Avons nous besoin des Grecs pour revenir aux fondamentaux de l'économie ?

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Les solutions préconisées par le nouveau gouvernement grec sont de bon sens, et elles auraient dû être celles de l'Europe depuis longtemps: les politiques contra-cycliques sont évidemment celles qui réussissent. Elles auraient en outre pour intérêt de permettre à la BCE de revenir à son mandat initial. par Michel Santi, économiste*

La crise européenne n'est pas une crise de la dette! Elle est due à l'effondrement de la croissance ayant eu un impact dévastateur tant sur les dettes du secteur privé que des Etats. Cette crise a par la suite inéluctablement dégénéré en dépression du fait de la politique monétaire trop restrictive menée par la BCE. Voilà pourquoi la suggestion formulée par le nouveau gouvernement grec de conditionner le montant du remboursement de ses dettes à la croissance de son pays reflète une compréhension et un diagnostic parfaits du mal européen. En adéquation totale avec l'évolution de son P.I.B., la Grèce s'acquitterait de remboursements supérieurs en cas de redémarrage satisfaisant de sa croissance, et conserverait des réserves l'autorisant à renflouer sa population et son activité en période de croissance nulle, comme celle qu'elle subit actuellement.

Moins sensible aux chocs macro-économiques

Du coup, les finances grecques (et des nations bénéficiant d'un tel régime) seraient moins sensibles aux chocs macro économiques, aux ralentissements notoires de leur croissance et risqueraient nettement moins le défaut de paiement, pour la seule et unique raison qu'il leur serait demandé moins en contexte de crise. En revanche, les créanciers seraient naturellement en droit d'exiger de la part de ces nations des efforts supplémentaires dès le redémarrage de leur croissance.

Telle est donc la proposition formulée il y a quelques jours par Yanis Varoufakis, Ministre des finances grecs, qui reprend là des recommandations émises depuis plusieurs années par des économistes « hétérodoxes ». Solution qu'aurait certainement préconisé Keynes en personne car elle s'inspire en droite ligne d'un de ses enseignements principaux, à savoir qu'il est vital pour un État d'adopter une politique économique contracyclique. Proposition qui devrait - en théorie - être acceptée par les allemands qui seraient dès lors certains de voir la Grèce rembourser ses dettes dès la croissance repartie, et qui éviterait un défaut de paiement de ce pays - voire une sortie de l'euro - dont ils seraient les premiers à pâtir.

La BCE moins sollicitée...

Pour autant, si cette formule d'obligations grecques corrélées à la croissance représente une chance réelle pour l'activité économique de ce pays tout en sauvegardant la stabilité financière européenne voire mondiale, leur avantage collatéral majeur serait de moins solliciter une Banque Centrale Européenne obligée d'être sur tous les fronts, y compris là où elle ne devrait pas être...

Si le devoir de la BCE est bien évidemment de préserver la stabilité de l'Union dont elle a la charge, l'adoption de ces obligations liées à la croissance en Grèce (et au sein des pays fragilisés de l'Union) la délesterait d'une pression intense qu'elle subit depuis quelques années, et à laquelle elle est contrainte de remédier avec le seul instrument dont elle dispose, à savoir la politique monétaire. Car il n'est nullement dans les attributions de notre banque centrale de renflouer les États européens, même si tous les regards se sont tournés vers elle lors de chaque acte du mélodrame européen, et même si la paralysie des responsables politiques l'a forcé à innover en mettant en place des leviers (comme l'OMT) visant à secourir les Etats.

... reviendrait à son mandat

En définitive, cette banque centrale s'est progressivement engagée très substantiellement dans des politiques et dans des manœuvres relevant bien plus du crédit que de la politique monétaire et,ce, dans le seul but d'éviter la banqueroute de certaines nations européennes. Clairement hors de son mandat. L'adoption de ces obligations liées à la croissance aurait donc l'avantage double de soulager la BCE du fardeau du défaut de paiement éventuel de certains pays qui n'aurait dès lors plus lieu d'être. Tout en atténuant des erreurs et des fautes d'appréciation qu'elle même serait susceptible de commettre: n'a-t-elle pas - et par deux fois - fort malencontreusement monté ses taux d'intérêt en 2011 ?

