Cahuc ou la foi en une science économique pure et dure

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Pierre Cahuc, professeur à polytechnique, membre du Conseil d'Analyse économique
Pierre Cahuc, professeur à polytechnique, membre du Conseil d'Analyse économique (Crédits : DR)
Dans un livre au vitriol, Pierre Cahuc et André Zylberberg défendent l'idée d'une science économique infaillible et incontestable, fondée sur des expérimentations. Ils veulent en conséquence priver de parole les économistes "hétérodoxes" contestant les résultats de cette science.

C'est bien connu, l'idéologue, c'est toujours l'autre. Dans un pamphlet qu'ils viennent de publier, les économistes Pierre Cahuc et André Zylberberg assimilent leurs collègues « hétérodoxes », qui se situent hors du courant libéral, à des idéologues fumeux, auxquels les media donneraient une place beaucoup trop grande. Ces économistes gauchisants, ignares et de mauvaise foi, nieraient les apports de la science économique, tels les climato-sceptiques récusant l'idée même du réchauffement climatique ou les industriels du tabac qui ont soutenu pendant des dizaines d'années la thèse d'une innocuité de la cigarette. Comparaison flatteuse !

Au nom de la science, Pierre Cahuc et André Zylberberg condamnent ces économistes non libéraux, et enjoignent les media de les priver de parole. Lyssenko, ce technicien agricole soviétique à l'origine d'une théorie génétique pseudo-scientifique devenue doctrine officielle par la grâce de Staline, est convoqué pour mieux appuyer le propos, tout en nuance.

L'économie, une science expérimentale

Cahuc et Zylberberg ne tombent-ils pas dans les travers qu'ils dénoncent ? Au nom de la science ils condamnent leurs collègues dits «hétérodoxes », comme Copernic fut condamné par des universitaires bien pensants. Mais au nom de quelle science ? Ils estiment que « l'économie est devenue une science expérimentale » tout comme la médecine et la biologie. Sur la base d'expériences, il est donc possible d'établir des lois économiques valables partout et tout le temps, comme le sont les lois de la chimie ou de la physique. Ainsi, une expérimentation, basée sur la comparaison d'un groupe de salariés en Alsace ayant réduit leur durée de travail hebdomadaire de 20 minutes et d'un autre groupe ne l'ayant pas diminué, a montré que la baisse du temps de travail dans le premier cas ne créait pas d'emplois. Conclusion de Pierre Cahuc, qui a désormais valeur de « résultat scientifique » : partout et tout le temps, la réduction du temps de travail ne crée pas d'emplois.

Peut-on en douter ? Les auteurs n'en démordent pas : « l'économie est devenue une science expérimentale fondée sur une analyse rigoureuse des faits ». Toute l'économie, vraiment ? Peut-on réaliser des expériences sur les conséquences globales de la crise financière ? C'est évidemment difficile. Sur les politiques de « quantitative easing » conduites par les banques centrales ? Compliqué également, les auteurs évitent donc ce sujet sans doute mineur à leurs yeux. Sur l'impact des politiques de relance budgétaire ? Là, Pierre Cahuc et André Zylberberg admettent qu'il s'agit « d'une tâche ardue ». Ils citent une étude américaine établissant la présence d'un effet multiplicateur (un dollar dépensé en plus provoque une augmentation du revenu de 1,6 dollar). Mais ils en mettent une autre en avant, qui démontre un impact négatif des dépenses publiques. Bref, c'est compliqué. Et il est difficile de forger des théories explicatives du fonctionnement de l'économie, ce que demandent les responsables politiques et les citoyens, à partir de quelques études portant sur des sujets parcellaires.

Pas de quoi, pourtant, aux yeux des auteurs, douter de la validité de cette méthode expérimentale, basée sur l'analyse du comportement d'échantillons de populations. Elle est forcément supérieure à l'étude des données macro-économiques, qui apparaît largement passée de mode. Du reste, aucun jeune chercheur en économie ne se tourne aujourd'hui vers la « macro ». Mieux vaut s'intéresser à ce qui apparaît comme une science pure et dure, tout comme le sont les mathématiques, la chimie, la physique...

