Coronavirus  : la « Première Guerre Mondiale » de la désinformation  ?

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L'arrivée d'une équipe chinoise pour aider l'Italie à lutter contre le Coronavirus a été largement médiatisée. L'influence chinoise a généré de la tension au sein des opinions publiques occidentales, et entre pays de l'UE, rejoignant ici les objectifs traditionnels de la désinformation russe.
L'arrivée d'une équipe chinoise pour aider l'Italie à lutter contre le Coronavirus a été largement médiatisée. L'influence chinoise a généré de la tension au sein des opinions publiques occidentales, et entre pays de l'UE, rejoignant ici les objectifs traditionnels de la désinformation russe. (Crédits : Reuters)
IDEE. L'impact de la crise sanitaire est tel que les dirigeants de tous les types de régime cherchent à convaincre leur population qu'ils gèrent bien la crise. Cet affrontement mondialisé de récits concurrents fait apparaitre une alliance objective entre la Chine et la Russie, nouvelle en matière de désinformation et d'influence digitale. Par Jean Tillinac, expert en stratégie d'influences digitales et en contre-ingérence informationnelle, associé du cabinet Avisa Partners.

Mensonges, travestissement des faits, volonté de se donner le beau rôle, rumeurs, sélection des informations en fonction de son intérêt, propagande... : la désinformation n'est pas une nouveauté. Mais des événements récents (élections américaines de 2016, « Macron leaks »...) ont montré avec acuité le danger particulier que représentent les campagnes de désinformation, lorsqu'elles sont alimentées à l'échelle des acteurs étatiques ou para-étatiques. Avec le déclenchement de la crise du Covid-19, une nouvelle étape a été franchie dans la mesure où narratifs et contre-narratifs ont embrasé la planète entière, prenant des airs de première « guerre informationnelle » mondiale, voire de Première Guerre Mondiale de la désinformation.

Convaincre « l'arrière » que l'on fait pour le mieux

L'internationalisation de l'affrontement des narratifs et contre-narratifs à laquelle nous faisons face s'inscrit pourtant d'abord dans un contexte de politique intérieure. Et il faut le noter : qu'il s'agisse d'une démocratie d'opinion, d'une démocrature ou d'une théocratie, l'impact de la crise sur les sociétés est tellement profond que les dirigeants de tous les types de régime tentent actuellement de convaincre leur population qu'ils ont bien réagi, qu'ils gèrent bien la crise. Rassurer « l'arrière ».

Le narratif central est donc unanimement partagé par les autorités au pouvoir sur l'ensemble de la planète : « Nous faisons au mieux ». Cette volonté de défendre son action n'est propre ni aux lubies d'un Trump, ni aux écoles russe ou chinoise de la désinformation, ni aux démocraties d'opinion les plus modérées. Elle peut prendre la forme d'opérations soigneusement télévisées par le pouvoir en place ou d'exercices quotidiens de « transparence », de visites présidentielles ou de mises en avant des autorités indépendantes de la santé, mais le cœur du message est toujours le même. « Nous faisons bien ».

Or, comment savoir si les dirigeants font « bien » sans éléments d'objectivation ou de hiérarchie ? C'est ici qu'arrive la nécessité de se comparer aux autres pays, l'Italie ayant dès le départ joué le rôle du mauvais élève dont on se gausse et dont l'échec rehausse le bilan des autres par comparaison. C'est aussi ce qui explique la focalisation presque maniaque sur l'analyse des « courbes » par pays. Et au fond, ce sont les narratifs de l'après-crise qui se préparent, déjà : « On ne peut rien nous reprocher, ça a été pire ailleurs ».

A cet égard, on notera la spécificité américaine, puisque les Etats-Unis sont les seuls à s'être donné publiquement un « cadre de performance » chiffré : à 200.000 morts, nous aurons été « parfaits » (pour reprendre la rhétorique de D. Trump), et si nous échouons, nous serons autour de 2 millions. Une façon de revendiquer un succès avec 300 à 500.000 morts « seulement » ?

