toujours connu de dépenses pharmaceutiques élevées, en partie en raison de la consommation de médicaments de marque au lieu de leurs équivalents génériques, considérés comme des substituts inférieurs et même dangereux. Un tel comportement a été encouragé par le système de protection sociale français qui rembourse presque la totalité du coût des médicaments sur ordonnance aux patients.
Aujourd'hui, afin de réduire ces coûts, les régulateurs français encouragent le lancement de génériques dès que les brevets d'origine ont expiré, et une vaste campagne a été menée pour encourager les pharmaciens et les patients à accepter et à utiliser des médicaments génériques. Cependant, les réformes comme celle de la tarification de référence, mise en place en 2004 et qui a fixé les prix de remboursement des médicaments de marque au niveau des prix des équivalents génériques après l'introduction de ces derniers n'a pas pleinement atteint son objectif lorsque l'on prend en compte les réactions des entreprises à la réduction des prix des médicaments princeps. En 10 ans, la France a augmenté la part de marché des génériques de 33% à 55%, mais elle a encore un long chemin à parcourir pour rattraper l'Allemagne (de 60% à 78%) et les États-Unis (de 85% à 90%).

Selon vous, quels sont les principaux défis de l'industrie pharmaceutique pour
l'avenir ?

PD. C'est d'abord un défi pour la société et la régulation. Les entreprises réagissent du mieux qu'elles peuvent vis-à-vis aux politiques publiques et aux forces du marché. Les meilleures politiques de régulation sont difficiles à concevoir dans un monde globalisé où l'on cherche à améliorer les soins de santé et à favoriser l'innovation de façon globalement efficace. C'est un domaine fascinant pour les économistes. Prenez l'exemple des antibiotiques ; il faut encourager l'innovation afin d'être en mesure de traiter les futures épidémies potentielles, mais il est en même temps nécessaire de minimiser leur utilisation une fois qu'ils sont disponibles en pharmacie afin de ne pas favoriser la résistance microbienne qui les rend à terme inefficaces. Trouver le juste équilibre représente un défi de taille.

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