Face aux réactions assez vives qu'a suscité leur ouvrage, Pierre Cahuc et André Zylberberg semblent amorcer une prudente marche arrière.

« Notre ouvrage récemment publié, suscite de nombreuses réactions et commentaires dont beaucoup déforment notre propos, et minent sa crédibilité » écrivent-ils dans les Echos. « Ainsi, selon certains, nous soutiendrions que l'économie est devenue une science exacte, donc peu susceptible d'être contestée ! (...) Mais cette affirmation est aux antipodes de ce que nous disons. Nous soutenons simplement que, dans tous les domaines, faire confiance à une communauté constituée de milliers de chercheurs reste la meilleure option pour avoir une opinion éclairée sur les sujets que nous ne connaissons pas. C'est néanmoins une forme de pari, car même si la science constitue le moyen le plus fiable de produire des connaissances, elle peut se tromper. »

Des « chercheurs neutres »

Mais si les chercheurs ne sont pas d'accord entre eux ? La suggestion des auteurs est plutôt d'éviter ce genre de débats. Ils conseillent aux media de s'appuyer sur des « chercheurs neutres ». Ainsi, pour comprendre le réchauffement climatique, il vaut mieux inviter deux chercheurs compétents sans engagement politique et conflit d'intérêt plutôt qu'opposer un climato-sceptique à un écologiste.

Prendre cet exemple caricatural, c'est bien sûr le signe d'une volonté de frapper les esprits. Mais à trop vouloir caricaturer... En tous cas, mieux vaut éviter de mettre en face « deux contradicteurs incités à défendre des idées motivées par l'idéologie » disent-ils.

Des chercheurs neutres sont mieux à même de porter un constat sur l'existence d'un consensus et de débattre le cas échéant de sa portée, que ou par des intérêts personnels. Il ne s'agit donc pas d'empêcher le débat, bien au contraire. Mais pour organiser des débats informatifs en économie, les média seraient bien inspirés d'abandonner la recherche d'une confrontation politique, le plus souvent présentée comme un affrontement entre des courants de pensées. Cela perpétue l'idée que l'économie est toujours une question d'opinion. Ils devraient plutôt faire appel aux meilleurs spécialistes, sans position partisane affichée (...).

L'économie, qui est avant tout une science sociale, peut-elle évacuer toute préférence partisane, ou même toute référence à une vision de la société ? Bien évidemment non. L'économie néo-classique appuie ses raisonnements sur le postulat que les décisions des consommateurs, producteurs, sont strictement individuelles, et prises en fonction de l'intérêt bien calculé de chacun (elle s'inspire de l'utilitarisme théorisé dès le XVIIIè siècle par le philosophe britannique Jeremy Bentham). Ce postulat est à lui seul issu d'une conception bien déterminée de l'organisation sociale.

La foi des auteurs en une science économique pure et dure est finalement un peu naïve, et pas méchante, n'était la volonté de censurer tous ceux qui n'adhèrent pas au courant « mainstream ». Elle finit, à force d'excès, par s'apparenter à une véritable idéologie.