Le « blame game » ou la recherche du bouc émissaire

Dans cette logique de performance comparée, le « blame game » (pratique qui consiste à accuser un autre pour se dédouaner) marche à plein. En France, assez vite, les candidats au titre peu envié de « coupable » ont été identifiés. Le Président et le gouvernement, bien sûr, le Conseil scientifique et le professeur Raoult, également, mais aussi in fine « les Français », pointés du doigt pour leur irrespect du confinement (avec des variantes centrées sur « les banlieues » ou « les Parisiens de l'Ile de Ré »). Le narratif qui prévaudra à la fin dessinera le paysage des vainqueurs et des perdants (politiques).

Qui « fait bien ? », qui « a raison ? », qui « avait prévenu ? » : autant de dimensions d'un narratif de la performance et du « bien faire » qui sont donc avant tout alimentées par le souci, à l'échelle nationale, de préparer la suite.

La Chine lance la guerre informationnelle

La globalisation de l'affrontement des narratifs, elle, s'est en fait jouée autour d'un acteur central : la Chine. Pour des motifs intérieurs de stabilité sociale, et extérieurs de prestige international, les autorités chinoises ont très vite souhaité détourner l'attention de l'origine géographique du virus. Brutalement, la Chine a donc modifié profondément sa doctrine traditionnelle en matière de désinformation et d'influence (en général centrée sur l'interne pour promouvoir la concorde et la confiance dans les autorités) pour adopter une approche que l'on pourrait dire « à la russe », consistant à porter le fer chez l'adversaire pour générer de la polémique au sein des opinons publiques externes.

Une « russification » des objectifs, mais pas de la méthode : l'influence chinoise continue à opérer selon une doctrine et des règles d'engagement bien spécifiques. A titre d'exemple, l'utilisation à visage découvert des réseaux diplomatiques (comptes Twitter des Ambassades, par exemple) tranche avec la logique traditionnelle d'astroturfing russe, qui consiste à ne pas apparaitre à visage découvert.

Cette « russification » de l'influence digitale chinoise s'est avérée lourde de conséquences. Car en parallèle du « blame game » un peu infantile lancé par le Président Trump sur le « chinese virus » (auquel ont répondu des infox concernant une prétendue « origine américaine », puis européenne, du virus), les autorités chinoises ont alimenté à marche forcée le jeu des comparatifs (en leur faveur) dans le monde entier.

En mettant en scène leur soutien à l'Italie, par exemple, ils ont mis en exergue le peu de solidarité européenne (la « diplomatie du masque », qui ne s'est pas limitée à l'Europe). Une mise en scène culminant avec une image largement partagée d'un Italien substituant le drapeau chinois à celui de l'UE sur le mât de sa ville. Surtout, en mettant en avant leur réussite sanitaire (la « courbe aplatie »), et leur capacité de réaction (l'hôpital construit en quelques semaines, les masques disponibles pour les soignants, les tests en grand nombre, le confinement sélectif...), ils ont généré un contrepoint cruel pour les pays occidentaux.

Vers une nouvelle géopolitique de l'influence digitale

L'influence chinoise a donc généré de la tension au sein des opinions publiques occidentales, et entre pays de l'UE, rejoignant ici les objectifs traditionnels de la désinformation russe. Celle-ci n'a d'ailleurs pas hésité à embrayer sur ces initiatives (via ses groupes d'influence sur Twitter notamment, et ses médias digitaux), et a joué un rôle d'accélérateur en relayant les contenus de la Chine en la matière via son propre dispositif. Une collaboration opportuniste, pragmatique, mais qui pourrait redessiner profondément la géopolitique de l'influence digitale.

La crise du Covid-19, devenue l'affrontement mondialisé de récits concurrents, a donc fait apparaitre une alliance objective Chine-Russie, nouvelle en matière de désinformation ou d'influence digitale, et dont il faudra scruter la structuration à moyen terme. La convergence doctrinale (même partielle et limitée aux objectifs) de ces deux puissances idéologiques est en tout cas un phénomène porteur de risque pour l'UE notamment, qui est à un tournant de son existence. Car ensemble, ces deux acteurs clés sont capables de poser des défis vitaux à la cohésion de démocraties occidentales qui vont, à coup sûr, sortir fragilisées de cette pandémie.

