Mettre fin à la guerre entre économistes français

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Richard Arena et Jérôme Vicente
Richard Arena et Jérôme Vicente (Crédits : DR)
Alors que la France s'enorgueillit d'abriter un nouveau prix Nobel d'économie et un auteur connaissant un succès mondial, la communauté française des économistes se divise plus que jamais. Enjeu de la nouvelle bataille: faut-il réserver des postes de professeur à des chercheurs "non orthodoxes"? Il est pourtant possible de dépasser cette querelle. par Richard Arena, professeur de sciences économiques, Université de Nice-Sophia Antipolis, et Jérôme Vicente, professeur de sciences économiques, Sciences-Po, Toulouse

La communauté française des économistes semble se diviser au grand jour depuis quelques semaines, à travers un flot continu de tribunes et de déclarations ou courriers rendus publics. Un chassé-croisé d'accusations d'obscurantisme et de dénonciation de culpabilité dans le déclenchement de la crise. Si une large part de la communauté ne se retrouve pas nécessairement dans les termes mêmes de la querelle, voilà qui vient néanmoins assombrir l'image que l'on pouvait récemment se faire de la science économique française. Un prix Nobel et un succès mondial de librairie, cela aurait pu tirer l'ensemble de la communauté vers le haut.

Au lieu de cela, c'est un attisement des feux entre différentes visions de l'économie que l'on observe aujourd'hui, et des revendications claires de scission de la part d'une partie de la communauté.
L'enjeu sur lequel portent les accusations : la section 05 du Conseil National des Universités, une instance composée au deux tiers d'économistes élus et un tiers d'économistes nommés, dont la mission est collectivement de décider des qualifications au recrutement dans le corps des maitres de conférences et des professeurs, et de prononcer les promotions, sur la base d'une évaluation des dossiers scientifiques et pédagogiques des prétendants.

Les postes seraient réservés aux candidats "mainstream"

Selon l'AFEP (Association Française d'Economie Politique), il est devenu quasi impossible au sein de cette section de qualifier et de promouvoir des candidats ne relevant pas du mainstream. Catégorie dont il est difficile d'établir les frontières, mais que les dénonciateurs associent à une pensée libérale, démesurément fondée sur les mathématiques, et érigée en science dogmatique, au détriment d'un intérêt porté à la question des institutions du capitalisme, d'une réflexion sur la nature éminemment politique de l'économie, d'une ouverture vers les autres sciences sociales.

Créer une nouvelle section

Seule solution pour les membres de l'AFEP : créer une nouvelle section du CNU, dont l'intitulé varie selon les tribunes et les documents officiels de l'association, mais qui marque une volonté de regrouper l'ensemble des économistes auto-proclamés « hétérodoxes », afin d'établir leur propres critères de promotion et de qualification. En face, du côté du "mainstream", on y voit plutôt une volonté de ne pas assumer les critères dits d'excellence, le plus souvent assimilés à des critères essentiellement bibliométriques. Dans les faits, il est vrai que ces critères reposent sur un éventail relativement restreint de revues scientifiques anglo-saxonnes, dont la composition des comités éditoriaux n'exclut pas toujours les effets de réseau ; ils tendent en outre trop souvent à exclure de fait toute pensée qui se situe aux frontières de la discipline , ou toute méthodologie scientifique n'ayant pas reçu l'approbation des économistes considérés comme prédominants dans la discipline, en fonction de ces mêmes critères bibliométriques.

 Des solutions existent

Il y a indiscutablement du vrai de part et d'autre du front. Mais n'est-il pas temps de reconnaître que chacun est allé trop loin, et que des solutions en fin de compte plus efficaces et plus aptes à dégager un consensus aussi large que possible existent et permettraient de reconnaître la pluralité des objets et des approches tout en permettant un jugement scientifiquement fondé en matière d'évaluation ? Qui plus est dans une période où les enjeux de la pauvreté et des inégalités, du vieillissement de la population, de l'instabilité macro-économique, des défis technologiques pour une croissance durable devraient faire des économistes des penseurs ouverts au dialogue et acceptant le jugement de l'ensemble des pairs. Ne doit on pas aussi introduire dans le débat les enjeux fondamentaux des formes de l'enseignement en économie et de l'adéquation entre la formation et les besoins du pays en matière de recherche scientifique comme en matière de débouchés professionnels ?

Une hétérodoxie exploratrice

Du vrai donc, mais du faux également. Admettons-le, l'hétérodoxie n'est pas par nature obscurantiste. Loin de là. Elle est souvent exploratrice, elle sort des sentiers battus, prend des risques, joue avec les frontières. Il est vrai que parfois elle ne parvient pas à satisfaire les critères d'excellence considérés comme des normes. Mais fréquemment, ces critères pêchent par la consécration irréversible d'une approche méthodologique unique, débouchant trop souvent sur des formes d'exclusion, les unes fondées sur le rejet a priori d'approches qui seraient différentes, les autres découlant de l'excès d'endogamie de certains comités de lecture des revues.

Rafraîchir le discours politique

Il suffirait d'un peu plus de pluralisme dans les critères d'objectivation de l'excellence pour que des passerelles entre ce qui risque de devenir des chapelles puissent se construire. Avec un enjeu de taille : si les économistes parvenaient à garder l'oreille des politiques, de ces passerelles naitrait de quoi rafraichir un discours politique de plus en plus nourri d'un certain monolithisme, qui tend parfois à freiner toute créativité et toute expérimentation dans l'élaboration de scénarios de politiques publiques.

