A la recherche d'une solidarité et d'une autonomie industrielle et économique européenne

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OPINION. L’Union Européenne et ses membres sont économiquement forts sur le papier mais vont-ils le rester ? La crise du Covid ne doit pas être le seul alibi de la réaction. Dans l’élaboration de ses quatre piliers de politique générale que sont sa stratégie, son identité, sa structure et son processus de décision, et surtout à l’époque des plans de relance, il convient d'implémenter de nouvelles notions dans la stratégie de l'UE : segmentation, imbrication, dépendance dans l’interdépendance de nos capacités économiques et industrielles internes ainsi qu’avec le reste du monde. Objectif : atteindre une certaine identité notamment de solidarité. Par François Charles (*).

Dans les années 90, les Etats-Unis et le Japon avaient identifié des secteurs cibles en Europe pour faire leur marché d'équipements de doubles sources ou d'investissements dans des niches ou des secteurs stratégiques tout en se protégeant eux-mêmes.  Désormais le même exercice est réalisé par la Chine avec une stratégie adaptée aux évolutions, sans réactions fortes de l'UE, avec néanmoins certains sursauts a posteriori suite à certains rachats robotiques ou certaines tentatives dans le ferroviaire, trop habituée sans doute au libéralisme, à l'individualisme et au coup par coup, laissant faire chaque Etat à la fois dans un bilatéralisme externe et dans un simulacre de multilatéralisme interne, faisant du continent le terrain de jeu de puissances extérieures.

Préserver la concurrence est un élément clé, même fondateur de l'Union dans la protection du consommateur pour lui garantir des choix notamment de qualité, des prix raisonnables ainsi qu'une certaine éthique. Mais l'UE peut aussi être protégée dans ce qu'elle sait imaginer, concevoir, développer, fabriquer et vendre en profitant des besoins de son marché intérieur, comme des opportunités externes, à l'instar de la Russie face aux sanctions mutuelles et non uniquement en se focalisant sur la croissance verte, comme quand il ne fallait pas parler de défense ni de sécurité à la création de la CEE, entrainant une cristallisation d'une gouvernance particulière.

L'UE peut réagir avec intelligence en gagnant du temps, en exploitant à son profit certains constats et profitant notamment de la façon dont les autres voient l'Europe pour mieux se connaître avec ses atouts et ses forces motrices identifiées dans chaque pays, unis dans la diversité, au-delà des seules réglementations. Elle peut surtout agir pour une concertation avisée avant que chaque pays ne fige d'abord sa vision stratégique en définissant un certain cadre dans une approche croisée industrielle et institutionnelle pour ne pas se faire blâmer. L'implication des régions et des acteurs territoriaux, qui oeuvrent généralement avec identité mais sans notion de souveraineté individuelle, peut être décisif dans une prise de conscience collective. Autant la recherche peut gagner du temps et de l'argent en capitalisant sur l'historique, autant les plans de relance annoncés peuvent également le faire par intelligence de solidarité en répartissant les efforts au-delà d'un socle commun d'interopérabilité à renforcer, en répartissant les financements stratégiques, d'aide ou d'effet de levier, non  par opportunité et saupoudrage et sans non plus fragiliser les entreprises et les régions en partenariats financiers obligés.

Les outils allant de la stratégie à la psychologie ne manquent pas pour aider à y parvenir notamment celui du processus de définition des objectifs par le nécessaire filtre des réalités actuelles ou à mûrir et des possibles options avant toute action (GROW) spécifique, mesurable, réaliste, réalisable et déterminée dans le temps (SMART). Les choix européens peuvent être à la fois défensifs avec maintien de la situation actuelle, stagnation, concentration ou dégagement, mais également offensifs par expansion, développement contrôlé avec domination, différenciation et concentration. Un travail d'approche globale considérant les aspects politiques, socio-culturels, écologiques, économiques, technologiques et légaux (PESTEL) doit être fait avec identification des fournisseurs, entrants potentiels, substituts et clients ou distributeurs (PORTER) en intégrant en plus le rôle régulateur des institutions, des pays, voire des régions, comme les états libres que sont les Länders en Allemagne.

L'exercice de segmentation, avec lequel ont pu être réalisés Airbus et Ariane, est délicat. Il convient à chaque pays de s'insérer dans une politique industrielle européenne planifiée et reconnaître, comme l'a déjà fait la France, sans toutefois le dévoiler comme il en est de ses intérêts vitaux, son ou ses domaines d'activité stratégique de la façon la plus pertinente et réaliste possible par rapport aux choix  à effectuer et les luttes concurrentielles identifiées, avec une combinaison avérée de facteurs clés de succès, en confiance de capacités et sans objectif de comblement individuel à tous niveaux, comme nous le voyons trop souvent dans l'armement et la haute technologie.