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a écrit le 08/04/2020 à 16:21 :
Quand on a Trump en face, il suffit de le laisser twitter et il fait tout le boulot de déconsidération de l'Amérique tout seul. A peine besoin de le faire marche et il court.

Le confinement à grande échelle, les hôpitaux, la fourniture de masques, rien de tout ça n'est faux. Les chinois n'ont pas besoin d'un rajouter. Les populations européennes sont à même de comparer les modes de gestion de la crise dans les différents pays et de comprendre qui fournit les masques... et qui est obligé de les acheter, donc qui a la main dans le jeu.

Pour ce qui est de l'origine géographique de la crise, je pense que Trump ne serait pas trop content qu'on rappelle que celle de 2008 a été causée par les subprimes américaines et que la première victime était Lehman brother qui a laissé une dette instantanée de 620 milliards de dollars.
a écrit le 08/04/2020 à 10:58 :
Et si le fait de dénoncer une désinformation était une désinformation, nous serions d'accord avec cette dénonciation!
a écrit le 08/04/2020 à 10:25 :
Certes mais notez comme tous les médias de masse occidentaux au final reprennent, en tiquant à peine, les chiffres officiels de ces pays là donnant raison à cette franche désinformation à peine cachée mais efficace malgré tout parce que diffusée par des médias de masse.

La guerre de la désinformation est menée depuis belle lurette par ces médias de masse dont ceux sont dictatures ne vont pas hésiter à mentir ouvertement, car bien entendu impossible de croire sérieusement que la chine n'a eu que quelques milliers de morts avec une population de plus de 1 milliard d'habitants, mais ceux des pays dits démocratiques eux la pratiquent également en orientant systématiquement l'information dans le sens de leurs décideurs.

Car il n'y a pas que le mensonge direct qui est de la désinformation mais également l'euphémisme, l'exagération, le silence, le buzz et-c... Plus subtiles mais tout aussi efficaces car en grand nombre.
Réponse de le 08/04/2020 à 18:56 :
Avez-vous que la certitude que la France joue à fond la carte de la transparence et que tous ses morts apparaissent dans les chiffres égrenés tous les soirs en commençant par les données... d'autres pays ?
Réponse de le 09/04/2020 à 11:09 :
@ Art

Non je ne l'ai pas mais une dictature officielle sur un milliard d'habitants ne peut qu'être plus puissante dans sa désinformation car repus à cela et j'aimerais bien que l'on publie ma réponse les gars... -_-
a écrit le 08/04/2020 à 10:16 :
Les chinois on leur a envoyé des tonnes de matériels en janvier (et des masques peut-être) mais il ne faut pas en parler pour ne pas leur faire "perdre la face" (honte suprème) ! et quand eux envoient du matériel ils en font une large publicité.
Si on avait envoyé 1000 respirateurs et cent millions de masques en Italie ne manqueraient-ils pas maintenant ? L'aide, souvent, c'est quand un seul pays est atteint par une calamité (tremblement de terre, tsunami, incendie comme en Suède ou Australie, etc) mais quand la planète entière est concernée c'est moins aisé à gérer (surtout à faire avec la pénurie, confinés, les chinois ne pouvaient rien produire pour honorer nos commandes urgentes)
a écrit le 08/04/2020 à 10:15 :
La désinformation, ce n'est pas nouveau. 70 ans de communisme , de censure, d'intoxication , de propagande , rien de neuf sous le soleil.
a écrit le 08/04/2020 à 9:47 :
on a tous vu dans nos modeles de communication que brailler et gesticuler, c'est rapidement insuffisant
ca ne date pas dhier
' la mediacratie', de de virieu, ou comment ceux qui ont renverse ceaucescu se sont precipites sur les antennes tele de la chaine nationale...
un peu comme les boites qui veulent creer une marque sans se demander ce que ca veut dire...

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