Bienvenue dans le pire des mondes

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Michel Santi.
Michel Santi. (Crédits : DR)
Tout comme la bulle qui poursuivait implacablement le héros de la série culte "Le Prisonnier", il semblerait bien qu'une malédiction similaire touche notre système financier. Par Michel Santi, économiste (*).

Comment ne pas se souvenir de la série télé britannique culte des années 1960, "Le Prisonnier", où une bulle gigantesque poursuivait frénétiquement le héros incarné par Patrick McGoohan ? Notre monde se retrouve aujourd'hui dans une situation similaire : nous sommes toutes et tous otages de bulles car la période en est chargée, et pas seulement de bulles spéculatives qui infectent les marchés. Rien de plus facile en effet que de distinguer la bulle qui enferme et qui isole nos responsables politiques, la bulle des salaires et des bonus des directions exécutives des grandes entreprises et du monde de la finance, la bulle du chômage des jeunes, et enfin, la bulle des inégalités.

Tout comme la bulle qui poursuivait inlassablement le prisonnier de notre série télévisée, il semblerait bien qu'une malédiction similaire touche notre système financier car l'implosion d'une bulle déplace mécaniquement la fièvre spéculative sur un autre instrument ou sur un autre marché, qui gonfle alors pour former une autre bulle spéculative !

Les vrais effets de la libéralisation du système financier mondial

De fait, nous devons à l'essor sans précédent de la finance d'avoir progressivement perdu le contrôle sur nos vies. Ce n'est pas pour rien que Joseph Stiglitz s'interroge pour savoir si la vie d'un individu aujourd'hui dépend encore « de ses revenus ou de l'éducation donnée par ses parents » ?

Le diagnostic posé sur les déficits publics actuels, accusés d'être responsables de tous nos maux, élude donc volontairement les questionnements existentiels pour ne s'attacher et ne se déchaîner que sur des éléments de forme et sur les conséquences d'actions s'étant soldées par des dettes publiques. On oublie par exemple de rappeler que l'Espagne respectait jusqu'en 2008 les critères de Maastricht (consécration suprême de l'orthodoxie financière) et qu'elle était considérée comme un excellent élève de la zone euro. Comme on feint d'ignorer que la crise grecque fait partie d'une séquence initiée par la libéralisation du système financier mondial, dont la constitution de la zone euro constituait une étape supplémentaire.

Quand le néolibéralisme aura dépouillé le politique de tous ses leviers

Édifiée sur de telles fondations 100% néolibérales, l'Union européenne a en outre accentué de manière flagrante ce processus de dessaisir les États d'une majeure partie de leurs compétences et prérogatives afin d'être en mesure de compter et de peser (face à la Chine et aux États-Unis) dans cette bataille du capitalisme mondialisé.

Le reliquat de pouvoirs encore aux mains des États ayant été irrémédiablement perdu à la faveur de la crise internationale. Le résultat consiste aujourd'hui en une ruine où le politique ne peut pratiquement plus rien car il a été dépouillé de quasiment tous ses leviers.

Quand les marchés se rendront-ils compte que les économies budgétaires ne sont pas une stratégie crédible pour réduire les déficits publics ? C'est en effet le rôle de l'État dans l'économie qui est au cœur de ces solutions diamétralement opposées - voire antagonistes - entre les partisans de la rigueur budgétaire - donc d'un recul supplémentaire de l'État - et ceux qui tolèrent des déficits publics, considérés comme le prix à payer pour un État assumant son devoir d'arbitre et de régulateur.

L'orthodoxie financière anémie l'État et favorise la boulimie de privé

Accepter les économies budgétaires ne revient pas seulement à rentrer dans les clous d'une orthodoxie financière et comptable tout aussi injustifiée que contre-productive en période de crise. C'est se résigner à rogner encore et toujours plus les prérogatives de l'État, donc les nôtres.

Souvenons-nous des paroles prémonitoires d'Aldous Huxley dans « Le Meilleur des mondes » :

« Soixante-deux mille quatre cents répétitions font une vérité. »

L'objectif réel étant évidemment une anorexie complète de l'État, qui se traduira mécaniquement en une boulimie du secteur privé, et d'abord de la finance. Il est donc à présent temps de reparler de Keynes qui concluait (en 1936) sa « Théorie générale » par un appel à la « socialisation » de l'investissement, affaire trop sérieuse pour la laisser du seul ressort des marchés financiers.

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(*) Michel Santi est macro économiste, spécialiste des marchés financiers et des banques centrales. Il est fondateur et directeur général d'Art Trading & Finance.
Il vient de publier "Fauteuil 37", préfacé par Edgar Morin. 
Sa page Facebook et son fil Twitter.

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Commentaires
a écrit le 30/10/2018 à 11:07 :
On ne peut à la fois critiquer l’orthodoxie d’un côté et la spéculation de l’autre. Tout est lié, l’Etat comme les entreprises qui favorisent l’activité économique, industrielle, agricole, etc…
Après tout, un Etat aussi peut être spéculatif, prendre de mauvaises décisions ou surinvestir dans tel ou tel domaine. Qui peut affirmer que promouvoir un dictateur n’a pas un côté spéculatif ?
Il faut savoir de quoi on parle. La distinction se fait elle uniquement par l’étiquetage « d’utilité publique », ou par les objectifs, les résultats obtenus et le rapport d’utilité au plus grand nombre ?
Pour évaluer les résultats ou pour influer sur l’économie, la comptabilité, la régulation et le contrôle sont indispensables, dans tous les secteurs.
En ce qui concerne les marches financiers, les investissements étant par nature indispensables aux entreprises pour se créer, exister et pour se développer, la question est surtout celle de la spéculation.
Surtout qu'elle dispose de moyens disproportionnés, avec ses effets de leviers, produits dérivés, et autre fonds vautours s’attaquant aux monnaies. L’effet de bulle est surtout une conséquence plus qu’une cause. Il fut un temps ou ce phénomène de spéculation a aussi permis de construire en France un réseau ferré, s’avérant par la suite disproportionné. On pourrait aussi considérer l’accumulation de ronds points aussi spéculative que celle de bulbes de tulipe.

