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Bien vieillir en France : un défi sociétal politique et éthique

Véronique Lefebvre des Noettes

Publié le 28 avril 2023 à 06:40

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ANALYSE. « Bien vieillir » en France pose de nombreuses problématiques, allant de la santé à l’éthique. Une situation qui résonne avec la triple actualité législative et se heurte à bien des idées reçues. Par Véronique Lefebvre des Noettes, Collège des Bernardins

En France on vieillit, et c'est une chance. Une petite fille sur deux qui naît aujourd'hui sera centenaire, et nous serons plus de 30 % à avoir 65 ans et plus en 2050...

Mais vieillit-on « bien » ? Se donne-t-on les moyens de nos légitimes ambitions dans ce domaine sensible ? Selon l'Insee, nous serions les champions d'Europe avec 30 000 centenaires, dont 86 % de femmes, multipliant par 30 leur nombre depuis les années 1960-1970.

Cependant le vieillissement, qui n'est pas une maladie mais un processus naturel, transforme progressivement l'adulte en bonne santé en un individu fragile. Les gains récents d'espérance de vie se sont toutefois aussi traduits par des gains d'espérance de vie en bonne santé. En 2021, l'espérance de vie sans incapacité à 65 ans était ainsi de 12,6 ans pour les femmes et 11,3 ans pour les hommes en France... ce qui n'empêche par l'Hexagone d'être descendu au septième rang mondial du vieillissement sans dépendance.

Réussir à « bien » vieillir

Vieillir en bonne santé n'est pas qu'une chance. Cela repose en partie sur de la prévention, un accompagnement, etc. En France, on peut citer les plans « Bien vieillir » (2007-2009), le plan prévention de la perte d'autonomie en 2015 qui propose, selon six axes différents, des programmes de prophylaxie sanitaire : bien manger, bien bouger, prévenir les facteurs de risques évitables comme le tabac, l'alcool, le diabète, l'hypertension, etc.

Il existe également des plans de formations, de préparation à la cessation d'activité, de décloisonnement, d'accessibilités aux lieux et aux droits, de parcours de soins ou encore de consultations « bien vieillir » comme celle ouverte depuis 2010 à l'hôpital Émile Roux (APHP) où je travaille.

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Faut-il alors une nouvelle loi sur le bien vieillir ? Car force est de constater que ces plans et messages simples de santé publique ne sont pas suffisamment connus et appropriés sur le terrain.

Comment, malgré la bonne volonté de faire de la prévention, ne pas tomber dans le séquençage et le réductionnisme, qui découle sur des messages que personne n'a envie de suivre car ils deviennent des ordres ? En ce qui concerne sa santé, l'être humain est en effet soit rétif, soit négligent, soit hypocondriaque, cherchant dans le moindre gargouillis le cancer tapi dans l'ombre ou, au contraire, fuyant pour oublier un signe d'alerte « qui va finir par passer ».

Les campagnes de prévention du vieillissement avec pathologies sont nécessaires, mais ne s'adressent qu'aux seniors. Or, les personnes très âgées et déjà dépendantes ne se sentent pas concernées. Ce qui fait dire au sociologue Michel Billé que bien vieillir « devient successivement, une invitation, une incitation et finalement une injonction voire une tyrannie ».

« Rater » son vieillissement

Il y a donc un danger à ce que certains réussissent à bien vieillir, alors que d'autres « échouent ».

Le vieillissement « réussi » est souvent présenté de manière caricaturale et élitiste, la corollaire de cette « victoire » est que seul un nombre limité de personnes l'obtiendra... Les autres, les fainéants, sont laissés loin du regard et de nos concitoyens. La société tolérerait plus facilement les personnes âgées qui suivent les prescriptions du bien vieillir (bien manger, bien bouger, bien s'amuser, bien dépenser, bien cogiter...).

Il y a donc une double injonction : vieillir le plus tard possible et vieillir bien, sans paraître vieux. Car cette étiquette va de pair avec de nombreux préjugés - devenir une charge inutile, une image vivante (et repoussante) de notre finitude. Or ces injonctions sont impossibles à suivre...

Quoiqu'il en soit, la « pandémie grise » arrive, sans surprise : en effet, les projections de population pour 2070 envisagent, dans une population en France de 76,4 millions d'habitants, la part des 65 ans ou plus à 28,7 % ; celle des moins de 20 ans diminuant à 21,3 % et des 20 à 64 ans à 50,0 %.

Les injonctions touchent aussi aux aux métiers du grand âge : à eux de masquer, réparer, compenser là où la société a échoué. Métiers socialement incontournables et pourtant dévalorisés (en termes de reconnaissance et de rémunération). « Pourquoi y a-t-il un gouffre entre l'engagement, la fierté des personnes que nous avons rencontrées et la manière dont on raconte leur métier ? » s'interrogeait Myriam El Khomri en amont de son rapport sur les métiers du grand âge (2020-2024).

