Eviter les fausses routes du dilemme alimentaire mondial

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(Crédits : DR)
Pays développés et peu développés ont tout intérêt à adopter une approche convergente en matière agricole. Par Didier Schmitt, conseiller scientifique, commission européenne*

Conjuguer qualité avec quantité relève, dans le domaine agroalimentaire, de la quadrature du cercle; des solutions existent toutefois, bénéficiant d'une approche convergente entre pays développés et moins développés.
Alors que les choix des consommateurs européens seront primordiaux pour un virage qualitatif dans notre alimentation, ce sont les besoins quantitatifs qui persisteront dans les pays en développement. La raison essentielle est démographique, car si notre population stagne, celle de l'Afrique va doubler d'ici 2050. Une autre tient au fait que les catastrophes climatiques toucheront plus les zones tropicales et subtropicales que nos latitudes.
A l'heure où nombre de ces pays sont dans l'expectative, il est essentiel de ne pas exporter certains modèles de l'industrie agro-alimentaire qui nous ont conduit à une perte de biodiversité, une pollution abusive, une érosion des sols, ou une défiguration des paysages. Cela serait d'autant plus déraisonnable à l'heure où, dans notre grand jardin qu'est l'Union européenne, 500 000 hectares sont reconvertis par an vers le 'bio', les variétés anciennes, ou l'agro-écologie.

 75% des plantes vont disparaître en 100 ans

Même si les défis changent en fonction de la géographie, nous avons réappris que les services rendus gratuitement par la nature - comme l'autorégulation des pathogènes - ne doivent pas être de facto remplacés par la technologie. Les sols, par exemple, ne doivent plus être vus comme de simples supports mais des écosystèmes en soi, car il y a plus de matière vivante (microorganismes, acariens, insectes, vers) ¬sous terre que sur terre! Ainsi, l'agroforesterie ou l'association cultures-élevage pour la fertilisation sont des solutions qui reviennent en force.

Les méfaits de la mono-culture

Le maintien des diversités et le développement des savoir-faire associés est essentiel. Pour toutes variétés de plantes cultivables confondues, 75% ont disparu en 100 ans et 30% de celles restantes vont probablement disparaître d'ici 2050. Rappelons que dans les années 1970, aux Etats-Unis, une mono-variété de maïs la plus répandue a été décimée. Mise à part le risque de pandémies, la diversification est d'autant plus utile dans des pays vulnérables car les monocultures - qui sont contre nature - y sont déjà responsables de déficiences en nutriments.

Dire que les OGMs vont sauver le monde n'est pas recevable

De facto, les arguments simplistes, comme de dire que les OGMs vont sauver le monde de la faim, ne sont pas recevables, à ce stade. A quelques exceptions près, comme les farines sans gluten, les OGMs sont pour l'instant plus avantageux pour les producteurs que pour les consommateurs. Si l'on prend le riz par exemple, plus de 2000 variétés sont cultivées actuellement; et bien qu'il y ait des avantages à certaines variétés OGMs, ces dernières pourraient avoir un effet pervers en faisant diminuer cette diversité. Les recherches dans ce domaine doivent néanmoins se poursuivre, mais en étant orientées vers les vrais besoins, définis localement. Même la FAO recommande de ne pas mettre tous les œufs dans le même panier, et de trouver des solutions au cas par cas, comme de mieux domestiquer des espèces locales.

Le sud et le nord partagent les mêmes fléaux

Ne cultivons pas l'indifférence mais la différence. Que ce soit en Europe ou dans les pays en développement, les solutions sont bien locales pour ce problème global. Le besoin d'échange d'expériences et une recherche de solutions en commun serait gagnant-gagnant, car au fond, nous avons tous les mêmes aspirations, pour une santé alimentaire abordable dans une agriculture durable. Il se pourrait même que l'innovation soit réverse - des pays du sud vers le nord - car nous partagerons bientôt les mêmes fléaux, comme le manque d'eau ou les vecteurs de maladies du fait du changement climatique. L'agriculture de précision, voire "personnalisée", prend là tout son sens en optimisant les espèces, les variétés, les types de cultures - semis sans labour, polyculture, rotations -, ou les besoins en eau, en fertilisants, ou pesticides.

