Dépolitiser la Banque centrale européenne

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Si la BCE a commis beaucoup d'erreur, notamment dans sa gestion monétaire d'avant crise, c'est parce qu'elle est soumise à l'influence des Etats membres de l'Union monétaire. Par Michel Santi*

Quel immense pari que fut cette union monétaire européenne ! Qui établit la domination de la Banque centrale européenne sur une région gigantesque (en termes de population, de P.I.B. et de superficie), région qui ne fut néanmoins pas dotée des attributs d'un État. Les pères fondateurs pouvaient-ils ignorer ou faire l'impasse sur la tâche quasi impossible que devait assumer cette institution (la BCE), qui devait définir une politique monétaire commune dans un cadre général de gouvernance d'une rare complexité ? Impossible en effet de traiter toutes les nations d'égales à égales, de pourvoir au financement des gouvernements respectifs et d'assurer l'approvisionnement en liquidités des innombrables établissements bancaires de l'Union sans remaniements en profondeur. Pour ce faire, le préalable étant de recadrer - ou de remettre dans le rang ? - les banques centrales nationales, dont certaines ne cessent d'interférer dans la conduite des affaires de la BCE.

 Agir en toute neutralité

Le succès comme la stabilité d'une union monétaire dépendent d'une banque centrale ayant une vue d'ensemble et dont la priorité absolue est d'équilibrer sa politique monétaire (et donc les flux de liquidités transnationales) par-delà les intérêts nationaux. Comme ces derniers peuvent en effet diverger de manière ponctuelle, comme il va de soi que certains déséquilibres peuvent naturellement apparaître entre les régions d'un même pays, la banque centrale commune fera courir à l'ensemble de l'édifice des risques majeurs si sa préoccupation principale n'est pas le rétablissement d'une harmonie et d'une convergence communes. Cette banque centrale doit donc nécessairement agir en toute neutralité et en toute indépendance, notamment en regard d'une tâche rendue d'autant plus difficile que toute dévaluation est impossible, et que les ajustements à l'intérieur de l'Union s'avéreront immanquablement pénibles.

 Une tare congénitale...

Pour autant, la Banque centrale européenne présente une tare congénitale qui fragilise son action et qui sape sa neutralité : elle est la propriété des banques centrales nationales (des membres de l'Union européenne), qui ne manquent pas d'exercer influence et lobbying au profit des acteurs économiques et financiers de leur pays de tutelle. Dans de telles conditions, et alors qu'elle est en permanence soumise à des vents contraires, la banque centrale fait courir des risques existentiels à l'ensemble de la construction qu'elle est censée soutenir en tolérant ça et là des poches - parfois des gouffres! - de déséquilibres. En violation pourtant de sa mission fondamentale consistant précisément à prévenir l'apparition de tels déséquilibres qui sont - comme les nations européennes périphériques ne le savent que trop - très douloureux à corriger a posteriori au sein d'une union monétaire.

 L'erreur du taux d'intérêt unique

À ce sujet, le taux d'intérêt unique a envoyé le mauvais message - voire a induit en erreur - les marchés financiers, tout en contribuant à assoupir la vigilance de la BCE. Celle-ci a en effet gravement manqué à son devoir - non de prêteuse en dernier ressort - mais de grande harmonisatrice de l'Union, en n'imposant pas des restrictions aux banques de certains pays qui se complaisaient sur leur pente savonneuse. Une banque centrale dispose en effet de tous les outils et de toutes les armes pour encadrer et pour rationner les financements accordés à une banque.

Action en amont qui représente un frein « naturel » à l'endettement des ménages, des entreprises mais aussi des nations. Pourquoi la BCE n'a-t-elle pas appliqué ces ralentisseurs dès lors qu'il paraissait évident que, dès le milieu des années 2000, certains membres de l'Union perdaient dangereusement en compétitivité, et, ce, tandis que leurs gouvernements respectifs ne cherchaient pas à limiter leurs propres dépenses ? Pourquoi les crédits accordés par les banques grecques (pour ne citer qu'elles) n'ont-ils pas été strictement bridés par la BCE, alors qu'il devenait évident - dès 2003 ou 2004 - que tant les dépenses du secteur privé que du secteur public de ce pays atteignaient des extrêmes vertigineux ?

