Comment expliquer la hausse de la consommation de charbon dans le monde ?

 |   |  1373  mots
(Crédits : China Daily CDIC)
IDEE. Si les pays reconnaissent l'urgence de réduire leurs émissions de gaz à effet de serre en privilégiant des énergies plus vertes, la demande toujours plus forte en électricité consacre le charbon. Par Carine Sebi, Grenoble École de Management (GEM)

Publié en décembre 2018, le récent rapport de l'Agence internationale de l'énergie indique que la consommation mondiale de charbon est repartie à la hausse (+1 % par rapport à 2017).

Cette tendance est inquiétante car malgré une prise de conscience globale sur les dangers du réchauffement climatique causé par l'accumulation des émissions de gaz à effet de serre dans l'atmosphère, certaines grandes économies ne parviennent pas à substituer leur électricité produite à partir du charbon par une énergie moins carbonée.

L'utilisation principale du charbon concerne en effet la production d'électricité, avec les deux tiers de la consommation mondiale destinés à cette fin ; cette proportion atteint les trois quarts si l'on exclut Chine et Inde qui ont des usages traditionnellement plus répandus ; le reste de la consommation va à l'industrie (sidérurgie principalement).

Le charbon reste la source d'énergie la plus polluante : elle émet généralement deux fois plus de CO₂ que le gaz naturel, son principal concurrent.

Comment expliquer la hausse de la consommation de charbon dans le contexte du changement climatique ? Nous nous appuierons sur les différentes bases de données émises par le bureau d'études spécialisé dans le domaine de l'énergie Enerdata pour décrypter les grandes tendances mondiales.

La première énergie pour produire l'électricité

Dans le monde, la consommation de charbon utilisée pour produire de l'électricité croît au même rythme que la consommation globale d'électricité (2,8 %/an versus 3 %/an entre 2000 et 2017). De ce fait, la part du charbon dans le mix électrique mondial est restée globalement stable autour de 40 % depuis vingt ans. Même si l'on note une légère baisse de deux points depuis 2010, comme le montre la figure ci-dessous, cela n'empêche pas le charbon d'être la source d'énergie la plus utilisée pour produire de l'électricité dans le monde.

Carine Sebi (données Enerdata)CC BY-NC-ND

Mais l'on observe des tendances opposées au sein des plus grandes économies : aujourd'hui, les efforts et les promesses de certaines régions pour renoncer à l'utilisation du charbon pour produire de l'électricité sont mis à mal par un lot de pays qui, au contraire, voient la part du charbon augmenter dans leur mix électrique.

C'est notamment le cas des gros pays producteurs de charbon : Indonésie (58 % d'électricité produite à partir du charbon en 2017, +18 points de progression entre 2010 et 2017- voir la figure ci-dessus), Turquie (33 %, +7 points) ou encore Inde (75 %, +7 points), le second producteur mondial derrière la Chine. Dans ce pays, le développement des énergies renouvelables et la construction de centrales au charbon plus performantes ne suffisent pas à absorber la hausse de la demande d'électricité qui croit en moyenne de 7 % par an depuis 2005.

D'autres pays, cherchant à diversifier leur mix énergétique, ont un recours croissant au charbon pour produire leur électricité : c'est le cas de la Malaisie (45 %, +10 points), du Chili (37 %, +9 points), de la Corée du Sud (46 %, +2 points) ou encore du Japon (33 %, +6 points). Du fait d'un manque de ressources disponibles sur son territoire, ce pays est l'un des plus gros importateurs de pétrole, de gaz naturel et de charbon. Entre 2011 et 2015, la part du charbon dans la production d'électricité nippone a dû significativement augmenter pour faire face à la fermeture des centrales nucléaires suite à l'accident de Fukushima.

Enfin, certains pays disposant de réserves nationales de charbon, comme les Philippines (50 %, +15 points) ou le Vietnam (34 %, +14 points), mettent en valeur cette ressource pour produire leur électricité et améliorer leur indépendance énergétique.

Recul en Chine, aux États-Unis et dans l'UE

Inversement, la part du charbon dans le mix électrique a fortement baissé dans la plupart des pays de l'Union européenne, en Chine et aux États-Unis. Les pays de l'UE réduisent fortement l'utilisation de ce combustible pour lutter contre le changement climatique (21 %, -10 points depuis 2000). Le charbon garde encore un poids dominant dans certains pays charbonniers de l'UE, comme la Pologne (78 %), la République tchèque (49 %) ou l'Allemagne (39 %), quoiqu'en forte baisse.

La Chine, qui est de loin le pays qui consomme le plus de charbon dans le monde pour produire son électricité, met en place des politiques environnementales et énergétiques restrictives sur l'utilisation du charbon (68 %, -10 points) pour améliorer la qualité de l'air et contribuer aux efforts de lutte contre le changement climatique.