Mais admettons-le également, les attaques de l'hétérodoxie, pour certaines, reposent sur des arguments manquant de crédibilité. Si reprocher un manque d'interdisciplinarité au "mainstream" pouvait s'avérer fondé il y a une vingtaine d'années, tel n'est plus le cas aujourd'hui. Le "mainstream" s'est tout aussi ouvert que l'hétérodoxie aux autres disciplines. Reste à réfléchir sur la nature et la pertinence de ce mode d'ouverture. Hélas selon nous cette réflexion est aujourd'hui insuffisante, tant en économie 'orthodoxe' qu'en économie 'hétérodoxe'.

Des outils et des champs d'investigation les plus pluralistes qui soient

Une autre réelle différence, et en tous les cas celle qui clive le plus, réside dans les méthodologies adoptées, avec en soubassement de l'économie dite « orthodoxe » une recherche imposée de la « vérité » ou de la « validité scientifique » par un certain type de mathématiques, et d'utilisation de ce même type. Une vérité ou une validité qui doit s'imposer à tous dans tous les cas de figure. Il y a là un vrai enjeu pour la science économique et l'économie politique, comprendre la complexité et l'évolution rapide du monde économique avec des outils et des champs d'investigation les plus pluralistes qui soient tout en favorisant une recherche de qualité.

Mais comment répondre à un tel enjeu en officialisant la séparation des approches par la co-existence de deux communautés et de deux sections du CNU qui cesseraient de dialoguer? Chacune y gagnerait dans l'application de ses propres normes, principes ou arrangements, c'est évident (bien que cela ne ferait que reporter la rareté des ressources sur deux communautés). Mais la société y perdrait, et le rayonnement de la science économique française avec.

Des solutions existent

Des solutions existent pourtant. Elles nécessitent à l'évidence de déposer les armes institutionnelles, pour pouvoir reprendre les armes scientifiques, rapidement et dans de bien meilleures conditions qu'auparavant.
La première d'entre elles fera l'unanimité, on peut en être sûr. La science économique est l'une des disciplines les moins bien dotées dans les possibilités de promotion des maîtres de conférences au grade de professeur. Étendre le nombre et les possibilités de promotion, en rendant la ressource moins rare, facilitera certainement un rééquilibrage au sein de la profession. Mais cette solution, pour être viable, doit se combiner à une volonté du ministère de l'enseignement supérieur et de la recherche de veiller, au-delà des importants équilibres géographiques et de genres, à user de ses prérogatives de nomination d'un tiers des membres de la section CNU actuelle, en dehors de toute considération politique, pour ne plus avoir à faire face aux réels déséquilibres observés trop systématiquement dans une bonne partie des années 2000 en matière de pluralisme.

L'actuel président de la 5e section du CNU milite et œuvre dans ce sens depuis le début de son mandat en 2011. Car le CNU ne fait pas que qualifier ou promouvoir. C'est également, et peut-être avant tout, une instance majoritairement élue et composée de pairs où s'élaborent et évoluent progressivement les critères d'évaluation, principal point d'achoppement au sein de la communauté.
Seuls ce rééquilibrage et une re-discussion régulière des critères d'évaluation pourront permettre à notre communauté, comme elle a pu le faire par le passé, de profiter de la diversité de ses différences méthodologiques et épistémologiques pour faire émerger des idées nouvelles, valoriser la pluralité comme la qualité des recherches, et continuer à faire rayonner la science économique française au sein comme au-delà de nos frontières.


Richard Arena, professeur de sciences économiques, Université de Nice-Sophia Antipolis
Jérôme Vicente, professeur de sciences économiques, Sciences-Po, Toulouse

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Commentaires
a écrit le 10/02/2015 à 8:35 :
Encore un débat bidon, qui ne concerne que les mandarins dans leur tour d’ivoire. Dans la pratique, il n'y a que deux écoles d’économie en France :
- l’Insee : les polytechniciens qui font des modèles économétriques. Modèles qui, forcément, ne marchent pas vraiment.
- l’Ena : on ne considère que la comptabilité nationale. Et on considère l’économie française comme une tuyauterie fermée : on débranche là un conduit impôt-subvention pour le rebrancher ailleurs. C’est ce que font nos politiciens depuis 40 ans.
Avec les brillants résultats que l’on connait : déficits, chômage, désindustrialisation, etc...
a écrit le 09/02/2015 à 17:20 :
En matière de macroéconomie il conviendrait de prendre en compte le role de l'énergie; on a le travail, le capital et l'énergie; on oublie l'énergie. Si l'un s'occupe que du travail et du capital, l'autre économiste s'intéresse surtout au travail. Qui fera intervenir l'énergie?
a écrit le 09/02/2015 à 16:48 :
Une bonne tribune, parce qu'elle appelle à l'apaisement entre des sous-communautés qui devront bien continuer à se disputer scientifiquement, la dispute étant une des manières d'avancer dans les sciences, quand elle n'est pas juste focalisée sur les postes.
Néanmoins, on pourrait noter aussi que le groupe CNU "économie-gestion" est le seul, avec le groupe "Théologie", à ne compter que deux sections CNU (05 : économie; 06 : gestion).
Dans les autres disciplines, aussi bien en sciences sociales, qu'en littérature ou en sciences expérimentales, la diversité des méthodologies et des objets a été prise en compte, donnant lieu à une plus large palette de sections CNU qui permet sans doute une gestion plus fine des carrières.

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