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OpinionsTribunes

Taux négatifs? Non: révolution des mentalités

Photo de Ivan Best

Michel Santi

Publié le 08 février 2015 à 18:36 - Mis à jour le 15 février 2015 à 20:33

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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L'instauration de taux négatifs en Suisse pourrait conduire à un changement radical des comportements. par Michel Santi, économiste

Comment vivre dans un monde où les taux d'intérêt sont négatifs? C'est en effet à un authentique changement de paradigme qu'il convient de se préparer à l'heure de la déflation mondialisée (qui n'épargne que les Etats-Unis), tandis que notre Europe entre de plein pieds dans une stagnation - voire dans une glaciation - risquant bien d'être séculaire, et alors que la Suisse (avec le Danemark) montre le chemin avec des taux de base de -0.75% condamnés à s'enfoncer davantage dans le rouge.

L'expérience helvétique, une première

De fait, comme aucune autre banque centrale dans l'Histoire financière du monde n'avait jusque là poussé si loin l'alchimie des taux négatifs, l'expérience helvétique sera d'autant plus intéressante à analyser que ce pays est également celui qui se trouve émettre le billet de banque affichant la plus grosse coupure au monde, à savoir le billet de 1000 francs suisses (soit environ 955 euros ou 1055 $ aux cours du jour). Comme je l'ai souvent dit et écrit, et encore tout récemment dans « La Suisse déclare la guerre », « seule la disparition des espèces autorise les taux négatifs instaurés par une banque centrale de dérouler leurs effets optimaux.

Une ruée sur les billets de banque

En présence de taux d'intérêt négatifs - c'est-à-dire d'une taxe prélevée sur les comptes bancaires - nul n'empêche en effet les investisseurs et spéculateurs, voire le citoyen de base, de se reporter sur les billets de banque ou « monnaie fiduciaire » payant un intérêt de 0%. Dans un contexte où la masse des billets de 1000 francs suisses a doublé en 10 ans et où elle représente - pour des motifs évidents - un tiers des 60 milliards d'espèces helvétiques en circulation, il va de soi que cette ruée vers les billets de banques libellés en francs suisses - taxés à 0% - ira en s'amplifiant en présence de taux négatifs sur la « monnaie scripturale », autrement dit sur les comptes bancaires.

La moitié des espèces en billets de 1.000 francs!

En fait, il semblerait que cette proportion ait considérablement évolué depuis le 17 janvier dernier (date de rédaction de l'analyse précitée) puisque certaines rumeurs indiquent que les billets de 1000 francs suisses représentent aujourd'hui près de la moitié des espèces helvétiques en circulation! Cette accumulation frénétique de la coupure de 1000 francs menace donc l'efficience de la politique monétaire de la Banque Nationale Suisse, et risque ainsi de saper sa stratégie des taux négatifs. Les autorités helvétiques peuvent certes riposter en démonétisant la coupure des 1000 francs, contraignant ainsi les épargnants à se reporter sur le billet de 200 francs, multipliant donc par 5 les coûts liés à la conversion en espèces. A l'extrême, la BNS pourrait même annuler toute coupure dépassant 50 francs, compliquant ainsi terriblement la tâche des épargnants obligés de retirer, de transporter puis de conserver 20'000 billets de 50 francs (représentant 1 million de francs), au lieu de 1'000 coupures de 1000 francs. Dès lors, la BNS aura efficacement contribué à optimiser sa politique monétaire des taux négatifs, sans pour autant que celle-ci ne soit parfaitement étanche car toute monnaie fiduciaire n'aura pas disparu pour autant.

Une taxe sur les retraits au distributeur

Comme indiqué précédemment, la BNS pourrait par ailleurs « prélever une dîme sur les billets déposés auprès d'elle par le système bancaire, qui répercutera cette taxe sur les clients désireux de retirer des francs suisses au guichet ou au distributeur. » Cependant, une telle taxe n'est susceptible d'être efficace qu'en présence de taux légèrement négatifs, en gros jusqu'à - 1%. Il va en effet de soi que les épargnants ne rechigneraient pas à s'acquitter de frais de 0.5, voire de 1%, sur les billets de banque retirés au guichet dès lors que les taux d'intérêt sont de -5%, par exemple. Une telle éventualité qui n'est pas à balayer d'un revers de main - de taux amplement négatifs appelés à perdurer pendant un laps de temps de quelques mois ou même de quelques années -, forcerait en fait des modifications fondamentales de nos habitudes de consommer et de dépenser. Dès lors, notre priorité consisterait à nous assurer contre ces taux négatifs, en d'autres termes à éviter de laisser des sommes plus ou moins importantes « dormir » sur nos comptes bancaires... car nous risquerions bien de les voir se réveiller amputées de quelques précieux pour cents.

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Payer son loyer, ses factures par avance...

C'est une gamme de réflexes nouveaux qui seraient dès lors adoptés comme celui de payer nos impôts avant qu'ils ne soient dus, d'acheter des bons cadeaux, des timbres, de prépayer nos factures d'électricité et de téléphone, voire de nous acquitter par avance de notre loyer ou de notre prêt immobilier... L'objectif ultime étant d'éviter de régler des taux négatifs sur nos avoirs bancaires, en « refilant » au passage la patate chaude aux entreprises, voire à l'Etat. A l'instar du fournisseur qui nous pénalise traditionnellement de frais de retard en cas de non paiement d'une facture, il se pourrait bien que nous assistions prochainement à l'inversion des repères où ce même commerçant en soit réduit à majorer sa facture en cas de paiement anticipé! Ce n'est donc pas à la légère que j'invoquais un « changement de paradigme » en début d'article car l'instauration des taux négatifs aura des effets qui dépasseront largement le cadre macroéconomique permettant de crever efficacement le plancher du taux 0. Ils induiront progressivement une révolution de nos habitudes, de notre système de consommation, de notre législation et de nos mœurs.

Michel Santi est directeur financier et directeur des marchés financiers chez Cristal Capital S.A. à Genève. Il a conseillé plusieurs banques centrales, après avoir été trader sur les marchés financiers. Il est l'auteur de : "Splendeurs et misères du libéralisme", "Capitalism without conscience" et "L'Europe, chroniques d'un fiasco économique et politique".

Vient de publier "Misère et opulence", préface rédigée par Romaric Godin.

Sa page Facebook et Twitter.

Michel Santi

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