Les États-Unis qui, comme la Chine, sont un gros pays producteur de charbon, ont significativement réduit l'importance de cette source d'énergie dans leur mix électrique (31 %, -15 points), mais pour d'autres raisons. Ici, le recul du charbon s'explique par le développement et l'abondance d'une autre énergie carbonée, à savoir le gaz de schiste.

Au niveau mondial, la capacité des centrales électriques au charbon a progressé de 1 000 GW depuis 2000 et de 500 GW depuis 2010. Cette augmentation est principalement due à la Chine (+850 GW depuis 2000, soit 80 % de la variation mondiale) et dans une moindre mesure l'Inde (+150 GW depuis 2000).

La baisse sensible aux États-Unis et dans l'Union européenne (de 40 GW chacun depuis 2000) est compensée par une progression au Japon, en Corée et en Turquie (+70 GW dont 40 GW au Japon).

Les nouveaux pays du charbon

Fait plus étonnant dans un contexte de lutte généralisée contre le changement climatique, une vingtaine de nouveaux pays - dont neuf en Afrique (RDC, Égypte, Côte d'Ivoire, Kenya, Maroc, Mozambique, Niger, Sénégal et Tanzanie), trois en Amérique centrale (Panama, Salvador et République dominicaine), deux au Moyen-Orient (Émirats arabes unis et Jordanie) et trois en Asie (Bangladesh, Cambodge et Myanmar) se tournent vers le charbon.

D'ici 2025, plus de soixante-cinq centrales thermiques pourraient être mises en service dans ces pays, représentant une capacité de 50 GW (équivalente à plus de 2 % par rapport à la capacité mondiale de 2017). La plupart de ces pays n'ont même pas de ressources charbonnières, mis à part le Bangladesh et la Tanzanie. Le plus souvent, ils développent leurs projets avec des financements indiens ou chinois, depuis que les grands organismes de financement internationaux ne soutiennent plus ce type de projet. On peut citer ici le mégaprojet de centrale à charbon de Lamu, construite par la China Power Global, avec l'aide de la Banque africaine du développement au Kenya.

Et à plus long terme ?

Les projections du service de prévisions Enerfuture s'avèrent moyennement optimistes, indiquant que d'ici 2040, la part du charbon dans le mix électrique au niveau mondial ne devrait diminuer que de 10 points.

L'Union européenne - qui vise la neutralité carbone d'ici 2050 - semble sur la bonne voiemalgré la réticence de la Pologne qui souhaiterait subventionner ses centrales charbon au-delà de 2030. La Chine, l'Inde et l'Indonésie, pour qui l'électricité est produite majoritairement à partir de cette énergie fossile, diminueront très fortement la part de charbon dans leur mix électrique, mais ne parviendront pas à réduire leur part au-delà de 35 %, du fait de l'abondance du combustible dans leur réserve nationale et son attractivité économique.

Enerdata (Enerfuture, scénario Enerblue, janvier 2018)CC BY-NC-ND

Avec l'augmentation du taux d'électrification poussée par le développement de certaines économies émergentes et le déploiement de nouveaux usages électriques partout dans le monde (on pense notamment à la mobilité électrique), la demande d'électricité continuera d'augmenter à court et moyen termes.

Si les pays et régions du monde ne mettent pas les moyens pour remplacer cette énergie très polluante par des modes de production « plus verts », maintenir le réchauffement climatique dans des mesures acceptables semble compromis. L'enjeu se joue principalement au niveau des gros pays, à la fois producteurs et consommateurs tels que la Chine ou l'Inde, qui essayent de réduire leur dépendance à ce minerai.

Mais ces efforts seront-ils suffisants face à l'engouement pour un charbon abondant, facile à transporter et peu cher dans de nouveaux pays, comme au Bangladesh ; ou encore face à la mise en place de plans favorables au développement de cette énergie fossile, comme aux États-Unis, où les réserves de charbon sont conséquentes ?

--

Bruno Lapillonne, directeur scientifique d'Enerdata, bureau d'études spécialisé dans le domaine de l'énergie, a participé à la rédaction de cet article.

