Combien coûtent les files d'attente dans les aéroports ?

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Paul Chiambaretto.
Paul Chiambaretto. (Crédits : DR)
Suite au renforcement des contrôles aux frontières, les passagers aériens se retrouvent piégés dans d'interminables files d'attente. Or ces longues minutes (et parfois heures) d'attente ont un coût non seulement pour le secteur aérien mais aussi pour l'ensemble du pays. Quels sont les coûts générés par les files d'attente dans les aéroports ? Par Paul Chiambaretto, Montpellier Business School / Ecole Polytechnique.

Avec l'arrivée de l'été, les grands aéroports européens font face à un pic d'activité et les files d'attente se rallongent. Parmi les nombreuses files d'attentes qu'un passager aérien va devoir affronter, certaines sont du ressort des compagnies aériennes (comme l'enregistrement des bagages ou l'embarquement), d'autres du ressort des aéroports (comme les Postes d'Inspection-Filtrage (PIF) - avec le passage des portiques de sécurité) et enfin certaines relèvent de l'Etat (comme la Police Aux Frontières (PAF) - avec le contrôle des passeports).

Etant en contact direct avec leurs clients, les compagnies aériennes et les aéroports ont mis en place, au cours des dernières années, différents processus afin d'optimiser le parcours passager et améliorer au mieux leur « expérience client ». En revanche, loin de s'améliorer, la situation à la PAF (c'est-à-dire au contrôle des passeports) s'est aggravée au cours des derniers mois.

Plusieurs raisons permettent d'expliquer l'aggravation de la situation. Tout d'abord, l'augmentation de la menace terroriste qui implique un renforcement des contrôles à la frontière. Ensuite, une analyse beaucoup plus systématique et poussée des passagers à destination des pays considérés comme à risque. Enfin, une réduction importante des moyens mis à la disposition de la PAF pour faire son travail dans de bonnes conditions.

La résultante de ces facteurs conduit à des files d'attentes interminables dans les aéroports avec la présence d'un véritable goulet d'étranglement au niveau du contrôle des passeports. Or en plus de dégrader l'expérience des passagers aériens, ces files d'attentes ont un coût. Il est donc important d'évaluer combien coûtent les files d'attente dans les aéroports ? Ou dans l'autre sens, quels sont les gains économiques que l'on pourrait tirer d'une réduction de ces files d'attente ?

Cinq chercheurs américains (Fynnwin Prager, Adam Rose, Dan Wei, Bryan Roberts et Charles Baschnagel) ont tâché de répondre à cette question dans un article de recherche intitulé « Economy-wide impacts of reduce wait times at U.S. international airports » et publié en 2015 dans Research in Transportation Business and Management.

Une histoire de coût d'opportunité et de valeur du temps

Le problème des files d'attente, c'est que l'on n'y fait rien à part attendre son tour. Or tout le monde s'est dit au moins une fois dans sa vie « si je n'étais pas coincé dans cette file d'attente, je pourrais faire ci ou ça ». Derrière cette phrase toute simple se cache le concept de coût d'opportunité. Le coût d'opportunité, c'est le manque à gagner suite à un choix. En d'autres termes, si vous perdez une heure dans une file d'attente au lieu de travailler, le coût d'opportunité de cette heure dans la file d'attente c'est une heure de travail. Le coût d'opportunité est donc d'autant plus élevé que ce que vous auriez pu faire à la place aurait été rémunérateur.

A partir de cette idée, certains chercheurs ont créé le concept de « valeur du temps ». Cette valeur du temps mesure en euros la valeur d'une minute perdue, et logiquement elle ne sera pas la même pour un touriste qui n'est pas pressé ou pour un homme d'affaires qui a un rendez-vous urgent pour un contrat important. L'enjeu de l'étude de cinq chercheurs américains est donc d'étudier, à partir de cette valeur du temps, l'impact de différentes mesures de réduction du temps pour le contrôle des passeports. En réduisant le temps de traitement des passagers (et les files d'attentes associées), ces mesures permettent de réduire le coût d'opportunité et donc de favoriser la consommation, l'emploi et la croissance économique dans le pays.