Un exploitant agricole pour 400 hectares, aux Etats-Unis

Des solutions soutenables, gratifiantes et économiquement équitables - en incluant l'industrie de transformation et le développement d'infrastructures - vont aussi bénéficier au maintien de la population rurale. Ceci évitera les extrêmes irréversibles comme aux Etats-Unis ou il n'y a plus qu'un exploitant agricole pour 400 hectares. Sans oublier de renforcer l'éducation et la formation, surtout des femmes, qui sont le pilier du secteur agricole dans les pays en développement; ce qui pourrait aussi, à terme, avoir un impact sur la démographie dans ces pays.

Inventer une "science agricole"

De toute façon il n'y a pas "une" solution mais "des" solutions, en harmonie avec les spécificités et contraintes locales dans une approche holistique. Pour cela il reste à inventer une vraie «science agricole», qui intègre les sciences biologiques, environnementales, climatiques, informatiques, sociales, économiques, de l'ingénierie, et politiques, voir même les aspects culturels et éthiques, et surtout allier science et bon sens. En somme, il faut augmenter le rendement du 'savoir' par hectare.

Le gâchis européen pourrait nourrir deux milliards d'individus

Des équilibres sont à trouver entre choix de vie et de survie. Un milliard de personnes sont encore sous-nourries alors que la consommation de viande en Asie et en Inde va doubler d'ici 2050. Le bon équilibre entre qualité et quantité dépend en grande partie des mœurs, pour ne pas dire des cultures. Ceci est le cas pour la surconsommation de viande et l'obésité - qui touche près d'un tiers de la population mondiale - ou le gaspillage tout au long de la chaîne alimentaire, qui est de 280 kilos par personne et par an dans l'Union européenne. Un gâchis qui équivaut aux besoins de deux milliards d'individus ! Nos gourmandises de pays riches participent en plus à la déforestation et aux émissions de CO2. Un dixième des gaz à effet de serre viennent de l'agriculture; un cinquième en France.

 Cultiver une vision à long terme...

Il est urgent d'avoir une réflexion prospective globale car les décisions d'aujourd'hui mettront une bonne génération à s'implanter. Il s'agit de cultiver une vision à long terme et d'enraciner des choix de société, et ensuite seulement d'évaluer les options technologiques en fonction des besoins. L'inverse a été fait dans les pays développés: les errements sur les biofuels sont là pour en attester.
Il nous a fallu du temps pour comprendre que l'agriculture a une double fonction pour l'alimentation et pour l'environnement; la politique agricole commune commence d'ailleurs à s'en soucier. Si nous prenons conscience de ce que l'on peut raisonnablement faire endurer à la nature, nous aurons enfin un agroécosystème - un 'agrimonde' - qui allie sécurité alimentaire (quantitative) et nutritionnelle (qualitative). Notre responsabilité en Europe dépasse donc largement nos frontières, de par l'exemple, car si nous continuons de semer le vent d'autres pourraient bien récolter la tempête. Prenons conscience que nous sommes assis autour d'une seule table, et qu'il nous faudrait aller vers une gouvernance globale dans ce secteur vital, en remettant à plat certaines distorsions dans les subventions et le libre-échange.


Didier Schmitt est conseiller scientifique et coordinateur de la prospective auprès de la conseillère scientifique principale et dans le bureau des conseillers de politique européenne auprès du Président de la Commission européenne.
Les opinions exprimées dans le présent article sont celles de l'auteur et ne reflètent pas nécessairement la position de la Commission européenne.

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Commentaires
a écrit le 03/10/2014 à 11:52 :
"... cultiver une vision à long terme..., et ensuite seulement d'évaluer les options technologiques"
Commençons par délirer un bon coup avant de nous rendre compte (si on ose l'avouer) que la réalité est autre et très entêtée. Entre temps nous continuerons à bien manger - nous.
a écrit le 27/09/2014 à 13:48 :
Jolie tribune, si bien écrite qu'il est difficile de ne pas être d'accord avec ce point de vue....et pourtant, quand Mosieur le conseiller scientifique auprès de la commission européenne dit, je cite "Prenons conscience que nous sommes assis autour d'une seule table, et qu'il nous faudrait aller vers une gouvernance globale dans ce secteur vital, en remettant à plat certaines distorsions dans les subventions et le libre-échange", ce serait bien de dépasser ce discours "bien sous tout rapport" qui n'engage à rien, et d'aller au fond des choses: on fait quoi avec les APE que l'UE essaye de faire signer à l'Afrique?

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