 La BCE a induit en erreur créanciers et investisseurs

Une limitation des flux consentis par la BCE en direction des établissements financiers grecs aurait naturellement freiné la demande agrégée dans ce pays tout en remédiant (au moins partiellement) à l'inéluctable dégradation de la compétitivité de ses entreprises. Tout comme le Pacte de Stabilité et de croissance, mais dans un autre registre, le taux d'intérêt unique européen n'a fait qu'émettre les mauvais signaux. En induisant en erreur les créanciers et les investisseurs, en anesthésiant les acteurs économiques, les États mais aussi la Banque centrale européenne.

Autant d'intervenants qui focalisèrent leurs attentions sur un taux à l'esthétique irréprochable, qui dissimulait une réalité faite de déséquilibres, d'excès, parfois même de tromperies. À partir du moment où les marchés et les investisseurs se rendirent compte de ces faiblesses structurelles - à la faveur de la toute première alerte grecque -, les nations qui naguère avaient pu emprunter aux mêmes conditions que l'Allemagne avaient subi une érosion quasi irrémédiable de leur compétitivité. Il était dès lors trop tard pour agir ! La boule de neige initiale était condamnée à se transformer en une avalanche incontrôlable, qui emporterait avec elle tous les pays bernés - ou assoupis - par ce taux d'intérêt unique.

 Éviter l'influence des États...

En somme, l'Union européenne court des risques existentiels du fait de l'hyper-politisation de la politique monétaire de sa banque centrale, censée prendre et appliquer ses décisions avec la neutralité et l'objectivité que l'on serait en droit d'attendre d'une institution de cette importance. Il est donc vital de plaider et d'œuvrer pour une BCE apolitique, dont l'action soit immunisée à toute influence des États nationaux qui tenteraient naturellement de la manipuler ou de la modeler à leur avantage. L'union monétaire gagnerait évidemment en efficience et en fonctionnalité si sa banque centrale procédait à ses allocations d'actifs en vertu de critères visant exclusivement à lisser les excès, à combattre les bulles spéculatives, à soutenir les nations fragilisées, ou encore à pénaliser les débordements.

L'explosion des déséquilibres, la formation de bulles, comme les investissements hyper spéculatifs de nombre d'établissements financiers européens, auraient en effet été contenus avec succès si la BCE avait appliqué en temps opportun des mesures volontaristes visant à restreindre à certaines banques l'accès à un levier excessif. Il était pourtant essentiel d'aligner le taux d'intérêt effectif de la nation - voire de la région - à ses déséquilibres, si l'objectif avait réellement été de prévenir la formation de bulles dévastatrices dans des pays comme l'Espagne et l'Irlande. Dès lors, les plans de sauvetage européens successifs concoctés dans l'urgence et sous la pression des marchés auraient été caducs parce que inutiles.

 ... une étape fondamentale dans l'intégration européenne

Soustraire la Banque centrale européenne aux pressions nationales - par exemple au lobbying intense que lui fait subir la Bundesbank - doit donc être une priorité absolue. La consécration de l'indépendance de la BCE sera ainsi une étape fondamentale dans l'intégration européenne. En outre, le franchissement de ce Rubicon marquera dans le marbre l'attachement inconditionnel de nombre de nations (comme l'Allemagne bien-sûr) à la monnaie unique. Sans dépolitisation de la Banque centrale européenne, l'euro ne pourra traverser sereinement les inévitables crises financières et les chocs macroéconomiques à venir.

Michel Santi est directeur financier et directeur des marchés financiers chez Cristal Capital S.A. à Genève. Il a conseillé plusieurs banques centrales, après avoir été trader sur les marchés financiers. Il est l'auteur de : "Splendeurs et misères du libéralisme", "Capitalism without conscience" et "L'Europe, chroniques d'un fiasco économique et politique".