Ce rapport renvoie aussi à notre déni collectif du vieillissement avec dépendance, et notre incapacité à penser le grand âge en termes de chance, de valeur humaine et de solidarité afin de bâtir une société bienveillante.

Un manque d'ambition et caricature sociale

Des voix, comme celle du député socialiste Jérôme Guedj et de la députée Renaissance Monique Iboora, se font entendre pour dénoncer un nouveau projet de loi « Bien vieillir » qui ne serait qu'une coquille vide.

L'ajournement de la loi grand âge en 2021 (qui aurait été un signe d'engagement politique fort sur les financements des métiers du grand âge, l'évolution du modèle des Ehpad, le ratio de personnels...) reste une immense déception. Le nouveau projet de loi « Bien vieillir » devait à son tour être une étape avant la loi « Grand âge », mais il s'avère être loin des attentes.

Il y a à la fois une confusion des calendriers législatifs et des thématiques concernant « le grand-âge » : loi sur la réforme des retraites, projet de loi sur une aide médicale active à mourir et la future loi sur le bien vieillir et le grand âge...

Ce télescopage des enjeux sociétaux et politiques brouille le modèle français qui, d'un côté, valorise les seniors autonomes actifs aux retraites encore enviables et, de l'autre, stigmatise ceux devenus dépendants, précaires et fragiles - et qu'il ne se donne plus les moyens de prendre en charge dans des conditions dignes, le scandale des Ehpad sous dotés en personnels étant encore dans les esprits.

L'âgisme (ou « racisme anti vieux ») se déploie, de façon insidieuse, à de nombreux niveaux.

En démographie, la population toujours croissante des seniors est régulièrement présentée comme le problème de santé publique de demain. La publicité y voit soit une charge à porter, soit une mine d'or à exploiter...

Le discours économique s'articule souvent autour valeurs utilitaires et productives de l'être humain, d'où les idées que « les jeunes paient pour les vieux, qui ont déjà profité des « trente glorieuses », et « les vieux, souvent malades, creusent le "trou de la sécu" », « agrandissent le gouffre des retraites, car on peut aujourd'hui être en retraite à 30 voire 40 ans », etc.

Un rejet qui peut créer, chez certains, le sentiment d'être de trop, allant jusqu'au désir de disparaître et de mourir.

Bien vieillir chez soi

Ces approches, caricaturales, témoignent plus d'une méconnaissance (sinon d'un déni) d'une réalité naturelle. D'une peur aussi.

La vieillesse vécue comme un déclin progressif conduisant à la mort avec comme compagnes de route la solitude, la tristesse, la crainte du « mal-vieillir » puis du mal mourir, la perte de l'élan vital, qui peuvent conduire à la tentation de disparaître par le suicide - un sujet largement tabou en France notamment.

Rejeter ces réflexions majeures ne permettra pas de les résoudre. Si une vie n'a pas de prix, l'on sait que maintenir les personnes très âgées et dépendantes en vie a un coût. Le coût moyen de la prise en charge des personnes âgées en perte d'autonomie était à 22.000 euros en 2019 pour l'ensemble des bénéficiaires de l'Allocation personnalisée d'autonomie (APA) : 35.000 euros en établissement et 12.000 euros à domicile, pour l'ensemble des GIR 1 à 4, soit les personnes les plus dépendantes).

Bien vieillir chez soi est toutefois le souhait de plus de 85 % des quelque 15 millions de retraités en France. Mais rester à domicile de 65 ans à plus de 85 ans représente un coût moyen évalué à 12.514 euros sur une année, pour les seuls frais liés au vieillissement... et les dépenses moyennes pour en cas de perte d'autonomie s'établissent à 22.000 euros par an (en 2019), tous niveaux de dépendance confondus.

Est-ce que ça doit être un obstacle ? La réponse est liée au monde que nous voulons pour demain. Une vie maîtrisée sans une ride, sans douleur ni souffrance ? Une vie où la vieillesse et la mort seraient gommées ? C'est là nier notre réalité biologique, et notre finitude intrinsèque. Les valeurs d'accueil, de bienveillance, d'écoute ne sont plus entendues et sont ravalées au rang de petites vertus comme en témoigne le peu de considération apportée à ces métiers.

La vigilance éthique nous pousse, que nous soyons soignants ou acteurs en gériatrie, à alerter pour que les injonctions sociétales ne prennent pas le pas sur les conditions de consentements éclairés, de choix et possibilités de chaque individu.

Par Véronique Lefebvre des Noettes, Psychiatre du sujet âgé, chercheur associé au Laboratoire interdisciplinaire d'étude du politique Hannah Arendt (Université Paris-Est Créteil), co-directeur du département de recherche Éthique biomédicale du Collège des Bernardins, Collège des Bernardins

Véronique Lefebvre des Noëttes est l'auteure de « Vieillir n'est pas un crime : pour en finir avec l'âgisme » (2021) et « La force de la caresse » (2022).

Véronique Lefebvre des Noettes

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