Les milieux d'affaires allemands déchainés contre Mario Draghi

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Olivier Passet, directeur des synthèses économiques de Xerfi.
Le nouveau tournant de la politique monétaire, impulsé par Mario Draghi en juin et amplifié en septembre a entrainé une levée de bouclier dans les milieux d'affaires allemands. Une hostilité qui en dit long sur la divergence d'intérêt en Europe et sur le divorce intellectuel des élites à l'intérieur de l'espace européen.

Le décryptage de la presse allemande révèle à quel point le chemin vers une  coordination européenne est long.

L'argumentaire critique d'une partie de l'élite d'affaire allemande repose sur quelques arguments forts livrés ici  en cascade, au risque de forcer le trait :

 Il y a d'abord le procès d'intention traditionnel qui oppose la rigueur des germains au dilettantisme latin.  De manière attendue, une partie des milieux d'affaire, ne voient dans la nouvelle agressivité monétaire de la BCE qu'un cache misère de l'incapacité des pays à se réformer. Le cœur de la critique est bien là. Les Etats européens en difficulté, notamment la France et l'Italie chercheraient leur échappatoire dans la facilité monétaire. Ces pays disent qu'ils ne peuvent pas, les allemands les soupçonnent surtout de ne pas vouloir. Toujours sur le même registre, Il y a de manière attendue toute une série de prises de position qui pointent l'aléa moral que génère le rachat de dettes titrisées par la BCE et les risques de détérioration du bilan de la BCE que ce soutien aux mauvais investisseurs implique. Ces arguments peuvent être discutés, mais derrière leur habillage technique, l'affect et les réflexes culturels ne sont jamais loin.

Il y a ensuite les arguments qui révèlent le conflit d'intérêt d'objectif entre les économies européennes ; l'Allemagne ne tire indéniablement pas les mêmes avantages que d'autres économies du quantitative easing de la BCE :

  • Dans une économie vieillissante qui se bâtit sur la rente,  le maintien des taux d'intérêt à zéro dans la durée à impact négatif pour les épargnants, et notamment pour les retraités. Peu étonnant donc de trouver des représentants des caisses d'épargne et des compagnies d'assurance dans le concert des critiques.
  • Idem concernant l'intérêt des industriels allemands à voir l'euro se déprécier. Avec des exportations à forte valeur ajoutée, peu sensibles aux prix et des importations de biens intermédiaires ou de biens de consommation dont le faible coût constituent un levier de compétitivité et de pouvoir d'achat dans les circuits discount, la baisse de l'euro n'est pas vécue comme une aubaine.

Il y a enfin les arguments de nature plus économiques. Ce sont les plus intéressants car finalement les plus difficiles à récuser :

  • Parmi ces arguments, lorsque l'on parcourt la presse allemande, le danger de ne plus avoir de mécanisme de sélection de l'investissement, puisque l'argent est gratuit. De privilégier par exemple l'immobilier et de délaisser les investissements productifs à plus haut risque.
  • Le pronostic ensuite, que l'assouplissement monétaire fera tourner la roue financière (hausse des cours et des prix immobilier) et n'aura que peu d'impact sur l'économie réelle. Et c'est effectivement l'un des risques objectif de ce type de politique.

Dans ce registre, il faut surtout noter la prise de prise de position de plusieurs économistes allemands dans le Handelsblatt du 5 septembre qui paraît particulièrement édifiante : Selon eux, la BCE et les pays européens doivent accepter que la croissance et l'inflation soient naturellement faibles après l'éclatement d'une bulle de crédit, autrement dit la faible croissance est une fatalité à laquelle doivent se résoudre les pays européens, au lieu d'en tirer argument pour différer leur ajustement.

L'argument est moins anodin qu'il n'y paraît, car effectivement l'économie allemande s'est mise en situation d'absorber un ajustement violent de son environnement immédiat. Proche du plein emploi, avec des salaires tournant au ralenti, un équilibre budgétaire qui stabilise sa dette en % du PIB, un excédent commercial qui se bâtit hors Europe, l'Allemagne est parée en cas de crise grave en France ou en Italie. Ce qui serait une crise majeure de notre côté, serait probablement récession standard outre Rhin. Alors attention, car ce scénario fait peut-être moins peur aux Allemands qu'on ne le croit de ce côté-ci du Rhin. La négociation du budget français auprès des instances européennes n'en sera que plus difficile.