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Commentaires
a écrit le 23/09/2014 à 14:01 :
Mr Santi reproche à la BCE de ne pas penser comme lui. La dépolitisation selon lui, c'est quand tout le monde pense comme lui : dérive habituelle du socialisme dont Mr Santi se revendique ...
a écrit le 22/09/2014 à 15:39 :
Je crois bien qu’il n'y a pas de hasard.
Il est probable que vous me preniez pour une illuminée mais tant pis.
D’une certaine manière, j’ai des liens qui font un pont entre Pierre Messmer (ancien ministre de la défense) et François Baroin en raison de son père (François Baroin étant justement diplômé d'un DESS de défense et d'un DEA de géopolitique).
D’une autre manière, j’ai fait la rencontre il y a quelques années d’une personne spirituelle qui se rendait en Suisse pour y travailler dans le domaine de la finance (raison pour laquelle je me risque à vous écrire).
Au château de Fontainebleau, devant les pressoirs du Roy, ainsi que dans les environs j’ai ressenti et vu des choses qui m’ont parus étranges et importantes.
Mon prénom signifie cœur en langue d’Oc (il a été bien abîmé). Il signifie également la jeune fille en grec (je précise tout de suite que je ne suis pas plus vierge que je ne représenterais La Vierge).
Je pense que la France doit suivre Monsieur Baroin. Je pense qu’il est de l’intérêt des français de le suivre dans ses choix. En ce qui me concerne je le ferais.
Sur un tout autre plan. Bien qu’elle ne soit ni responsable ni au courant, peut être que la famille de Pierre Messmer devrait faire un geste (par exemple déposer un bouquet de fleurs sauvages à Saint-Gildas-de-Rhuys ou mieux encore à Saint-Avé) pour réparer une certaine inconduite que le Général De Gaulle n’aurait sans doute pas appréciée. On ne sait jamais, cela pourrait peut-être pacifier les relations entre l’Est (l’Alsace) et l’Ouest (la Bretagne).
NB : souhaitant rester tranquille malgré ce dernier message et sachant que je n’aurais rien d’autre à dire, je vous remercie vivement de votre compréhension.
a écrit le 22/09/2014 à 14:23 :
Il est impossible de dépolitiser une banque centrale , car dans la conduite d une économie l inflation joue un rôle essentiel au développement d une politique économique . Il faut en être le maitre ou se soumettre aux dictats du gouvernant.
a écrit le 22/09/2014 à 11:13 :
J'ai compris (dans la nuit du 18 au 19 courant pour être précise).
Il est rare que le fait religieux soit concomitant à ce point avec le fait économique et démographique tout de même.
Quoi qu'il en soit, l'ordre devrait être à nouveau rétabli par la suite en France avec un jésuite.
Réponse de le 22/09/2014 à 22:03 :
Where is the point ? la BCE est apolitique depuis sa création et liberale comme l'europe ..
Victime des exces liberaux elle tend petit a petit vers des exces inverses mais il est impossible qu'elle s'affranchisse des décisions du principal bailleur de l'europe qu'est l'Allemagne..
Ses statuts font d'elle une banque monetariste mais ce ne sont que des statuts et peut-etre est-ce ce qui deplait à Mr Santi ?
Réponse de le 23/09/2014 à 8:32 :
Soyez remercié pour votre réponse à schtroumpfette , j en tire aussi un enseignement. Pourquoi dénigrez Mr Santi après avoir conclu qu' il a pratiquement raison sur l impossibilité de mener une politique autre que libérale . Les peuples peuvent se tromper et vouloir remettre de l ordre dans leur économie .
a écrit le 22/09/2014 à 10:20 :
c'est justement le cas en ce moment: la BCE est apolitique. Et je vois mal les Allemands et le reste de l'Europe du Nord signer des cheques en blancs aux politiciens de l'Europe de Sud, en authorisant la banque centrale a emprunter pour les uns au nom de tous, c-a-d des autres.

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