Cette segmentation peut être réalisée par découpage en divisant l'activité en groupes homogènes de mêmes critères tels la technologie, clientèle, marché, concurrents mais également en savoirs, savoir-faire et savoir être communs et spécifiques avec degré d'intégration verticale et spécialisation. Elle peut l'être aussi par regroupement selon des critères de substitution ou de partages de ressources. Tout en prenant conscience du surcoût potentiel d'une certaine autonomie recherchée et des risques acceptables ou non de dépendance externe passée dans le filtre d'un Buy European Act Raisonné, la cartographie trouvée permettra de combler les manques et pouvoir intégrer certaines interdépendances extérieures avec responsabilité et contrôle permanent sur des chaînes de valeur communes et ajoutées.

Ces domaines devront être consolidés au niveau des institutions dans une notion de patrimoine industriel et dans un plan à long terme et évolutif notamment pour répondre aux nouvelles initiatives de politique d'investissement en capital dans de futures licornes sur des projets à risque et stratégiques ainsi que sur les nouveaux emprunts en son nom. Il devra aller bien au-delà du moteur franco-allemand qui doit donner l'exemple avec ses parties chaudes et froides réparties en connaissance de cause des réalités de fabrication et de maintenance.

A partir de réalités larges, un travail gagnant-gagnant équitable, non forcément à 50-50 est réaliste et réalisable si les grands pays industriels acceptent de couper certaines branches, certes parfois avec deuil mais avec solution de rechange, pourquoi pas avec achats croisés, à partir de forces motrices des uns au profit des autres, en considération de rapprochements, possibles comblements, décloisonnement d'expériences, en confiance de capacités au profit de la communauté au sein d'alliances, de partenariats et de coopération, notamment sur de la R&D et notamment sur industrie du futur, de labels entre solutions complémentaires sur un même sujet.

Au-delà de développer une nécessaire ingénierie concourante de projets, les marchés publics, d'organismes internationaux, d'agences et de grands groupes peuvent faire figurer des clauses d'incitation, voire d'obligation de sous-traitance dans d'autres pays que celui du maître d'ouvrage et du maître d'œuvre. Au regard des fonds spécifiquement dédiés aux PME, ils pourront inclure les notions de livre ouvert, coût objectif, partages de risque en terme de coût, délais et performance ainsi que de bonus et malus. Cela peut aussi être le cas dans la défense et la sécurité et comme cela se pratique dans la recherche et l'innovation européenne. L'identification de champions et de compétences par pays ou groupes de pays  est également d'autant plus acceptable s'ils savent faire travailler leur écosystème et des filières de partenaires et sous-traitants de façon transverse en impliquant, accompagnant, protégeant notamment à  l'export avec un système de chasse en escadre plus que de meute et pourquoi avec l'appui et le soutien d'une agence d'Intelligence Economique européenne.

Pourquoi ne pas s'inspirer des modèles de couvage d'entreprises et de projets sans prise forcément de capital mais avec liens forts ensuite sur les licences. Il n'est pas question de revoir la libre circulation des marchandises et des capitaux à l'instar de la zone euro mais pourquoi ne pas imaginer également un cercle de solidarité industrielle pour les pays et leurs entreprises qui le souhaitent ? Pourquoi ne pas rapatrier certaines fabrications en Allemagne, où les charges sont moindres de 30% pour les PME, plutôt qu'en France mais avec recherche d'intérêts communs ?  Pourquoi ne pas créer des Centres d'excellence réellement européens financés en tout ou partie par les institutions ? L'UE peut aussi faire évoluer ses traités avec la notion de solidarité économique renforcée comme c'est le cas dans l'article 2 de l'OTAN, avant l'article 5 davantage militaire.

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(*) François CHARLES, Economiste, conseil en stratégie, management, Président
de l'I.R.C.E. ancien responsable d'affaires industrielles européennes à la DGA

Lire aussi : Une initiative européenne de relance : une ambition commune pour l'Europe

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a écrit le 25/06/2020 à 15:36 :
"Pourquoi ne pas rapatrier certaines fabrications en Allemagne, où les charges sont moindres de 30% pour les PME, plutôt qu'en France mais avec recherche d'intérêts communs ?"

Non il faudrait plutôt baisser les charges sur les entreprises en France.

L'UE c'est mort, Maastricht qui devait tout changer en 1992 l'a empiré, le traité constitutionnel dont la signature a été imposée au peuple français l'a réduite en cendres et pour couronner le tout le RU en sort.

Mais trop de gens ont des intérêts en commun avec elle nous affublant de discours tous plus improbables les uns que les autres, parlant d'un phénomène qui n'existe pas si ce n'est seulement financier.

Vous avez mit la charrue avant les boeufs, maintenant les boeufs voyant la charge phénoménale à porter ne veulent plus s'atteler, c'était tellement facile à deviner pourtant.

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