Réduire les dépenses publiques quand la croissance est là,  les augmenter en cas de ralentissement

Les allemands et les économistes orthodoxes devraient donc applaudir à l'adoption de telles obligations qui, si elles étaient en place en 2009, auraient certainement évité le gros de la crise européenne. La Grèce, l'Espagne, le Portugal et d'autres encore n'auraient pas eu à faire face au spectre de la banqueroute, n'auraient pas eu à être renflouées (en autres par des fonds allemands), ni à subir l'envolée dramatique de leur dette souveraine si le remboursement de leurs dettes avait été modulé en fonction de l'évolution de leurs P.I.B. respectifs. Enfin, les allemands devraient également encourager l'instauration de telles obligations qui permettraient, du coup, à la BCE de se maintenir désormais dans les limites de son mandat, et qui élimineraient toute tentation de « moral hazard » car l'institution n'aurait plus besoin de mettre en place des crédits et autres montages visant à secourir des débiteurs fragilisés et peu disciplinés.
Réduire les dépenses publiques lorsque la croissance s'est installée et les augmenter en cas de ralentissement: l'Europe aurait un autre visage - et aujourd'hui une autre tournure - si elle avait été édifiée sur un concept basique mais Ô combien précieux, celui du contrecyclisme.

 Michel Santi est directeur financier et directeur des marchés financiers chez Cristal Capital S.A. à Genève. Il a conseillé plusieurs banques centrales, après avoir été trader sur les marchés financiers. Il est l'auteur de : "Splendeurs et misères du libéralisme", "Capitalism without conscience" et "L'Europe, chroniques d'un fiasco économique et politique".

Vient de publier "Misère et opulence", préface rédigée par Romaric Godin.