Question d’éducation et de finalité, plus que d’outil. Comme toute évolution technologique, tout dépend de ce que l’on fait de l’outil. Il pourrait servir à limiter les risques et augmenter la régulation, alors qu’il se produit souvent le contraire, amplifiant les désordres et les risques. Qu’il soit humain ou programmé à travers des automates et des algorithmes de trading, dont le haute fréquence, le risque spéculatif est largement généré par l’appât du gain. Au delà du raisonnable, cela entraine des désordres graves.
On pourrait aussi parler de l’exploitation irraisonnée de l’environnement, à partir d’un certain seuil n’est il pas spéculatif pour l’avenir de l’espèce humaine ?
Là aussi on peut mobiliser le progrès technologique et l’utiliser pour corriger les dysfonctionnements. On en a un exemple avec les énergies renouvelables, indispensables pour décarboner. Certains les considéreront comme spéculatives, d'autres comme régulatrices, ou bienfaitrices.

En tous cas, la métaphore avec « le prisonnier » est intéressante. Série où si je me rappelle bien, personne derrière la hiérarchie numérique ne connaissait les motivations des décideurs. Contexte beaucoup plus angoissant que la bulle elle-même.
a écrit le 30/10/2018 à 11:02 :
"Accepter les économies budgétaires ne revient pas seulement à rentrer dans les clous d'une orthodoxie financière et comptable tout aussi injustifiée que contre-productive en période de crise."


Sur quelle planète vit-il, même en période de croissance la dette augmente en France.
Il n'y a aucune économie en ce moment, aucune, il y a juste une moindre augmentation des dépenses, traduction en termes économiques un peu techniques je l'admets:
"On claque moins que prévu." Il est économiste astérisque.
a écrit le 30/10/2018 à 10:58 :
En lisant son article je me disais, oula, encore un article de l'OFCE, ou XERFI argent méchant, vive la dette, l'Allemagne paiera bref les poncifs habituels. Ah oui, un peu de transition écologique.

Mais non je suis allé me renseigner, non l'auteur fait plutôt dans la lutte des classes, obligation, coercition etc.

Extrait:

"Oui il faut motiver les entreprises à embaucher encore plus par une fiscalité attractive car l’emploi est le nerf de la reprise et, oui, il faudra mettre en place des mesures coercitives en cas de licenciements."

Autre exemple:

"Je ne sais pas si je suis ingénu et tant mieux si je vous fais sourire mais je suis persuadé que les Allemands, dépassés par les évènements, vont céder à leurs vieux démons (d’où le terme d’anschluss) et sortir de l’Euro..." etc...


Du Melanchon quoi, et un "économiste" qui commence à parler des Allemands en certains termes, je me dis danger, ça peut glisser.
a écrit le 30/10/2018 à 8:34 :
Rebelote, mon ennemi la finance ! Le poids du secteur financier est la conséquence d'une fiscalité favorisant la rente et d'une dérégulation excessive, à ma connaissance la fiscalité et le cadre juridique sont bien des prérogatives du politique ! Tout comme cette habitude de dire que les états sont dépouillés de leur pouvoir au profit d'obscures fonctionnaires cachées dans les bas fonds de Bruxelles il faut juste rappeler que les réglés en EU sont impulsés par le conseil Européen, qui le compose ??. PS qui dit "secteur d'activité" dit générateur de richesse donc d'emploi.
a écrit le 29/10/2018 à 16:34 :
Article intéressant. Dommage qu'on ne parle pas des usa dans l'article, ils ont quand même une place centrale dans la financiarisation de l'économie...
a écrit le 29/10/2018 à 14:28 :
C'est le simple fait de l'existence d'un système financier qui est un problème! C'est un monde virtuel auquel sont greffé des parasites!
a écrit le 29/10/2018 à 14:11 :
"Cette utopie, en voie de réalisation, d’une exploitation sans limite
L’essence du néolibéralisme" https://www.monde-diplomatique.fr/1998/03/BOURDIEU/3609 (article gratuit.

On ne pouvait pas dire que l'on ne savait pas, par contre on ne nous le disait pas bien entendu puisque au final combien de gens avant le chaos actuel connaissait cette méthode obligée de s'opposer au bien être des citoyens puisque les politiciens censés représenter nos intérêts ce sont totalement vendus aux possédant de toutes sortes ?

Mais notre oligarchie, dégénérée, ravagée par son avidité ne voit pas une chose, c'est que pour les français les trois professions les plus détestées sont: les politiciens, ceux qui nous mettent dedans alors qu'élus pour nous aider normalement, les journalistes qui ne font que valider ce système économique stupide et grossier à l'image de ses géniteurs et les banquiers, ceux pour qui travaillent ces deux premiers.

Difficile quand même de ne pas y voir une réelle sagesse populaire, il faut croire que les gens ont abandonné la colère pour la clairvoyance mesurée, c'est pas si bête que cela et démontre en tout cas une évolution des citoyens tandis que l'oligarchie décline, tombe au plus bas et creuse pour chercher pire.

Les citoyens sont plus éclairés que les possédants.

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