 Pierre Cahuc, André Zylberberg

Le négationnisme économique et comment s'en débarrasser

Flammarion

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Commentaires
a écrit le 20/09/2016 à 14:14 :
« l'économie est devenue une science expérimentale fondée sur une analyse rigoureuse des faits » bonne blague... Il fut un temps c'était le sorcier du village qui annonçait péremptoirement l'arrivé de la pluie ou du beau temps. Il fut remplacé par le prêtre. A présent c'est l'économiste qui tient cette place. L'économie n'est pas une science (expérimentale qui plus est, quelle insulte pour les scientifiques). L'économie est une idéologie, une croyance servie par ceux qui en vivent grassement. Même la mécanique quantique est plus rigoureuse que cette pseudoscience de saltimbanque...
a écrit le 19/09/2016 à 13:50 :
« l'économie est devenue une science expérimentale fondée sur une analyse rigoureuse des faits » bonne blague... Il fut un temps c'était le sorcier du village qui annonçait péremptoirement l'arrivé de la pluie ou du beau temps. Il fut remplacé par le prêtre. A présent c'est l'économiste qui tient cette place. L'économie n'est pas une science (expérimentale qui plus est, quelle insulte pour les scientifiques). L'économie est une idéologie, une croyance servie par ceux qui en vivent grassement. Même la mécanique quantique est plus rigoureuse que cette pseudoscience de saltimbanque...
a écrit le 18/09/2016 à 8:44 :
Un très bon exemple d'article à charge qui ne cherche qu'à être clivant, sans jamais s'interroger sur l'exacte pensée des deux auteurs..un cas typique de négationnisme, teinté d'une bonne dose d'idéologie. Toute discussion sur de telles bases est du temps perdu.
a écrit le 17/09/2016 à 10:14 :
Cher M. Ivan Best, votre article est symptomatique du journaliste qui donne son opinion sur un sujet qu'il ne maîtrise pas: vous n'êtes pas économiste. Ni même scientifique. La question de fonds de ce livre est hors de votre portée. Plutôt que de donner votre opinion qui ne vaut donc pas grand chose, il eut mieux valu interviewer des personnes compétentes. C'est un des sujets de ce livre. Et il dérange les "économistes hétérodoxes" mais aussi (et surtout) les journalistes qui oublient qu'ils sont journalistes. Et pas économistes. Renier que l'économie est une science, cela vous permet d'en parler et de donner un avis bidon.
a écrit le 16/09/2016 à 18:43 :
Un peu d'épistémologie ne ferait pas de mal à ces 2 scientistes d'un autre âge. Beaucoup de maths et quelques "expériences" ne font pas une science.
Un livre que l'on oubliera très vite, et qui finira dans les poubelles de l'Histoire...économique (pas besoin de s'en débarrasser!)
a écrit le 16/09/2016 à 11:13 :
En matière d'économie, les économistes oublient un facteur primordial; c'est l'énergie. Ils vivent encore au moyen age. Le travail, le capital et l'énergie. L'énergie remplace ou complète le travail en utilisant l'outillage (le capital).
a écrit le 15/09/2016 à 10:47 :
On s'en fiche un peu, de leurs théories absconses et de leurs querelles byzantines.
Tout ce qui compte, c'est de savoir où on en est dans le cycle économique.
Et de ne pas oublier que quand on a trouvé une corrélation explicative, elle n'explique que le passé. Et que la seule chose dont on peut être sûr, c'est qu'on n'est jamais sûr de rien.
a écrit le 14/09/2016 à 15:29 :
Il n'y a pas besoin d'équation mathématique de haut vol pour prouver que la quantité de travail par individu n'a aucun lien avec l'emploi (nombre d'heures proposées par les employeurs). C'est évident que l'emploi dépend de l'état de l'offre et de la demande, c'est à dire d'une part de salaires horaires raisonnables, de valeur produite horaire suffisante pour ce salaire horaire...et par ailleurs de clients solvables (peu importe si ces clients ont touché des salaires ou des allocations, ce qui compte c'est qu'ils puissent acheter). Peu importe comment on distribue les heures à produire sur les personnes et il ne suffit pas de décréter qu'on va travailler plus pour que du travail en plus nous soit demandé par le marché. L'économie peut être modélisée comme la météo (statistiques) mais ce n'est pas l'alpha et l'oméga des choix politiques non plus. On peut décider de mesures arbitraires par ailleurs dites "politiques" comme on peut très bien se protéger des tempêtes par des digues même si la science météorologique dit que les tempêtes sont inéluctables.
a écrit le 14/09/2016 à 9:44 :
P.S 2 (le retour): Désolé, j'espère que je n'abuse pas, mais je ne peux m'empêcher de repenser sans cesse à ces deux spécimens, je ne vous remercierais jamais assez de nous en avoir parlé en tout cas.

ça me fait penser un peu à ces enfants capricieux qui se bouchent les oreilles tout en criant afin de ne pas entendre qu'on leur demande d'aller à la douche.