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Commentaires
a écrit le 07/02/2015 à 18:14 :
Je me souviens de la marina d´Ithaque, où j´étais passée pendant l´été 2000 (donc avant que la Grèce entre dans la zône euro. La marina, financée avec des fonds européens dons et prêts, (c´est ce qui était affiché) était "presque" terminée, les tuyaux pour l´arrivée d´eau et l´électricité sortaient du béton, mais il n´y avait ni capitainerie, ni eau, ni électricité, ni quelqu´infrastructure que ce soit... et déjà des fissures dans le béton, mais beaucoup de bateaux amarrés, des pêcheurs, des charters. J´avais demandé au patron d´une taverna en bord de marina quand les travaux seraient terminés en pensant que cela ferait venir les touristes. "C´est mieux comme ca, m´avait-il répondu. pour les touristes, c´est gratuit, donc ils s´amarrent et viennent dans nos tavernas. Mais si la marina est terminée et que les places sont payantes, il faudra commencer que nous commencions à rembourser l´Europe, donc, il vaut mieux laisser les choses en état, car sinon, ce ne sera pas rentable pour nous..."
a écrit le 07/02/2015 à 6:02 :
J'adore, l'économiste "hétérodoxe" qui nous explique ce qu'aurait dit Keynes... On n'est plus dans la prédiction - déjà si hasardeuse en économie - mais dans l'invocation des esprits, on fait tourner les tables, on fait parler les ectoplasmes... Quel manque de sérieux ! Avec de tels défenseurs, la Grèce est déjà hors de l'euro.
Réponse de le 07/02/2015 à 13:05 :
@Pitchipoi .. bien d´accord avec vous..., mais je n´arrive plus a terminer la lecture des articles de Mr. Santi... Je me demande comment un esprit aussi faible peut diriger la finance de la Cristal Capital s.a.?..Question un peu analogue: comment parvient-il a se faire payer par "La Tribune" pour ses ecrtis?.. Assez renversant tout cela.
a écrit le 07/02/2015 à 0:42 :
qui peut creer de la croissance, le secteur public! non! le secteur oui, mais l'investissement prive a fond perdu personne n'a jamais vu cela, seulement l'etat peut investir a fond perdu, la france en connait un rayon, et la finalite!'mmmmmmmmmm
a écrit le 05/02/2015 à 21:22 :
Et moi qui croyait que le problème des économies occidentales c'était l'achat d'électeurs, pardon, l'embauche de fonctionnaires et la création d'ayant-droits sociaux, par les états, depuis quarante ans...
Bonne idée de proportionner le remboursement de la dette au niveau de la croissance.
Mais pour qu'il y ait de la croissance, il faut laisser le secteur privé en créer.
Et pour cela, il faut commencer par arrêter d'acheter des électeurs...y compris dans le secteur privé...subventionné (immobilier, BTP, etc...)
Que les grecs se remettent vraiment, comme d'autres peuples du Sud de l'Europe, au travail, et de la croissance, ils en créeront.
Depuis une quarantaine d'années, les états de l'Europe méditerranéenne ont repris le rôle jadis tenu par l'Eglise catholique dans les mêmes pays : soulager la misère...tout en participant à son maintien.
a écrit le 05/02/2015 à 19:55 :
Il est regretable de ne pouvoir répondre directement à certains commentaires injurieux dont certains se réfèrent à l'école autrichienne et qui feraient bien de redoubler pour en comprendre et la source et le sens et les résultats généralement observés....
a écrit le 05/02/2015 à 16:52 :
1 remarque tout de mm: en France, depuis près de 7 ans le déficit de l'état, hors sécu, est de 100 milliards, soit 33% des recettes et il n'y a toujours pas de croissance globale, mais un vrai appauvrissement par habitant.
a écrit le 05/02/2015 à 16:36 :
un marxiste parlant des fondamentaux de l'économie, on aura tout entendu et lu dans la presse socialiste française !!! D'après Mr Santi, il faut donc vivre comme des cigales, elles s'en sortent toujours mieux que les fourmis. Mais quand la bise vient... ce proverbe de Lafontaine, vieux de 300 ans, plein de bon sens et de fondamentaux économiques (!!! ) ne semble pas connu par ce cher Marxiste Santi !!! Revenons aux fondamentaux : en quoi une dépense étatique plus ou moins importante peut stimuler de quelque façon que ce soit des gains de productivité (seule façon d'avoir de la croissance) ?????
Réponse de le 05/02/2015 à 17:52 :
Un marxiste à la Tribune, très amusant ! Blague mise à part, votre référence à la Fontaine me paraît franchement éculée et déplacée ! Qui jouent les cigales dans le jeu ??? Quant aux fondamentaux de l'économie à la mode de l'école autrichienne sur laquelle vous vous appuyez, ceux-ci n'exluent pas que tout le monde puisse vivre de son travail ! A défaut et fondamentalement, le système en place s'appelle rien de moins que le servage.
Réponse de le 05/02/2015 à 20:15 :
Qui jouent les cigales ???
Réponse de le 05/02/2015 à 20:49 :
"en quoi une dépense étatique plus ou moins importante peut stimuler de quelque façon que ce soit des gains de productivité" => c quoi ce délire ?
a écrit le 05/02/2015 à 11:44 :
Je partage le bon sens grec et le vôtre, mais je pense qu'il n'y a pas que la gestion de la dette et de la monnaie à remettre en question pour ce qui concerne le système européen que l'on veur nous imposer. Mais bon, c'est toujours louable d'essayer de ne pas jeter le bébé avec l'eau du bain
a écrit le 05/02/2015 à 11:17 :
Votre analyse est tellement vraie que l'on peut, effectivement se poser la question: pourquoi ne le fait-on pas? La réponse est, malheureusement, simple:
La technostructure qui dirige la Commission Européenne ne roule pas pour le bien être des population, mais pour celui des financiers. Ils ne sont pas dans la modération, mais dans l’excès; Il ne cherche pas un équilibre, mais une rupture. Leur vision du monde n'est pas celle de la Démocratie. C'est celle de la technocratie. Ils tuent la concurrence "au nom de la concurrence", il tuent les gouvernements au nom de la "gouvernance". Nous risquons d'aller vers une grave crise politique.
Réponse de le 05/02/2015 à 11:36 :
Et en l'occurence la CE joue les rentiers contre les actifs, la dette plutôt que la croissance ...

