OPINION. « À l’ère des drones et de l’IA, l’expérience devient une technologie critique »

Caroline Young et Gilles Effront
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Caroline Young et Gilles Effront
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Par Caroline Young et Gilles Effront, cofondateurs d’Experconnect (*)
Pourtant, au milieu de cette course à l’automatisation, il y a une réalité : plus les systèmes deviennent sophistiqués, plus l’expérience humaine devient précieuse.
L’idée peut sembler paradoxale. Depuis plusieurs années, les progrès de l’intelligence artificielle nourrissent l’espoir d’une automatisation croissante des tâches les plus complexes. Certains imaginent déjà des organisations où les algorithmes remplaceraient progressivement l’expertise humaine. La réalité industrielle est tout autre.
L’intelligence artificielle n’élimine pas le besoin d’expertise ; elle le transforme. Car derrière chaque système autonome se cachent des milliers de choix techniques, opérationnels et stratégiques qui nécessitent une compréhension fine du terrain, des usages et des risques. Les algorithmes apprennent à partir de données passées. Les experts, eux, savent interpréter les situations inédites.
Dans les secteurs les plus critiques (défense, nucléaire, aéronautique, énergie ou infrastructures), l’expérience est irremplaçable. Lorsqu’une décision engage la sécurité d’un équipement, la réussite d’une mission ou la continuité d’une activité industrielle, il ne suffit pas qu’une solution soit performante, encore faut-il comprendre pourquoi elle fonctionne, dans quelles limites et avec quelles conséquences.
L’histoire récente nous rappelle d’ailleurs que les grandes ruptures technologiques augmentent la valeur de l’expérience. Chaque innovation majeure crée de nouvelles interfaces entre l’homme et la machine, de nouveaux risques à anticiper et de nouvelles compétences à transmettre. Plus les systèmes sont complexes, plus ils nécessitent des professionnels capables d’exercer leur jugement, d’arbitrer dans l’incertitude et de prendre du recul.
Cette réalité est particulièrement visible dans l’industrie de défense. Le développement des drones et des systèmes autonomes repose sur des compétences rares : architecture système, sûreté de fonctionnement, certification, cybersécurité, gestion des risques, conduite de programmes complexes. Ces savoir-faire sont le fruit de décennies d’expérience accumulées sur le terrain, au contact des technologies, des organisations et des contraintes opérationnelles.
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Or, c’est précisément au moment où ces compétences deviennent stratégiques que l’Europe fait face à un défi démographique majeur. Les départs à la retraite se multiplient dans l’ensemble des secteurs industriels. Dans le même temps, les entreprises peinent à recruter les profils expérimentés dont elles ont besoin pour accompagner leur croissance et leurs projets de transformation.
Le risque est réel : vouloir accélérer l’innovation sans préserver les savoirs qui la rendent possible.
Face à ce défi, les entreprises gagneraient à considérer l’expérience comme un actif stratégique au même titre que leurs technologies. Les jeunes retraités et les experts seniors constituent une ressource encore largement sous-utilisée. Leur apport dépasse largement la transmission de connaissances techniques. Ils apportent une capacité d’analyse, une compréhension des cycles industriels longs et une aptitude à identifier les signaux faibles que seule l’expérience permet de développer.
Dans un environnement où les innovations se succèdent à un rythme inédit, leur rôle pourrait devenir déterminant pour sécuriser, accélérer et rendre plus efficace le changement. L’innovation exige la coopération entre les générations.
La souveraineté technologique européenne ne dépendra pas uniquement de notre capacité à développer les meilleurs algorithmes ou les drones les plus performants. Elle dépendra également de notre capacité à préserver, transmettre et valoriser l’intelligence humaine accumulée au fil des décennies.
À l’heure où l’intelligence artificielle s’impose dans tous les secteurs stratégiques, une évidence mérite d’être rappelée : l’expérience n’est pas une compétence du passé mais un des actifs stratégiques de l’avenir.
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(*) Caroline Young est la présidente et cofondatrice d’Experconnect, entreprise qu'elle dirige depuis 2005 pour valoriser l'expérience des seniors et sécuriser la transmission des savoir-faire dans les entreprises. Elle est diplômée de l'HEC Lausanne, de l'IEP Paris et détient un MBA de l'IESE Business School. Elle débute sa carrière en fusions-acquisitions chez Crédit Agricole Indosuez, avant de devenir Secrétaire générale d'IP France en 2002. Spécialiste de l'emploi post-retraite, elle a coécrit deux ouvrages de référence sur le sujet (parus en 2014 et 2021). Très engagée dans l'écosystème économique et social, elle a siégé au directoire de CroissancePlus et est membre du Cercle des Administrateurs au féminin. Gilles Effront est diplômé de l’École Polytechnique Fédérale de Zurich. Il possède une longue expérience de conseil en organisation : 5 ans chez Andersen Consulting, 3 ans au sein du groupe Richemont, 3 ans chez KPMG Peat Marwick. En 1999, il fonde ALCOM Consulting, cabinet de conseil en management où hormis de nombreuses missions qu’il mène lui-même, il se consacre plus particulièrement au développement. Il a cofondé Experconnect en 2005 avec Caroline Young et est CEO d’Experconnect. Il est coauteur avec Caroline Young et Jean-Yves Ruaux de « 60+Actifs Pourquoi le travail post-retraite est indispensable » (2014).