Bon promis j'arrête maintenant !

Sauf s'ils veulent bien me répondre mais comme ils ne veulent pas voir ni entendre de paroles contradictoire à la leur cela serait étonnant.
a écrit le 14/09/2016 à 9:22 :
P.S.: Par contre la "foi économique pure et dure" se rapproche plus d'une religion que d'une idéologie dont on a dépassé le stade. Du coup quand je dis que le néolibéralisme est une religion avec son dieu argent et les prêtres néolibéraux étant plus des prêcheurs et inquisiteurs, là nous avons un bel exemple d'inquisiteurs, au final ces deux individus me prouvent bien que je suis dans le vrai. Merci à eux.
a écrit le 14/09/2016 à 9:19 :
"Au nom de la science, Pierre Cahuc et André Zylberberg condamnent ces économistes non libéraux, et enjoignent les media de les priver de parole."

Ce qui pour des gens se disant libéraux est totalement paradoxal, convenons en.

Mais cela reflète parfaitement l'hégémonie actuelle de l'idéologie ultra dominante néolibérale qui règne. Nous sommes dans la dictature d'une pensée économique érigée en dogme, la fameuse TINA (There is no alternative). C'est comme ça et pas autrement et ceux qui pensent différemment doivent se taire ou se remettre à penser "bien" "comme il faut" "dans les clous".

Merci beaucoup pour ce témoignage particulièrement irritant certes, car ces gens ne font que prouver leurs erreurs à la chaine que la crise de 2008 a bien mis en évidence et au lieu de se remettre en question préfèrent faire taire ceux qui pensent différemment, ceux qui cherchent des solutions qui elles pourraient fonctionner, mais du coup il vaut mieux les laisser parler comme vous faites, leur imposture n'en est que plus flagrante.

Par contre vous dites qu'ils ne sont pas méchants, j'en doute, quand on prône une idéologie "libérale", parce que comme vous dites nous sommes simplement et purement dans l'idéologie, qui se veut en théorie pour la défense totale des libertés et qu'en même temps on demande à ceux qui pensent différemment de se taire n'est-ce pas là une déviance particulièrement totalitaire ?

Qui du coup se vérifie tous les jours dans les médias de masse puisque invitant 95% d'experts, spécialistes et autres intervenants néolibéraux. Mais donc pour ces deux là les 5% de paroles différentes sont déjà de trop.
Réponse de le 14/09/2016 à 15:41 :
Le problème de ces 95% n'est pas qu'ils soient libéraux mais plutôt qu'ils fassent (certains pas tous) des erreurs de raisonnement grossières. Quand par exemple ils comparent les pays avec ce fameux ratio où la France atteint 57% en mélangeant de la production de services avec des transferts (voire des crédits d'impôt) sans valeur ajoutée, on voit bien que là ils montrent une absence totale de culture économique...de même lorsqu'ils indiquent (certains pas tous) qu'on fait une économie en transférant la maîtrise d'œuvre d'un service du public au privé...Quand aussi on analyse le taux d'endettement de la France en ne comptabilisant que l'endettement public (ce sont les anglo-saxons qui ont le taux d'endettement global le plus préoccupant) et en ne le rapportant qu'au PIB et non à l'actif, etc, etc...
Réponse de le 14/09/2016 à 16:09 :
Je n'ai jamais dis que les médias étaient libéraux, que le libéralisme économique soit en place ne me dérangerait pas mais nous n'y sommes pas du tout.

Socialisation des pertes et individualisation des gains plus (+) subvention massive des états envers les multinationales et actionnaires milliardaires et autres grosses fortunes, nous sommes vraiment loin du compte.

Le terme de néolibéralisme est particulièrement bien adapté à notre système économique, quand aux médias de masse ils font ce que leur disent de faire leurs propriétaires actionnaires milliardaires.

95% des médias appartenant à 7 milliardaires, pas étonnant que le nombre d'experts néolibéraux soit dans les mêmes proportions, c'est ça la démocratie en capitalisme.

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