Algorithmes, intelligence artificielle, comment envisager le monde de demain ?

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(Crédits : iStock)
L'innovation doit pouvoir surgir de partout, elle doit pouvoir diffuser partout. Par Jean-Louis Davet, DG de la MGEN

Dans un article du Monde paru le 4 janvier 2017, le mathématicien Cédric Villani, Médaille Fields 2010, partage sa vision de l'avenir de l'éducation, plaidant pour que l'école s'ouvre bien davantage au monde. Vision soutenue par une analyse pointue de l'avenir de nos sociétés tel qu'il se profile au gré des progrès considérables de l'intelligence artificielle et de la robotisation. Une vision qui peut, par ailleurs, tout aussi bien s'appliquer au monde de l'entreprise. Certains s'inquiètent, parfois à juste titre, de l'émergence d'un monde contrôlé par de puissants algorithmes, dont la méconnaissance de la mécanique réelle de fonctionnement génère autant de fantasmes que de réserves justifiées. Aussi, est-il important de s'interroger sur la façon dont nous, individus, entreprises, corps politiques, devons participer activement à la construction du monde de demain. Cette œuvre majeure passe naturellement par l'éducation, l'ouverture, la créativité, et pour faire court... l'intelligence. Purement humaine. Il nous faut persévérer dans le pari de la confiance en l'humain et en sa capacité millénaire d'inventivité pour maîtriser son environnement.

Un monde numérique encore adolescent

Aujourd'hui, pour un étudiant passionné de mathématiques, big data et intelligence artificielle sont des mots répétés à l'envi, qui tournent en boucle dans les médias et entretiennent la croyance en un nouvel eldorado, à l'instar du trading et de l'ingénierie financière il y a 25 ans. Mais cette fois-ci, par son emprise directe sur le quotidien de chacun de nous, l'algorithme est immédiatement devenu tout à la fois source de crainte pour les uns, et engouement quasi-mystique pour d'autres, technophiles et croyants en un monde purement technologique, un monde qui jusqu'il y a encore peu n'était que construction sortie de l'imagination fertile et débridée d'auteurs de science-fiction.
Mais qu'en sera-t-il réellement ? Au simple vu des évolutions technologiques des dix dernières années, il reste impossible d'anticiper précisément ce que sera l'état de l'art dans les dix prochaines années, ainsi que le souligne d'ailleurs Cédric Villani.

Malgré les immenses progrès constatés, le numérique n'en est encore qu'à ses balbutiements. On peut même affirmer qu'Internet n'est qu'au stade de l'adolescence : un peu plus de 15 ans d'existence dans sa définition actuelle, déjà extrêmement puissant, parfois impertinent et tellement sûr de ses capacités, mais parfois aussi encore un peu mal à l'aise. Un adolescent brillant et éminemment créatif, dont la surpuissance infantile n'a en son temps trouvé aucun rempart en matière de concurrence et de régulation. Internet continuera d'évoluer, de se transformer, probablement dans des dimensions encore insoupçonnées. Ainsi en sera-t-il également des compétences nécessaires.

Une intelligence artificielle elle-aussi en devenir

Plus âgée, l'intelligence artificielle a jusqu'ici progressé de manière saccadée, alternants bonds vertigineux et périodes d'hibernation, interpelant sans cesse sur la notion même d'intelligence.  Elle s'affinera, évoluera, selon un rythme encore imprévisible, au gré des innovations scientifiques et des transformations réglementaires, mais à coup sûr progressera encore considérablement. D'immenses efforts de pédagogie seront nécessaires non seulement pour démystifier ces algorithmes de plus en plus puissants, mais aussi pour arbitrer des choix sociétaux et politiques éclairés quant au type d'intelligence artificielle (« faible », « forte » etc.) que nous souhaitons favoriser selon les domaines d'application.

Ne serait-ce que pour rappeler que dans les coulisses il subsiste bien une intelligence humaine. Et que l'algorithme n'a rien de magique, que ses résultats dépendent mécaniquement de données que l'on aura plus ou moins consciemment confiées. Il faut veiller à l'expliquer aux plus jeunes, aux enfants. L'intelligence artificielle reste un sujet de recherche permanente. Le robot intelligent, tel qu'il est représenté dans StarWars ou Interstellar n'existe toujours pas. Aujourd'hui l'intelligence artificielle reste à de nombreux égards un « artifice d'intelligence ».

Garder l'esprit curieux et ouvert

Si l'on se projette maintenant dans un futur plus ou moins proche, la robotique, s'appuyant sur la montée en puissance des intelligences artificielles aura transformé le monde, non seulement dans ce qu'il a de plus trivial et quotidien - le travail, les métiers - mais aussi dans la représentation que chacun de nous en aura. Nos modes de raisonnement auront évolué eux aussi. La perception de nous-mêmes, de nos performances et caractéristiques, également, dans la continuité de phénomènes plus mineurs s'étant déjà produits avec l'émergence d'objets connectés devenus indispensables à notre quotidien. Empreinte et citoyenneté numériques deviendront des composantes essentielles de notre individualité. Faut-il s'en inquiéter ? La récente publication des « 23 principes d'Asilomar » proposant un cadre de développement de l'intelligence artificielle doit-elle rassurer ou angoisser ? Mauvaises questions : la crainte n'élude pas le danger, si danger il y a.

Il est en revanche capital d'aborder le monde à venir avec l'esprit curieux et ouvert. Car pour tenter de maîtriser le monde de demain, il faut d'abord créer les conditions de sa compréhension puis compter sur ce qu'il y a de meilleur en l'humain, son imagination, sa créativité, sa capacité à rêver, son potentiel artistique... Le robot ne pourra pas - du moins dans un avenir proche - intervenir dans tous les domaines. La conjonction des caractéristiques générant la « fibre artistique », indissociable de l'émotion, reste par exemple un atout considérable de l'être humain, source de progrès dans de multiples domaines, y compris celui de l'entreprise. L'intelligence humaine est source de créativité. Et elle est fort heureusement encore pleine de ressources en la matière... même si la créativité ne se décrète pas.

Créativité et creusets de l'innovation

On assiste aujourd'hui à une véritable injonction à l'innovation, où chaque entreprise tente de plaquer des modèles de stimulation de la créativité. Effet de mode ou pas ?
Accéder rapidement à des savoir-faire différenciant ou à de nouvelles technologies, étudier puis importer de nouveaux modes d'organisation du travail issus du numérique ou du collaboratif, multiplier les expérimentations et les synergies, mettre en observation d'éventuels futurs concurrents disruptifs ou favoriser soi-même l'autodisruption, se doter d'un véritable écosystème d'entreprises permettant la diversité et l'hybridation des modèles constituent de puissants leviers d'innovation.

Se doter d'incubateurs ou d'autres formes de creusets ne doit pas consister à copier maladroitement et de manière illusoire les fantastiques lieux d'innovations technologiques que sont notamment la Silicon Valley ou le bastion bostonien autour du MIT et de Harvard ni à céder à la tentation de stériles effets de communication. Pour porter ses fruits, une telle démarche doit plutôt être incarnée, vécue et largement diffusée comme un état d'esprit général, et finalement tout fait à naturel.

Le "cluster" florentin

En effet, rassembler en un même lieu des esprits libres et créatifs, en facilitant les moyens de leur expression par l'état d'esprit environnant, les ressources ou les technologies mises à disposition a toujours été un puissant levier d'innovation.
Chacun pourra puiser dans ses propres références culturelles pour s'en convaincre. L'Histoire regorge d'exemples et d'expériences fructueuses qui tendraient à démontrer que décidément, nihil novi sub sole . On pourrait par exemple évoquer « l'incubateur » Médicis et le « cluster » florentin qui catalysèrent la Renaissance italienne pour venir ensuite irriguer magistralement les arts et sciences du monde occidental. Ou bien la Venise du 17e siècle « incubant » l'opéra baroque, et permettant des prouesses scénographiques en mettant à disposition de la machinerie théâtrale les technologies innovantes issues des arsenaux de la puissance maritime de la cité.

