Carlos Ghosn, le manager qui se voulait faire aussi gros que les grands capitalistes

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(Crédits : Regis Duvignau)
Le PDG jalousait-il les plus grosses fortunes de la planète ? Cette hypothèse permettrait d’expliquer ses présumés comportements déviants qui ont précipité sa chute. Par Michel Villette, Agro ParisTech – Université Paris-Saclay

Au cours de sa longue carrière, l'ingénieur Carlos Ghosn a gravi les échelons chez le fabricant de pneus Michelin puis chez le constructeur Renault pour devenir dirigeant salarié. Il est par la suite devenu la cheville ouvrière de l'Alliance Renault-Nissan-Mitsubishi qui constitue, sous sa direction, le premier constructeur automobile mondial. Cette réalisation exceptionnelle fait de lui l'alter ego des plus grands hommes d'affaires de la planète. Il peut, à juste titre, considérer qu'il en a fait autant ou même plus que Bernard Arnault, François Pinault, Vincent Bolloré ou Serge Dassault. Seulement voilà, eux font partie des super riches de la planète et pas lui.

En cumulant les salaires annuels et les stocks options attribués à Carlos Ghosn chez Renault et chez Nissan, les journalistes de Marianne ont estimé sa fortune personnelle à environ 130 millions d'euros. Ce n'est pas encore assez pour faire partie de 500 plus grosses fortunes de France et c'est très, très loin, des milliards qu'il faut posséder pour faire partie des 500 plus grosses fortunes mondiales. Selon le classement du magazine Forbes, Bernard Arnault pèserait 72 milliards de dollars, François Pinault 27 milliards, et Serge Dassault 22,6 milliards.

Le problème personnel de Carlos Ghosn est sans doute là : il dirige l'une des plus grosses entreprises du monde, mais il ne fait pas partie du club des grands capitalistes mondiaux. Même s'il se confirme qu'il a triché avec le fisc japonais, même s'il était parvenu à doubler sa mise par ce moyen, il serait encore loin du compte !

Du statut de sauveur adulé au statut de fraudeur

Lorsqu'on est manager salarié, on peut être destitué à tout moment. Souvenons-nous, par exemple, que le vrai créateur du groupe LVMH n'est pas Bernard Arnault, mais un manager salarié, aujourd'hui oublié, qui s'appelait Alain Chevalier. Ce stratège visionnaire, véritable créateur, ne possédait pas le capital de l'entreprise qu'il dirigeait. Il s'est fait limoger sans pouvoir résister. La même chose arrive aujourd'hui à Carlos Ghosn au Japon, où il a été incarcéré le lundi 19 novembre pour des soupçons d'abus de biens sociaux et de fraude fiscale. Du jour au lendemain, il se fait jeter non seulement hors de l'entreprise, mais directement en prison.

Carlos Ghosn est passé en quelques heures du statut de sauveur adulé au statut de fraudeur. Pour comprendre ce renversement brutal, il faut se souvenir que c'est avant tout un « cost killer » (Trad. : « tueur de coûts »). Il fait partie de ces hussards du capitalisme qui accomplissent les basses besognes. Il fait partie de ces patrons qui sacrifient les salariés sur l'autel de la rentabilité et de la croissance. C'est un boulot moralement contestable et contesté. Que ce genre de professionnels réussissent ou échouent, leur activité reste difficile à légitimer. Le corps social s'en méfie et ne sait trop s'il faut les récompenser ou les punir pour ce qu'ils ont fait.


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Trajectoire inverse

Tout se passe comme si Carlos Ghosn était l'un de ces managers qui croient sincèrement à leurs propres discours sur le management au mérite. On peut imaginer qu'il estimait avoir droit à une récompense financière à la hauteur de ses réussites industrielles. Lorsqu'il s'est rendu compte qu'on ne lui attribuerait jamais les millions qu'il croyait mériter, il a pu être tenté de se les attribuer lui-même. Ce sont ces tentatives tardives pour constituer une fortune personnelle qui auraient ainsi affaibli sa position, sapé le mythe du patron charismatique, et précipité sa chute.

