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Comment les industries fossiles et l'industrie lourde gèrent le risque de transition du climat

Elisabeth Bourguet

Publié le 28 janvier 2022 à 08:31

pétrole

Photo d'illustration

Reuters

Le Quotidien Numérique

10 juin 2026

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OPINION. ExxonMobil, géant pétrolier et gazier américain, annonçait le 18 janvier son objectif de neutralité carbone pour 2050, en accord avec les accords de Paris. Pour y parvenir, le groupe met l'accent sur les technologies de Capture et stockage du carbone (CCS). Fin octobre 2021, le groupe avait déjà signé le protocole d'accord pour participer au projet écossais ACORN, un projet de captage et de stockage du carbone à destination de son complexe gazier St Fergus à Peterhead. Par Elisabeth Bourguet, consultante senior Square

ExxonMobil est loin d'être le seul acteur pétrolier à se lancer dans la technologie CCS. Face aux impératifs pressants des accords climatiques sur la décarbonation avec un objectif de baisse de 35% des émissions à horizon 2030 en France, le secteur se mobilise et multiplie les accords et partenariats. C'est ainsi que TotalEnergies, Shell et Equinor ont signé dès 2017 un projet de stockage de CO2 sur le plateau continental norvégien pour maîtriser les impacts carbones de leur activité.

Les technologies de Capture et Stockage du carbone (CCS), qu'est-ce que c'est ?

Il s'agit d'un procédé industriel visant à capturer le CO2 entre le moment où il est produit et avant sa libération dans l'atmosphère, où la concentration en CO2 est trop faible pour être efficacement absorbé. Le captage de CO2 est le plus souvent réalisé par solvant. La fumée produite par l'activité industrielle est conservée dans une colonne où le solvant va séparer le CO2 du reste des composants. Comprimé puis refroidi, le CO2 est transporté jusqu'à une zone de stockage via gazoduc jusqu'à 500 km de distance puis stocké en aquifères salins (des roches poreuses renfermant une eau salée) ou bien en gisements d'hydrocarbures déplétés (dans un ancien gisement de pétrole ou de gaz vidé). Cette pratique est préconisée par le GIEC pour parvenir aux objectifs de l'accord, soit la neutralité carbone en 2050 et la limitation du réchauffement climatique à 1,5°C.

L'enjeu est de taille, puisque l'objectif de neutralité carbone de 2050 requiert une capacité de CCS à 1,2 milliard de tonnes par an de CO2 contre 40 millions de tonnes captées actuellement, selon l'agence internationale de l'énergie (AIE). Le « CCS as a service » serait également un nouveau débouché business pour les acteurs pétroliers et gaziers, le procédé requérant trop d'investissement pour l'industrie lourde qui serait forcée d'externaliser leur processus de CCS.

Ainsi, les initiatives utilisant ces technologies se multiplient dans le monde : l'Islande a ainsi ouvert en septembre 2021 la plus grande usine au monde de captage de CO2 avec une capacité de captage de 4.000 tonnes par an. Le CO2 est ensuite injecté directement sous terre, dans la roche, entre 800 et 2000m de profondeur. Dans le port de Rotterdam, avec le projet « Porthos », le CO2 d'ExxonMobil, Shell, Air Liquide et Air Products est capté et injecté à 3km de profondeur.

Plus récemment, Arcelor Mittal vient de lancer ses premières infrastructures de CCS à Dunkerque, promettant une capacité de captage de 4.400 tonnes de CO2 par an et d'un million de tonnes par an d'ici 2025.

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Une solution contestée

Cette solution ne fait cependant pas l'unanimité dans le camp des défenseurs du climat loin de là. Tout d'abord, car cette méthode gourmande en énergie provoque elle-même des émissions de CO2 via les activités de captage à la source et de transport du CO2 piégé. Ce surplus d'énergie qualifié de « pénalité énergétique » représenterait 20% de l'énergie produite selon l'Agence de la Transition écologique (ADEME).

L'Institut National de l'Environnement industriel et des Risques (INERIS) pointe également des risques de fuites lors du stockage qui pourraient s'évaporer dans l'atmosphère et mettre en danger l'environnement aux alentours. Pour expliciter les risques de stockage géologique, l'ADEME cite l'éruption naturelle de CO2 qui a eu lieu en 1986 au Cameroun, tuant près de 1750 personnes et 3000 animaux d'élevage. Des risques susceptibles de susciter une opposition sociétale des populations locales.

Enfin, le CCS est une activité demandant de forts investissements privés comme publics pour peu de résultats jusqu'à présent. La Cour des Comptes Européenne pointait ainsi dans son rapport en 2018 des objectifs ambitieux, mais non atteints tandis que l'ADEME parlait d'un « potentiel limité pour la réduction des émissions industrielles » en juillet 2020. Sitôt mis en service, le coût de captage, transport et stockage du CO2 reste non négligeable pour les industriels qui y ont recours, d'autant que plus la concentration du carbone est faible dans les émissions, plus le procédé est complexe...et coûteux ! Par ailleurs, l'intérêt financier des CCS reste limité si le prix du carbone reste bas, ce qui fut longtemps le cas, mais plus aujourd'hui ! Avec un prix du carbone dépassant actuellement les 80 euros la tonne, la facture CCS allant de 40 à 160 euros devient plus intéressante qu'en début 2021 où le prix atteignait à peine les 35 euros la tonne.

L'Europe réitère ainsi ses espoirs dans cette technologie en injectant 18 milliards d'euros dans son fonds pour l'innovation tandis que le programme Horizon Europe, avec un budget de 100 milliards d'euros soutiendra la Recherche et Innovation, dont une partie sur ces sujets de capture et stockage de carbone, pour la période 2021-2027. Enfin, rappelons qu'en 2020, 135 millions d'euros ont été fournis à des projets de transport transfrontaliers de CO2 via le mécanisme pour l'interconnexion en Europe. De l'avis de l'AIE, ces fonds injectés sont plus que nécessaires si l'on veut obtenir des résultats rapidement et réduire les coûts de cette technologie, notamment en développant des infrastructures mutualisées pour le transport et des sites de stockage.

Enfin, les technologies CCS posent des questions plus profondes, de nature idéologique sur le positionnement à adopter pour lutter contre le réchauffement climatique. Elles incarnent le progrès technologique, la possibilité de sauver la planète via l'intelligence humaine. Une utopie et un fantasme dangereux selon les partisans de la low tech et de la sobriété énergétique qui perçoivent le CCS comme un alibi permettant aux industries polluantes de légitimer voire de prolonger leurs activités... Du côté de l'ADEME, la vérité se situe entre les deux, une société misant sur la sobriété énergétique seule serait socialement difficilement acceptable tandis qu'une société comptant uniquement sur les technologies et les CCS sans changer les comportements de consommation serait un « pari risqué ».

Elisabeth Bourguet

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