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Les banques françaises face à la crise: des spécificités à cultiver sans arrogance

Photo de Ivan Best

Bruno Alomar

Publié le 12 décembre 2014 à 12:04 - Mis à jour le 12 décembre 2014 à 15:51

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Les banques françaises n'ont pas à rougir de leur bilan. Elles doivent relever le défi d'un recrutement plus ouvert, des marchés étrangers, et de la réglementation. par Bruno Alomar enseigne l'économie européenne à Sciences Po

La situation des banques européennes, et parmi elles des banques françaises, est tour à tour un sujet d'inquiétude, de polémiques, de fantasmes. L'ampleur de la crise financière dont le monde n'est pas sorti, les excès commis, que ce soit en termes de sophistication ou de rémunération, la réalité de risques systémiques, plus simplement le rôle central que jouent les banques en Europe compte tenu d'un degré d'intermédiation financière estimé entre trois et quatre fois plus élevé qu'aux Etats-Unis, expliquent cela. Il n'est pas inutile, cependant, de chercher à démêler le bon grain de l'ivraie, et de chercher à analyser avec lucidité l'état de notre système bancaire. Deux conclusions s'imposent : le système bancaire français, avec ses spécificités, est solide ; des défis demeurent s'il veut satisfaire sa double mission d'acteur de la finance au service de l'économie.

Des doutes sur le modèle de banque universelle, les mutualistes...

Premièrement, le modèle bancaire français a résisté à la crise, dont l'histoire se rappellera d'ailleurs que si elle a eu l'affaire Lehmann comme détonateur, les premières secousses sont venues de France, avec la fermeture le 7 août 2007 par BNP Paribas de trois fonds touchés par le début de la crise du subprime américain.

Certes, les doutes n'ont pas manqué, prenant pour cible ses spécificités. Doutes liés au principe de la banque universelle, laquelle, en période d'interrogation profonde sur la difficulté à contrôler des établissements bancaires à la complexité redoutable a semblé un moment condamnée. Doutes liés à la singularité des banques mutualistes (Crédit Agricole, Crédit Mutuel, Caisse d'Epargne, Banque populaire) qui, ancrées dans la tradition d'un pays ruralisé, associent personnes physiques et morales au sein d'entités coopératives, garantissant ainsi les prêts individuels dont bénéficient les sociétaires.

Une bataille d'image contre les banques françaises

De tels doutes ont été habilement relayés par les concurrents anglo-saxons - et par le FMI - qui ont mené une véritable bataille d'image vis-à-vis des banques françaises. La banque universelle était ainsi opportunément jugée dangereuse, oubliant ainsi que Lehmann (et tant d'autres) n'était précisément pas une banque universelle mais une banque d'affaires. La banque mutualiste, était jugée franchement incompréhensible, au moins autant d'ailleurs dans son principe même que dans  la complexité de ses modes de gouvernance.

Un bilan positif

Aujourd'hui, il est possible de tirer un  bilan du système bancaire positif, quoique sans complaisance.

Les difficultés ont été réelles. Parmi celles-ci, citons, au titre des trois principales banques françaises, des erreurs qui ont coûté cher. BNP Paribas s'est vu infliger une amende d'un montant inédit par les autorités américaines, s'expliquant au moins autant (ce qui est hautement contestable) par une interprétation extra territoriale du droit américain fondée sur l'ubiquité du dollar, que par un comportement de récidive. Société Générale, berceau historique des activités de marché les plus complexes, s'est empêtré dans ce qui est devenu l'affaire Kerviel. Crédit Agricole a pris la décision douloureuse mais nécessaire de solder son aventure grecque, de réduire son exposition aux activités de marché et de réduire la taille de son bilan pour avoir aujourd'hui une structure assainie.

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Hormis Dexia, aucune banque en faillite

Pourtant, l'état du système bancaire français est positif. Dans le tourbillon de la crise 2008, hormis Dexia dont le cas est particulier, aucune banque n'a fait faillite. Les besoins de recapitalisation induits par les nouvelles exigences réglementaires ont été satisfaits. Les banques françaises, comprenant qu'il fallait parfois privilégier l'agilité sur la course à la taille, ont su restructurer leur bilan, réduire leur endettement et accroître leur capacité d'investissement.