Renforcer les moyens humains pour contrôler les passeports

Une première méthode pour réduire les temps d'attente consiste à renforcer les moyens humains. En se concentrant sur 4 aéroports internationaux (Chicago O'Hare, New York JFK, Los Angeles et Miami), les chercheurs californiens identifient 14 zones de contrôle des passeports. Ils proposent donc d'ajouter simplement un agent (en l'occurrence un Customs and Border Protection Officer) à chacune de ces zones de contrôle, en prenant naturellement en compte les contraintes liées au temps de travail et aux rotations.

Avec cette simple mesure, le temps d'attente pour le contrôle des passeports serait en moyenne réduit de plus de 6%. Cette baisse du temps d'attente permet non seulement d'accueillir plus de passagers (même si l'impact est marginal) mais aussi de réduire le coût global du trajet (et en particulier ses composantes non-monétaires).

En proposant de déployer cette mesure sur les 4 aéroports étudiés, les chercheurs proposent donc d'ajouter 14 agents des frontières américains et d'étudier leur impact. Leur impact économique global est analysé à travers le renforcement de la consommation par l'ensemble des passagers qui passeraient au final moins de temps dans les files d'attentes. Le résultat est sans appel. L'impact économique de ces 14 agents serait non seulement positif, mais par leurs actions, ces agents génèreraient plus de 5 millions de dollars chaque année rien que pour les passagers étrangers, avec un très fort impact sur les secteurs du tourisme et des loisirs. Par ailleurs, ces 14 agents supplémentaires auraient pour effet de contribuer à la création de 36 à 93 emplois à travers le pays.

Renforcer les moyens technologiques pour réduire le temps de contrôle

Mais rajouter des moyens humains n'est pas la seule option. Avec le développement des systèmes comme PARAFE, il est possible d'investir dans la technologie pour réduire le temps de traitement du contrôle des passeports à moyens humains constants. Ainsi, un seul agent de la PAF peut contrôler simultanément plusieurs portiques décuplant ainsi sa productivité.

Les auteurs de l'étude se lancent alors dans l'analyse de l'impact économique qu'aurait une réduction de l'ordre de 50% du temps d'attente au contrôle des passeports au niveau de ces quatre aéroports, et cela sans moyen humain supplémentaire. Le premier impact mis en évidence est lié à l'amélioration de l'attractivité de l'aéroport, avec une augmentation plus forte du nombre de passagers souhaitant transiter par cet aéroport. Mais l'impact économique est encore plus fort, car en plus de l'image du pays qui est redorée, les visiteurs internationaux sont amenés à plus dépenser et investir dans le pays. Selon les estimations de ces chercheurs, plus de 87 millions de dollars annuels pourraient être dépensés par les visiteurs étrangers aux Etats-Unis, du fait de la réduction du temps de contrôle des passeports de moitié. Quant à l'impact en termes d'emplois, il serait encore plus fort puisqu'il génèrerait entre 651 et 2152 emplois à travers les Etats-Unis.

Bien évidemment, d'autres impacts économiques pourraient être ajoutés dans leur analyse. Certains penseront par exemple à la problématique des vols qui partent en retard et des pénalités qui peuvent suivre. D'autres auront en tête les correspondances qui peuvent être ratées par les passagers. Enfin, on pourra penser à l'image d'un pays (pour des touristes comme pour des investisseurs) qui est associée à une telle lourdeur administrative.

S'il est nécessaire de prendre en compte l'ensemble des contraintes auquel l'Etat fait face (contraintes sécuritaires, budgétaires, sociales, etc.), les bénéfices associés à la mise en place d'une véritable politique pour le transport aérien sont majeurs. Avec plusieurs millions d'euros de gains potentiels et plusieurs milliers de créations d'emplois en perspective, réduire les temps d'attente dans les aéroports est une nécessité pour un secteur qui, rappelons-le, représente plus de 3 % du PIB français.

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Pour aller plus loin : Economy-wide impacts of reduced wait times at U.S. international airports

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Paul Chiambaretto est professeur de marketing et stratégie à Montpellier Business School et chercheur associé à l'Ecole Polytechnique. Spécialiste du transport aérien, il intervient aussi dans d'autres institutions comme l'ENS Cachan, l'ENAC, l'ISAE-Supaero et l'Ecole Centrale de Lyon.

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