Ou encore le « Lab » du Minton's Playhouse de Harlem où Thelonious Monk, Charlie Parker et Dizzy Gillespie, réinventèrent le jazz dans les années 40. Ou bien un peu plus récemment la Factory de Andy Warhol où provocation, technologies et mélange de disciplines artistiques firent jaillir le Pop Art américain. Pluridisciplinarité et transversalité, fertilisations croisées, émulation et confrontations, sérendipité étaient déjà à l'œuvre dans de multiples domaines bien avant d'être théorisées dans l'économie numérique et l'open innovation.

Stimuler l'innovation plutôt que la confisquer

Faut-il pour autant, au sein d'une organisation humaine, quelle qu'elle soit, se doter d'une autorité supérieure pour piloter la créativité, et de facto l'innovation ? Peut-on encourir le risque, en entreprise, de se voir confisquer l'innovation par une trop formaliste « direction de l'innovation » alors que la créativité repose fondamentalement sur la notion d'ouverture ? Fruit de la créativité, l'innovation doit au contraire pouvoir surgir de partout, elle doit pouvoir diffuser partout, elle doit pouvoir s'appuyer sur tous, chacun doit pouvoir être reconnu et valorisé pour sa capacité d'innovation. Par ailleurs, la pratique quotidienne des activités opérationnelles courantes est elle-même souvent source d'idées nouvelles.

Faciliter et catalyser l'innovation doit naître d'une dynamique de transversalité, de légèreté et d'agilité. En contribuant activement à la diffusion de la culture et des pratiques de l'innovation, en créant les conditions favorables à l'imagination et à l'initiative, en repérant et provoquant les synergies fécondes, en apportant veille, méthode et vision radicalement prospective. La vaste étendue du périmètre de transformations à investiguer, l'étroite imbrication entre les sujets, imposent l'interaction avec l'ensemble des acteurs de l'organisation, et ce à tous les niveaux de décision. Incitation, soutien, valorisation, ouverture, orchestration, mise en relation, accélération, exemplarité doivent être les maîtres mots guidant l'action.

S'ouvrir au monde pour le réinventer

Pour se former et préparer le monde qui vient, que ce soit au sein de l'école ou de l'entreprise, il convient de s'affranchir des frontières non seulement mentales, mais aussi géographiques. Et se nourrir de l'observation attentive et curieuse du monde extérieur.  Voyager permet de s'imprégner de nouveautés et de multiplier échanges, confrontations, analogies etc., mais aussi de profiter d'autres environnements réglementaires propices à l'expérimentation de nouvelles solutions. Qui à leur tour peuvent être « impatriées » ou utilisées comme démonstration que des évolutions réglementaires peuvent se révéler propices à l'émergence d'innovations et de nouveaux services au bénéfice des individus.

La dimension internationale devient progressivement indispensable à tout acteur prétendant évoluer durablement dans le Nouveau monde qui se dessine.
L'international est également devenu un atout pour sourcer rapidement les technologies émergentes, et pour tester de nouveaux concepts. En résumé, l'international s'envisage donc tout à la fois comme un possible relais de croissance, un immense terrain de jeu pour optimiser la chaîne de valeur des entreprises, et comme un laboratoire aux multiples ateliers.

Le facteur humain doit rester essentiel

 Pour revenir aux questions de la formation, et de la préparation du monde et de l'école de demain, évoquées dans l'interview de Cédric Villani, l'interaction humaine de proximité physique doit rester fondamentale dans l'enseignement. Composante essentielle de nos intelligences individuelles et collectives, c'est la clé de toutes les relations « maître-disciple » à travers les âges et les civilisations depuis la nuit des temps, malgré le développement de l'écriture et de l'imprimerie. Elle devrait aussi le rester dans le futur au-delà des indéniables apports des technologies cognitives et de la sophistication des « échanges apprenants » homme-machine...

Les impacts majeurs du numérique dans l'éducation ne viendront ni d'une substitution des machines à cette relation ni des seuls cours en ligne. Ils viendront plutôt d'une redistribution des thèmes d'apprentissage pour focaliser les élèves sur les domaines d'expertise et de différentiation de l'humain face à la machine, dans un nouvel environnement technologique lui-même apprenant. D'importantes transformations résulteront également de la captation et du traitement des données relatives aux élèves (notes scolaires détaillées, analyse de prédispositions et de comportements, détection des modes d'apprentissage intimes de chacun de nous, etc.), et de leur exploitation ultérieure dans les processus d'orientation, de spécialisation, de recrutement, d'évaluation professionnelle, etc. Pour maîtriser ces évolutions dans le sens d'un véritable progrès social, l'humain doit impérativement rester au cœur de ce dispositif. Et il doit en être de même dans le monde de l'entreprise.