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a écrit le 24/09/2014 à 13:10 :
Soyons serrieux ,les allemands sont piegés et n'ont aucun moyen de coercition contre la France .On voit bien qu'a l'heure actuelle avec l'élargissement de l'Europe la majorité à la BCE leur échappe comme leur point de vue à la Commission Européenne .Et oui leur influence est maintenant diluée et ils auront beau aboyer que cela ne changera rien .Ce qui compte pour la France et l'Italie c'est la confiance des marchés bien plus importante que les vociferations allemandes .Ce sont eux qui nous pretent et vu le taux à 10 ans ils nous font entierement confiance .Meme certaines menaces de degradations de la note de la France n'ont aucun impact sur leur confiance .Et c'est ça ,rien que ça qui compte .La France affirme son discourt ---nous faisons des efforts vous les voyez et vous voyez les impacts negatifs sur la société mais positifs sur notre credibilité financiere!Nous ne pourrons reduire les deficits publics qui si la croissance est retrouvée ,et nous le ferrons à notre rythme en fonction de nos possibilités sans risquer de casser toute la structure economico sociale du pays -----Ce discourt est compris et entendu par les marchés financiers et seule leur confiance nous importe .Quand à nos partenaires européens pro allemands,on leur dit regardez nos efforts ,quand à l'€ on y est on y reste ,ET ALORS ....C'est comme ça qu'il faut parler aux allemands un froid avec eux n'aurait aucune importance pour nous .......
Réponse de le 24/09/2014 à 15:17 :
Les marchés ne nous font absolument pas confiance. Mais ils sont sûrs que l'Allemagne ne nous laissera pas tomber, car elle serait entraînée dans la chute....
a écrit le 24/09/2014 à 12:16 :
il serait grand temps que les "fainéants" de consommateurs latin que nous sommes, arrêtent d´acheter des produits allemands!!
a écrit le 24/09/2014 à 10:11 :
Les allemands sont à l'eau comme nous, mais ils ont une petite bouée, les pays européens peuvent s'y accrocher un peu mais pas trop et pas tous ensemble. Si nous coulons ils survivront mal mais survivront et ne veulent pas couler avec nous par solidarité. Que l'euro (la bouée) ne nous aide pas trop c'est possible, mais le Franc(du plomb) accelererait notre naufrage.
Réponse de le 24/09/2014 à 10:25 :
pas si sur que le retour au Franc soit si nefaste: regardez la reprise au Royaume Uni quand ils sont sorti de l'ERM... Bien sur il faudrait de surcroit revoir un peu le train de vie de l'etat....
Réponse de le 24/09/2014 à 11:34 :
Pas seulement le train de vie de l’État, aussi l'assistanat...
Réponse de le 24/09/2014 à 12:24 :
"regardez la reprise au Royaume Uni quand ils sont sorti de l'ERM" Eeet.. c'était combien, le montant du prêt du FMI..?? Renseignez-vous avant d'écrire...
a écrit le 24/09/2014 à 10:06 :
L'Allemagne défend ses intérêts et points de vue, en se faisant passer pour un modèle de vertu face aux paresseux latins (dont les irlandais !). Sa population vieillissante défend sa rente et méprise le reste du monde. Il faudrait remettre les pendules à l'heure et leur faire payer à leur juste prix les travailleurs qualifiés, la défense armée dont elle profite sans vergogne et à laquelle elle ne participe pas, et la forcer à participer réellement aux compensations aux pays en difficultés, alors que ce qu'elle fait c'est uniquement encaisser les intérêts très élevés des prêts qu'elle leur a attribués (comme les autres pays européens)
Réponse de le 24/09/2014 à 10:12 :
la fleur au fusil on connait!
Réponse de le 24/09/2014 à 12:06 :
Bonne Analyse, mais vous pouvez faire un geste à votre échelle en boycottant les produits allemands.
Réponse de le 24/09/2014 à 13:13 :
Boycotter les produits allemands !Nous leur vendons aussi et peut etre que vous serriez touché qui sait ,vous faites quoi .......
a écrit le 24/09/2014 à 9:48 :
ce qui est siderant dans toutes ces histoires, c'est que jamais on n'entend un journaliste francais ne serait-ce qu'emettre l'hypothese que l'euro ne peut pas marcher... C'est comme si il y avait une omerta ou une myopie collective.

messieurs, mesdames les journalistes, dans l'esprit de certains, l'euro est une aberation qui dessert les etats nations. De meme que son predecesseurs, le mecanisme europeen de 'stabilité' - qui a tout de meme mis fin aux trente glorieuses...

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