Dans Portrait de l'homme d'affaires en prédateur (éditions La Découverte), une étude sur un échantillon de 32 hommes d'affaires devenus milliardaires publiée en 2007, nous avons montré que les activités de prédation ont lieu pendant la première partie de la carrière, au moment d'acquérir des droits de propriété ; la seconde partie est ensuite consacrée à la consolidation et à la légitimation de la position acquise. Carlos Ghosn aurait tenté le mouvement inverse : légitimer sa position de brillant manager d'abord, avant de constituer une fortune personnelle en fin de parcours. Une telle stratégie d'enrichissement supposerait des partenaires loyaux et reconnaissants, ce qui n'est pas très courant dans le monde des affaires...

Carlos Ghosn, comme bien d'autres dirigeants salariés avant lui, n'entrera jamais dans le club très fermé des vrais capitalistes et de leurs héritiers : ceux qui comptent leur fortune en milliards et que personne ne peut évincer tant qu'ils possèdent une part suffisante de l'entreprise qu'ils dirigent pour en garder le contrôle.

The Conversation ______

Par Michel VilletteProfesseur de Sociologie, Chercheur au Centre Maurice Halbwachs ENS/EHESS/CNRS
, professeur de sociologie, Agro ParisTech - Université Paris-Saclay

 La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation

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Commentaires
a écrit le 28/11/2018 à 17:59 :
Je n'ai aucune sympathie pour Carlos Ghosn mais je ne comprends pas cet acharnement médiatique à le considérer coupable sans pour autant qu'il n'ait pu se justifier et que l'enquète soit terminée...
En effet je vois mal C.G. faire ses déclarations au fisc et aux autorités de marché japonaises sans l'aide de quelques experts fiscalistes...
Réponse de le 30/11/2018 à 22:25 :
... et même d'une armée d'experts fiscalistes... Reste que Carlos Ghosn a eu droit à une arrestation à grand spectacle avec convocation des télévisions, comme s'il se fût agi d'Al Capone en personne, et comme si les charges pesant sur lui étaient écrasantes. Chaque jour de détention provisoire supplémentaire qui passe sans inculpation accrédite l'idée qu'il s'agit essentiellement de lui arracher des aveux (et même au delà des 23 jours, il sera possible d'invoquer de nouvelles charges pour le maintenir à l'ombre encore quelque temps), et que cette affaire semble ne reposer que sur les accusations issues de l'enquête interne de Nissan plutôt que sur une enquête judiciaire en bonne et due forme. Quoiqu'on pense de Ghosn, s'il s'en sort sans inculpation, il lui faudra faire rendre gorge au top management de Nissan qui l'a trahi.
a écrit le 28/11/2018 à 17:57 :
Faut rappeler que Ghosn n'est pas accusé de fraude fiscale.On lui reproche d'avoir omis de signaler qu'une rémunération égale à son salaire actuel,lui sera versée lors de son départ à la retraite.(Canard).Ghosn paye pour les çonneries de Macron qui voulait une fusion des deux groupes à dirigeance franco-française.Et Le Maire s'entête à vouloir mordicus une dirigeance française,sans évoquer le rééquilibrage de l'actionnariat.C'est bien la peine de sortir des grandes écoles, pour ne pas comprendre que c'est inacceptable pour Nissan, qui est côté le double de Renault,produit deux fois plus,a un marché mondial,et apporte la majorité des bénéfices.Cela me fait penser à STX.Seulement les Japonais ce ne sont pas des Italiens et je les vois bien reprendre leurs billes si l'Etat Français persiste à vouloir mettre la main sur l'Alliance.
Réponse de le 28/11/2018 à 18:56 :
Tout à fait d'accord....cela devait être dit !
Maintenant wait and see....
a écrit le 28/11/2018 à 16:23 :
Les japonais sont très fort au jeu de Ghosn. Ils ont suivis tous ses mouvements et attendaient le bon moment pour le mettre échec et mat en quelque sorte.
a écrit le 28/11/2018 à 15:53 :
Il est fort possible que ce sentiment de declassement ressenti soit le moteur en effet.Toute modestie mise a part l’idee m’avait effleurée au vu de l’ego démesuré et difficilement dissimulé de Carlos,il n’est pas le seul,mais Goshn le portait sur lui.