The Conversation _________

 Par Carine SebiAssistant Professor - Economics, Grenoble École de Management (GEM)

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 05/02/2019 à 14:43 :
Parce qu'il y a des emplâtres bénis qui font la chasse au nucléaire vertueux !
a écrit le 04/02/2019 à 18:18 :
"L'Union européenne - qui vise la neutralité carbone d'ici 2050 - semble sur la bonne voie malgré la réticence de la Pologne qui souhaiterait subventionner ses centrales charbon au-delà de 2030."Tant que l'on ne dit pas comment on y arrive cela reste un bavardage indigne de l'UE. Les voeux pieux c'est toujours possible, la réalité c'est que l'Europe ,malgrè des dépenses ahurissantes pour les renouvelables, n'a pas fait de progrès significatifs dans la lutte contre le réchauffement climatique. Alors donner des leçons aux autres c'est vraiment d'une arrogance inacceptable. Voila peut-être une caractéristique des européens: des gens arrogants!
a écrit le 04/02/2019 à 15:36 :
nécessité faisant loi , les projections de baisse de consommation de charbon dans les pays qui ne disposent pas d'autres ressources énergétiques bon marché paraissent bien optimistes pour ne pas dire utopiques .
au contraire , on peut tout aussi bien penser que les besoins exponentiels d'énergie électrique- nécessaire au développement économique de populations qui se comptent en milliards d'individus -vont imposer le charbon comme première ressource de production d'électricité .
mais cela ne va pas dans le sens de la belle histoire que nos bobo-écolos-démago nous rabâchent à longueur de communications .
a écrit le 04/02/2019 à 10:16 :
Et pendant ce temps, dans un pays qui est un des plus faibles émetteurs de CO2 le gouvernement taxe à tout va le diesel pour en faire baisser la consommation. L'idée n'est pas idiote en soi, mais le résultat pour la planète sera inférieur à l'épaisseur du trait de crayon. Les dégâts collatéraux sont au contraire très importants et occupent les dirigeants de ce pays depuis 4 mois
a écrit le 04/02/2019 à 9:45 :
Ah ben c'est facile hein quand même vous êtes nuls ou quoi !?

C'est les gilets jaunes !
a écrit le 03/02/2019 à 19:53 :
Je crois qu'on devrait arrêter de laisser des gens comme ça disserter sur ce genre de sujets qu'ils ne maitrisent pas.
Un article sérieux parle du prix de production de chaque filière, des ressources naturelles de chaque pays, des flux de matières premières. Là, dans cet article le mot nucléaire n'apparait même pas alors que la Chine est un très gros consommateur de charbon et planifie de construire des centaines de réacteurs nucléaires.
Bref article avec des tonnes de chiffres et qui passe à côté de l'essentiel.
Réponse de le 04/02/2019 à 9:51 :
Le nucléaire n'a pas d'avenir, trop cher. Les boites qui on misées dessus font faillite : Areva, Toshiba, Westing-house etc... Les chinois construisent de nouvelles centrales au charbon. Car c'est bon marché -de 1 milliard et quand elles fermeront il ne faudra pas continuer à payer des milliards pour gérer les déchets et les centrales.
Réponse de le 04/02/2019 à 10:36 :
@aka
Vous devriez mieux vous renseigner sur le nucléaire en Chine, et ailleurs.
a écrit le 03/02/2019 à 11:02 :
l'Australie - 1er exportateur de charbon et parmi les 10 plus gros émetteurs de gaz à effet de serre par habitant - souffre d'une vague de chaleur sans précédent depuis quelques semaines. est-ce qu'ils vont continuer à miser sur le charbon ? est-ce que cela va rester un pays d'immigration (immigration qui contribue à tirer la "croissance") ?
a écrit le 03/02/2019 à 9:57 :
Il y a deux problèmes avec le CO2, un est la production et l'autre est la réduction de l'élimination. Aujourd'hui on ne parle seulement de la production de CO2, alors que si on s'attaquerait à la consommation ce sera tout aussi utile est surtout beaucoup moins chère.
Le premier consommateur de CO2, ce sont les forêts. Pourquoi ne pas en planter là où ils ont été coupé et partout où on peut.
Réponse de le 04/02/2019 à 10:38 :
C'est ce que l'on fait dans les forêts bien gérées, les forestiers vous ont devancé.
a écrit le 03/02/2019 à 9:51 :
halte a l'hypocrisie des dirigeants
pour l'ecologie le dernier moyen pour inventer des taxes
et conserver leurs train de vievoyer l'allemagne qui decide dans un premier temps et en urgence de fermer les centrales nucleaire puis 10ans apres se penche sur le cas du charbon qui lui pourrais intervenir dans 30ans peut etre

c'est se moquer. des citoyens
a écrit le 03/02/2019 à 9:32 :
"Le plus souvent, ils développent leurs projets avec des financements indiens ou chinois, "

Or quand on sait que la Chine consomme plus de la moitié du charbon mondial on voit bien où se trouve la raison faisant qu'on étouffe hein.

C'est pour cela que quand notre hurluberlu nous parle de transition écologique indispensable on voit son masque se fissurer.

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :