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OpinionsTribunes

Argentine : de qui le libertarien Javier Milei s’inspire-t-il ?

Thierry Aimar

Publié le 04 février 2024 à 08:10

Photo d'illustration

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TOMAS CUESTA

Le Quotidien Numérique

04 juillet 2026

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OPINION. Les idées économiques du nouveau dirigeant argentin empruntent largement au schéma intellectuel défendu par l’école économique autrichienne et Friedrich Hayek. Par Thierry Aimar, Université de Lorraine

L'élection de Javier Milei à la tête de l'exécutif argentin a déjà été largement commentée, beaucoup s'interrogeant sur le personnage et ses idées radicales. Le discours prononcé lors du Forum économique mondial de Davos (Suisse) le 17 janvier par ce premier président ouvertement libertarien nous donne l'occasion de revenir sur les racines intellectuelles de son engagement politique, à savoir l'école économique autrichienne.

Cette tradition de pensée, fondée à Vienne par Carl Menger, Eugen von Böhm-Bawerk et Friedrich von Wieser, s'est enrichie tout au long du XXe siècle, en particulier des travaux de Ludwig von Mises et Friedrich Hayek. Ce dernier a été récompensé par un « Nobel » d'économie en 1974. Prônant un libéralisme radical, cette hétérodoxie longtemps marginalisée séduit aujourd'hui de nombreux esprits.

Javier Milei n'a jamais fait mystère de ses inspirations, loin de là. Dans ses interviews, il s'est souvent référé à un disciple américain de Mises, l'anarchocapitaliste Murray Rothbard, qui voit dans l'existence de l'État la source même de toutes les inefficacités économiques et de la destruction de l'éthique de la liberté. Cependant, lorsque Milei dénonce, à Davos, les dangers de l'interventionnisme, vante les mérites d'une concurrence entrepreneuriale ou s'attaque au concept de justice sociale, il mobilise plus particulièrement des idées d'Hayek sur lesquelles nos travaux reviennent par ailleurs.

Selon Hayek, lorsque les prix sont réglementés, manipulés par des interventions qu'il juge arbitraires, ils ne peuvent plus jouer leur rôle, celui de synthétiser des connaissances potentiellement dispersées dans des millions de cerveaux individuels. Devenant incapables d'incorporer la même somme d'intelligence sociale que s'ils étaient libérés de tout dirigisme, ils n'aiguillent plus les ressources dans les directions prévues : c'est le paradoxe de l'interventionnisme que l'auteur met en évidence dans son livre le plus célèbre, la Route de la Servitude de 1944.

Du fait des effets pervers engendrés par ses propres actions, l'État serait par définition incapable d'atteindre les buts qu'il se fixe. Il crée alors une nouvelle réglementation pour corriger les dégâts de la précédente, produisant alors un nouveau déséquilibre qu'il essaie de corriger par une intervention supplémentaire. S'engage une course sans fin vers toujours plus de réglementation.

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D'étape en étape, la vie tout entière devient bureaucratisée au nom du contrôle et d'une soi-disant prévisibilité. Les normes s'accumulent. L'ordre spontané est remplacé par une économie administrative qui ne produirait qu'inefficacité, gaspillage et contradictions. L'économie, entravée, désorientée, découragée, produit de moins en moins de richesses.

Pour Hayek, dans une situation de complexité aussi forte que la nôtre, aucun État ne peut assurer l'ordre économique. La « prétention à la connaissance », c'est-à-dire la volonté de nos dirigeants d'ignorer leur propre ignorance, afin d'intervenir toujours plus, est la source du déclin des économies capitalistes occidentales. Tel est le message hayekien adressé par Milei dans son discours de Davos.

Face à la « caste »

Cette situation d'interventionnisme discrétionnaire, gouverné par les rapports de forces institutionnels, serait aussi le fruit d'un clientélisme politique : un soutien électoral qui se monnaye en échange de subsides, de protections, de revenus arbitrairement accordés par les autorités publiques et les banques centrales. Des individus se coaliseraient pour obtenir de l'État un niveau de richesses qu'ils sont incapables de réaliser par leurs propres efforts productifs.

À Davos, Milei a dénoncé des castes privilégiées et parasitaires qui se drapent d'une identité communautaire pour légitimer leurs revendications :

« Ne vous laissez pas intimider ni par la caste politique ni par les parasites qui vivent de l'État. Ne vous soumettez pas à une classe politique qui ne cherche qu'à se perpétuer au pouvoir et à maintenir ses privilèges. »

Ces groupes se serviraient idéologiquement auprès de l'opinion du concept de justice sociale (qui pour, Hayek n'est rien d'autre qu'un mirage car impossible à définir objectivement) pour transférer dans leurs poches une richesse créée par autrui. Ce système de prédation encourage ses victimes à s'organiser eux-mêmes en communautés revendicatrices pour échapper à la spoliation.

Sous le prétexte d'une plus grande égalité, chacun finit par voler tout le monde, dans une forme de parasitisme destructeur du lien social. En étouffant la création de valeur, cette redistribution généralisée animée par la recherche de rentes (le rent-seeking) conduit tout droit l'économie dans des trappes à pauvreté, thèse que nous reprenons dans un ouvrage récent.

« Héros de l'économie moderne »

Pour Hayek, la solution passe par un strict retour à l'État de droit, et au rétablissement d'un marché libre, véritablement efficace car inspiré par l'esprit entrepreneurial. En effet, le marché n'est rien d'autre que l'expression monétaire des échanges individuels réalisés grâce aux découvertes des entrepreneurs.

Milei cite volontiers Israel Kirzner, un disciple de Hayek, qui explique que les entrepreneurs sont la clef de voûte d'une concurrence définie comme une procédure de découverte :

« Les partisans de la justice sociale partent de l'idée que l'ensemble de l'économie est un gâteau qui peut être partagé différemment, mais ce gâteau n'est pas donné, c'est une richesse qui est générée dans ce qu'Israël Kirzner appelle un "processus de découverte". Si le bien ou le service offert par une entreprise n'est pas désiré, cette entreprise fait faillite, à moins qu'elle ne s'adapte à la demande du marché. Si elle fabrique un produit de bonne qualité à un prix attractif, elle se portera bien et produira davantage. Le marché est donc un processus de découverte dans lequel le capitaliste trouve la bonne direction au fur et à mesure. »

En débusquant les opportunités cachées, en ajustant en permanence les activités de la façon la plus décentralisée possible à l'évolution des savoirs et des besoins, les entrepreneurs seraient les « héros de l'économie moderne », comme le proclamait aussi Ayn Rand, autre compagne de route de l'école autrichienne.

Tous ces auteurs défendent la « fertilité de la liberté » : l'information véhiculée par le marché à travers les découvertes entrepreneuriales encourage une complexité des activités et un niveau de division du travail qui est l'unique manière de faire survivre et cohabiter pacifiquement des populations sur une grande échelle.

Faisant d'un « ennemi » un « ami », seul l'échange marchand (la « catallaxie » dans le langage hayekien) peut assurer une complémentarité généralisée des intérêts entre les êtres humains au sein « d'ordres étendus » ayant permis d'accroître la population et le revenu par tête dans des proportions inouïes. Javier Milei l'a souligné à l'envi dès le début de son discours pour mettre en valeur les accomplissements historiques d'un capitalisme libéré de ses entraves :

« Croyez-moi, il n'y a personne de mieux placé que nous, Argentins, pour témoigner de ces deux questions. Lorsque nous avons adopté le modèle de la liberté - en 1860 - nous sommes devenus en 35 ans la première puissance mondiale, tandis que lorsque nous avons embrassé le collectivisme, au cours des cent dernières années, nous avons vu comment nos citoyens ont commencé à s'appauvrir systématiquement, jusqu'à tomber au 140e rang mondial. »

Milei peut-il faire triompher ses idées seul ?

Tout chez Milei n'emprunte toutefois pas à l'école autrichienne : sans doute Hayek aurait-il été loin de partager son mélange de rhétorique nationale, de fondamentalisme religieux et d'objectivisme moral. Les positions du président argentin sur l'avortement font bien plus appel à Donald Trump et à la droite américaine qu'au libéralisme subjectiviste autrichien. On peut aussi relever une vision primaire du thème des externalités (comment intégrer au marché les conséquences non voulues de son fonctionnement, telles que la pollution atmosphérique par exemple), une analyse simpliste des mécanismes d'interaction sociale et l'absence de réflexion sur les coûts de la liberté parallèlement à ses gains.

Ce moment où Milei est confronté à une première vague de contestations dans son propre pays est aussi l'occasion de poser des questions cruciales : son élection correspond-elle vraiment à un désir des Argentins de bénéficier d'un authentique libéralisme entrepreneurial et d'assumer individuellement les risques de la compétition ? Ou bien espèrent-ils restaurer un libéralisme conservateur, soucieux de reconstituer des rentes de la propriété laminées par une inflation de plus de 200 %, et qui n'hésitera pas à s'affranchir des règles de la concurrence si elle menace des intérêts corporatistes ?

La présidence de Milei sera aussi l'occasion d'examiner une question rarement traitée par les libéraux, qui est de savoir s'il est possible de construire un libéralisme entrepreneurial dans un pays indépendamment des autres. À l'heure où l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) a décidé la mise en place d'un impôt minimal pour les plus grandes entreprises, on doit se demander si le libéralisme d'une nation inscrite dans la division internationale du travail est viable si ses partenaires commerciaux ne respectent pas les mêmes règles du jeu. Malgré les discours de campagne, on ne voit guère l'Argentine s'affranchir de relations d'échanges avec des pays comme la Chine ou le Brésil.

Comment interpréter alors le discours de Davos ? L'appel de Milei à suivre l'exemple argentin est-il simplement un encouragement adressé aux autres pays, dans un esprit universaliste cher aux libéraux ? Ou à l'inverse, le libéralisme de ces autres pays ne serait-il pas la condition sine qua non de la réussite de son propre projet national ?

Par Thierry Aimar, Maître de conférences en sciences économiques, Université de Lorraine

Thierry Aimar

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