Heureusement le peuple se réveille et devient moins sensible à la propagande anti-"populisme"
Réponse de le 05/02/2015 à 12:01 :
N'est-il pas naïf de voir en la "Démocratie" la panacée, quand celle-ci est manipulée par une poignée de partis politiques et que seule une minorité de citoyens participe aux élections qui en sont le fondement? Quand à la technocratie européenne (la Commission), il est vrai qu'elle n'est pas non plus la panacée, mais les décideurs à Bruxelles sont le Conseil des Ministres et le Parlement Européen, l'un et l'autre composés de nos représentants démocratiquement élus. La technocratie n'est puissante que du fait de la démission des électeurs et de la paralysie des politiciens.
a écrit le 05/02/2015 à 11:09 :
La dictature du prolétariat est tombée et le règne du client-roi est en train de le faire, n'attendons pas le chaos social, économique et climatique pour cela.
Les solutions bureaucratiques ont fait leur preuve négative, n'ayant pas fait le bon diagnostic comme disait Alfred Sauvy à Ouest-France le 4 Avril 1981, qui ajoutait « Si on fait une relance la demande va s'en aller au dehors, c'est comme gonfler un pneu crevé ! » Mes idées prétendent avoir fait ce diagnostic et répondent au problème des échanges entre pays à niveau de vie différents, par remplacement des cotisations sociales par la TVA, à celui de la demande qui s'écroule du fait de l'exploitation d'une masse énorme de main d' oeuvre dont le travail sert à enrichir une minorité de part et d'autre des frontières.
Le libre échange mondialisé, condamné par Maurice Allais, nous mène dans le mur, et pas que la Grèce : malgré une balance commerciale en excédent la dette de l' Europe a augmenté de 268 Mds€ ou 3 % en 2013 !
a écrit le 05/02/2015 à 10:54 :
Réduire les dépenses publiques quand la croissance est là, les augmenter en cas de ralentissement. En effet! Encore faut-il que la première partie de l'équation soit tenue. En France, ce ne fut pas le cas pendant des décennies. Au contraire, quand les choses vont bien, on s'endette encore plus... l'Etat providence ayant toujours besoin de plus de resources. Le sur-endettement ne provient-il pas justement du fait que l'Etat (souverain!) ne se sente jamais obligé de mettre ses finances en ordre, pas quand les choses vont bien et encore moins quand elles vont mal? S'il y avait moyen de contraindre les Etats à se désendetter en période de croissance, l'argumentation des Grecs et de M. Santi serait plus convaiquante...
Réponse de le 05/02/2015 à 20:55 :
@Stuartmill John alias Von Mises : ça fait un lustre qu'on supporte l'irresponsabilité des cavaliers seuls sous le dogme de l'intérêt général... La seule question qui vaille est qui a profité in fine de ce système, autrement dit a qui a profité le crime !
Réponse de le 06/02/2015 à 20:23 :
@dugenou : à la sphère étatique française de tous bords
a écrit le 05/02/2015 à 10:35 :
La crise européenne est avant tout liée au dogme libre-échangiste de ses dirigeants, dogme qui profite aux multinationales et aux banques.
Tous les grands pays, y compris les USA dont la doctrine se résume à "faites ce que je dis mais pas ce que je fais", essaient de protéger leur marché intérieur, leurs industries et leurs services en espérant que leurs clients n'en fassent pas de même.
Seule l'Europe s'obstine à laisser les loups faire leur marché dans la bergerie au grand dam des salariés, des PME et des PMI et au grand bonheur de la finance. Tous les QE du monde n'y changeront rien...

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