a écrit le 28/11/2018 à 15:04 :
L'affaire Carlos Ghosn est prétexte à philosopher alors que des pans entiers de l'économie du pays sont pillés par nos adversaires qui utilisent leur propre "justice" pour mettre la pression sur les dirigeants étrangers (français en l'occurrence) afin soit de prendre le contrôle de l'entreprise visée, soit de lui faire payer des amendes monstrueuses (ou les deux, voir l'affaire Alstom).
Evidemment les dirigeants japonais n'ont pas été inquiétés dans les dernières affaires retentissantes de malversations ou de défaillances graves (olympus, Tepco,...).
a écrit le 28/11/2018 à 14:49 :
Le 08 novembre, Carlos Ghosn accueillait le Président Macron à Maubeuge, le 20 novembre il était au cachot ... La roche tarpéienne n'est pas loin du Capitole mais tout de même, un peu de décence au regard des principes que vous devez sans doute défendre par ailleurs.
Attendons de savoir quelles charges sont retenues contre M. Ghosn pour le considérer comme cupide et/ou malhonnête ....
J'observe simplement qu'au regard de nos standards (vous savez l'Occident démocratique issu des Lumières ...), ce monsieur ne bénéficie pas des garanties de représentations lui permettant d'assurer sa défense. Il peut être maintenu en détention pendant 23 JOURS sans connaitre l'ensemble des charges retenues contre lui, ni organiser sa défense avec un avocat ...
Ce qui rapproche le Japon de l'Arabie Saoudite ou de la Russie, mais pas des occidentaux ....
a écrit le 28/11/2018 à 12:53 :
Un article très très intéressant,
Cela faisait longtemps que je n'avais pas lu une analyse aussi fine du milieu du capitalisme.
a écrit le 28/11/2018 à 12:19 :
L'analyse sociologique est intéressante, mais l'auteur part du principe que Carlos Ghosn est coupable, or ce n'est ps encore prouvé, il faut attendre encore un peu pour se faire une idée exacte, l'éthique le commande.
a écrit le 28/11/2018 à 12:01 :
Il s'agit plus vraisemblablement d'un coup d'Etat pour libérer La partie japonaise du groupe de la tutelle des énarques français; comme j'aimerais que Carlos Ghosn en soit l'instigateur!
Réponse de le 28/11/2018 à 15:35 :
et une Theorie du complot, une !
a écrit le 28/11/2018 à 11:17 :
Carlos Ghosn est ingénieur, "doer" pragmatique, et visionnaire technologique. Il a sorti Renault Nissan de la faillite par le haut, autrement dit par la croissance. Il n'a rien d'un petit fonctionnaire cost killer ou d'un grand financier spéculant, surfant sur la finance mondiale et les lois fiscales. Peut être est-il Jupiter comme tant d'autres à la tête des Etats, mais cela n'enlève rien à ses mérites réels. En l'espèce il est pris en otage par un Etat qui entend le rançonner afin de libérer l'un de ses champions nationaux pris dans une alliance devenue horrible. Que fait Macron qui est aux antipodes?
a écrit le 28/11/2018 à 8:19 :
Non bien entendu, ce n'est pas du tout la faute au réseau officiel d'évasion fiscale organisé par l'union européenne, bien sûr que non voyons c'est forcément Ghosn qui était un monstre en fait... Eurêka !

Vous ne pensez pas qu'à l'ère d'internet il serait temps d'arrêter de nous raconter des bobards svp ? Merci.
Réponse de le 28/11/2018 à 11:58 :
Le "réseau officiel d'évasion fiscale organisé par l'union européenne" comme vous dites, M. Carlos Ghosn connait bien celui (légal) des Pays-Bas et sa fiscalité light, lieu du siège social de l'Alliance depuis 2001. Il est vrai que le climat -fiscal- du plat pays attire des milliers de grandes entreprises Françaises et européennes.
Réponse de le 29/11/2018 à 10:19 :
Ben oui dites donc mais depuis le temps que Juncker est président de l'europe il roule pour lui et son business, tout ce dont sont capables nos politiciens européens, gagner du fric et de l'influence pour eux et leurs réseaux.

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