Nous le mesurons bien à travers l'ensemble des considérations précédentes, préparer l'avenir c'est inévitablement « penser hors du cadre », ce que les anglo-saxons formalisent sous le vocable « think out of the box ». Et dans tous les domaines.  Comment y parvenir ? Cédric Villani cite Bartabas en ce qu'il s'efforce de transmettre à ses élèves l'énergie et le doute pour stimuler leur créativité. Mais, face à de tels enjeux, il faudra ajouter l'audace, sans laquelle le doute peut paralyser. Car c'est souvent la tension doute/audace qui nous fait explorer de nouvelles voies. Nous devrons donc cultiver doute et audace et les vivre comme complémentaires. C'est dans cette capacité à oser penser et agir différemment, à libérer nos énergies créatives, que nous puiserons les ressources pour non seulement affronter, mais surtout participer activement à la construction du monde de demain. Passionnante aventure !

Par Jean-Louis Davet, DG de la MGEN

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Commentaires
a écrit le 23/02/2017 à 15:49 :
@Philippe :

Enfin un article qui confirme qu'être seulement humain n'est pas un constat d'échec mais une affirmation prodigieuse. L'homme possède et possèdera indéfiniment plus de ressources qu'une machine, et ceux parce qu'il est capable de créer, modifier et améliorer les siennes à sa convenance.


Pour reprendre les termes de cet article que j'ai trouvé dans les fonds de la blogosphère : l'homme apprendra toujours mieux que les robots :

https://thehumanengine.wordpress.com/2016/10/12/lhomme-cette-machine-qui-apprend-mieux-que-les-robots/
a écrit le 13/02/2017 à 20:28 :
Merci pour votre tribune qui montre que le progrès technique ne tombe pas du ciel mais qu'il a besoin d'être stimulé. En la lisant, j'ai aussi pensé aux modalités managériales à mettre en oeuvre pour stimuler la créativité. Vous dessinez une organisation agile, souple, transverse....transgressive mais qui est parfois eloignée des univers professionnel que nous connaissons.
a écrit le 13/02/2017 à 14:28 :
content de voir que pour une fois qqun ne s'extasie pas devant des reseaux de neurones, machines de boltzmann, deep learning, ou autres
he oui, ca a du etre programme, et ca pose de gros soucis dans les applications; bon vu le niveau en maths des francais, ils ne s'enrendent pas compte, ce qui est conforme avec le nivellement par le bas opere a l'ecole
y a 20 ans, quand les ann ne delivraient pas assez et pas assez vite on a sorti du cchapeau les algorithmes genetiques...... les resultat n'etaient pas forcement meilleurs, alors on a invente les reseaux optimises genetiquement, et comme ca marchait pas comme prevu on a invente...........
a écrit le 13/02/2017 à 11:45 :
"Le robot intelligent, tel qu'il est représenté dans StarWars ou Interstellar n'existe toujours pas. Aujourd'hui l'intelligence artificielle reste à de nombreux égards un « artifice d'intelligence »"

Merci beaucoup.

Mais bon la société marchande s'est emparé du concept nous vendant de l'intelligence artificielle à tout bout de champ et comme c'est elle qui gouverne hélas, dans le langage courant l'intelligence artificielle serait déjà là.
a écrit le 13/02/2017 à 10:36 :
"Il nous faut persévérer dans le pari de la confiance en l'humain et en sa capacité millénaire d'inventivité pour maîtriser son environnement." Voeu pieu, pour la confiance en l'humain, et pour ce qui est de "maîtriser son environnement", il serait plus juste de parler de "destruction de son environnement".
"Ou encore le « Lab » du Minton's Playhouse de Harlem où Thelonious Monk, Charlie Parker et Dizzy Gillespie, réinventèrent le jazz dans les années 40"....! Je ne vois pas le rapport avec l'intelligence artificielle, les algorithmes n'ont aucune sensibilité ni sens artistique.

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