Des spécificités qui sont des atouts

Les spécificités du système bancaire, universalisme et mutualisme, loin d'être des freins, ont par ailleurs prouvé qu'elles étaient des atouts. C'est assez logiquement que les banques françaises ont réalisé un sans-faute aux tests réalisés par la BCE et publiés à l'automne. Si des esprits chagrins se sont empressés de critiquer des hypothèses insuffisamment pessimistes, ils reconnaîtront sans doute que ce sont les tests les plus durs réalisés à ce jour.

Deuxièmement, les banques françaises sont confrontées à deux enjeux : trouver leur place dans un environnement financier ultra compétitif et mondialisé ; demeurer des acteurs proches de leurs clients, capables de financer le développement économique.

Plus que jamais, les régulations empilées sont peu susceptibles d'inverser le phénomène, la finance, terrain de jeu des banques françaises, en recomposition permanente, se caractérise par une compétition féroce. A ce titre, les banques françaises doivent faire face à trois défis, qu'elles ont pour certaines commencé, comme par exemple le Crédit Agricole, à prendre à bras-le corps.

Le défi des compétences: ouvrir les recrutements

Premier défi, celui des compétences et de la gouvernance. Il est vital pour les banques françaises, dans un environnement de concurrence exacerbée pour attirer les talents, de se donner les moyens de recruter les meilleurs, et d'améliorer encore leurs processus de décision. Elément essentiel notamment pour la pérennisation des banques mutualistes qui devront concilier tradition et modernité en acceptant d'ouvrir leur gouvernance à des profils venant de l'extérieur tout en s'assurant du maintien d'un ancrage territorial fort. Ainsi, l'arrivée de profils tels que Xavier Musca chez Crédit Agricole SA, François Pérol chez BPCE si elle a, à l'évidence, contribué à diversifier des recrutements jusque-là très tournés vers l'intérieur marque une étape qui devra être poursuivie.

Savoir se risquer à l'étranger

Deuxième défi, en lien avec le précédent, savoir aller chercher des marchés à l'étranger. Certaines expériences malheureuses vécues à l'étranger (en Russie pour la Société générale, en Grèce pour le Crédit Agricole) ne doivent pas décourager les banques françaises. Leur avenir est largement hors de nos frontières, et même hors d'une Union européenne qui, si elle s'organise enfin avec l'Union bancaire, ne doit pas faire oublier les gisements que recèle le monde émergent.

Combats réglementaires et régulation

Troisième défi, savoir mener des combats réglementaires et de régulation. Qu'il s'agisse des régulations les plus globales du type Bâle III (d'ailleurs critiquées par certains des meilleurs experts/ praticiens de la finance internationale) ou de régulations régionales (Union européenne aujourd'hui, autres zones demain), il est clair que l'avenir des banques se joue largement dans leur capacité à faire comprendre à des autorités publiques peu susceptibles de mettre un frein à leur production normative, la réalité de leur métier, de leurs contraintes, de leur action.

Les atouts de l'ancrage dans les territoires

Enfin, les banques françaises doivent répondre aux enjeux économiques et sociaux qui sous-tendent leur activité. Faire la preuve qu'elles sont bien ancrées dans leur territoire et dans l'économie réelle reste une demande constante des entreprises et des clients. Les banques françaises, en particulier les banques mutualistes comme le Crédit Agricole, aux racines territoriales profondes, disposent d'atouts essentiels à ce titre. Il n'est que trop évident que la pression exercée sur elles par les pouvoirs publics et les entreprises au titre de leur rôle de financeur de l'économie n'est pas prête de se réduire.

Mais les demandes sociales ne s'arrêteront pas là et les banques françaises devront également s'adapter rapidement aux évolutions technologiques, en particulier celle de la banque en ligne, qui demeure embryonnaire dans notre pays, mais qui est à l'évidence une des clés de leur avenir. Elles ont commencé et devront continuer à trouver de nouvelles formes d'intermédiation bancaire, en ce compris par un recours facilité aux marchés pour les entreprises.

Au total, les banques françaises ont toutes les cartes en main pour trouver leur place au sein d'une finance internationale qui va ressembler plus, à l'évidence, à une mer d'aventures qu'au lac paisible de la banque à l'ancienne.

Bruno Alomar enseigne l'économie européenne à Sciences Po.

Bruno Alomar

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