Coupe du Monde FIFA 2018, la belle opération de Vladimir Poutine

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Jean-Christophe Gallien.
Jean-Christophe Gallien. (Crédits : DR)
La Russie s'associe avec la FIFA pour coproduire un grand spectacle sportif global comme elle l'a fait avec le CIO pour les Jeux Olympiques. Et voraces et décomplexés, nous le dévorons, sans retenue, aveugles et sourds aux rares critiques qui tentent, en vain, de troubler la fête russe et globale du petit ballon rond. Magie de la Coupe du Monde de Football ! Par Jean-Christophe Gallien, professeur associé à l'Université de Paris 1 La Sorbonne, président de j c g a.

Une équipe nationale qui, après une entame inespérée, relève le défi de la qualification pour les huitièmes de finale et va défier l'un des ténors de la planète football, l'Espagne. Une première partie de tournoi sans incident, des spectateurs et des visiteurs ravis de l'organisation, des stades, des villes... et qui s'éclatent en sécurité.

Pendant que l'Union européenne se déchire sur les enjeux internes et externes de la migration entre pressions italiennes et exigences du Groupe de Visegrád, pendant qu'Erdogan triomphe en Turquie, que Xi observe de loin et prépare son dossier pour 2030 et la China World Cup, presque déjà vendue par la Fifa, alors que Donald Trump et le tsar Poutine préparent leur sommet bilatéral au lendemain de la finale, le monde s'oublie dans une orgie sportive made in Russia by la FIFA... et voilà la magie blanche de la Coupe du Monde qui opère une fois de plus.

Le pari sportif et diplomatique réussi de Poutine

L'effet boycott annoncé est peu ou pas visible. On en oublierait même les sanctions imposées par l'Union. Ce qui est certain, c'est qu'on a oublié leurs causes criminelles ou pas. Même la crise permanente au Moyen-Orient a presque disparu des écrans et son intensité a nettement baissé. La réussite est quasi totale et valide pour l'instant le pari sportif et diplomatique de Vladimir Poutine et des autorités russes.

Comme à travers les Jeux de Sochi, l'enjeu majeur pour la Russie était de poursuivre le réenchantement de sa puissance symbolique et l'affirmation de ses ambitions géopolitique.

Message de puissance et d'ambition

Vladimir Poutine cultive son remix contemporain de la Russie éternelle, entre Staline et Soljenitsyne, entre Pierre-le-Grand et Stalingrad, dans des allers-retours assumés effaçant toute frontière entre l'époque tsariste et l'Union soviétique ou encore l'après-1989. Une offre de réconciliation entre deux histoires, presque deux pays qu'il propose à son peuple.

Quand nous détournons les yeux du terrain, nous découvrons une démonstration de force globalisée de la Nation Russie. Un message de puissance et d'ambition adressé à la fois, nous venons de le voir, aux Russes mais évidemment à l'audience globale, nous tous.

Russie et FIFA coproducteurs d'une grande opération séduction

Grace à la FIFA, ses partenaires et diffuseurs, la Russie fait de la plus grande manifestation internationale du sport une fête Russe et planétaire à la fois. Une fête médiatique et télévisuelle que le pays continent et nous tous pouvons dévorer et dans laquelle nous pouvons communier via nos écrans démultipliés au delà des fuseaux horaires.

Malgré les nombreuses menaces et les critiques préalables, comme durant les Jeux Olympiques de Sochi, la Coupe du Monde déroule ses rencontres sans incident majeur et en sécurité. Vladimir Poutine avait déjà gagné la bataille interne, il est en passe de scorer imparablement vers l'extérieur.

La Coupe du Monde de Football comme les Jeux Olympiques et d'autres manifestations sportives ou culturelles visent pour un pays à s'imposer dans l'agenda du monde, le nôtre, celui des opinions publiques. Leur proposer d'entrer en conversation et au moins les obliger à tourner le regard, sinon positivement, en tous cas sur l'objet que vous leur offrez à consommer. Car c'est bien d'entertainment dont il s'agit.

La Russie s'associe avec la FIFA pour coproduire un grand spectacle sportif global comme elle l'a fait avec le CIO pour les Jeux. Et voraces et décomplexés, nous le dévorons, sans retenue, aveugles et sourds aux rares critiques qui tentent, en vain, de troubler la fête Russe et globale du petit ballon rond. Magie de la Coupe du Monde de Football !

Nourrir la conversation avec les autres (et prendre des places)

Certes, nous savons, comme Vladimir Poutine le sait, qu'en aucun cas on ne peut changer la perception profonde, encore moins les représentations intimes de son pays aussi simplement. Mais dans la globalisation plus encore qu'avant, il faut nourrir la conversation avec les autres, en permanence. Les positions ne sont pas durables, encore moins établies. Il n'y a plus de réelle préférence fidèle. Ici aussi l'obsolescence est de règle. Il y a donc des places à prendre, à gagner. Modifier l'image de la Russie, celle de son leader Vladimir Poutine, ne peut se réaliser avec l'enchaînement Jeux Olympiques, FIFA World Cup.

Un pays, un leader n'écrivent pas sur une page blanche lorsqu'ils s'expriment en direction de populations extérieures. Surtout un vieux pays comme la Russie à l'histoire récente encore complexe. Au mieux, on écrit sur un gribouillis indéterminé, au pire et le plus souvent, souvent on se heurte à une opinion ferme, gravée en profondeur et depuis longtemps dans les esprits et les coeurs.

Seule la continuité de l'effort et surtout les vrais actes de gouvernement et de diplomatie contribueront à créer un soft power russe encore naissant. Pas encore de victoire pour Vladimir Poutine et la Russie, mais une opération puissance et séduction réussie.

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Par Jean-Christophe Gallien

Professeur associé à l'Université de Paris 1-La Sorbonne
Président de j c g a 
Membre de la SEAP, Society of European Affairs Professionals

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Commentaires
a écrit le 30/06/2018 à 15:02 :
Vlad forever ! Qu’il soit enfin reconnu à la hauteur de son œuvre. Il y a une Russie avant et après lui. Prof Gallien, vous êtes dans le vrai et je peux témoigner de la vigueur du soutien populaire qu’il reçoit en échange.
a écrit le 30/06/2018 à 12:43 :
JC Gallien est toujours très à son avantage sur la géopolitique du sport. Mais que font la FIFA et le cio pour faire bouger les lignes vers plus de démocratie interne et externe ? Rien ! Et nous cautionnons.
Réponse de le 30/06/2018 à 18:25 :
Le sport devrait être un facteur de paix entre les nations, mais pour certains, toutes les occasions sont bonnes pour porter tort au pays organisateur. Les jeux de Sotchi en 2014 ont " coïncidé " avec les évènements de Maîdan et des appels au boycott des jeux. En 2018 l'affaire Skripal a justifié aussi pour certains parlementaires européens un appel au boycott . https://www.zerohedge.com/news/2018-04-22/european-parliament-urges-boycott-soccer-world-cup-russia . Apparemment peu suivi, en espérant qu'aucun évènement ne viendra ternir la compétition, Poutine comme tout chef d’État pourra s'en féliciter .
a écrit le 30/06/2018 à 12:37 :
Ce qui m’intéresse dans votre texte c’est votre regard sur le storytelling de Vladimir vers les Russes. Cette fusion des codes et des symboliques. Pour passer beaucoup de temps en Russie je peux vous dire que c’est exactement cela et que c’est très performant !
a écrit le 30/06/2018 à 12:33 :
Très bon papier, la Russie et Poutine exploitent brillamment les largesses complices des grandes organisations sportives qui ont besoin de sites et d’argent.
a écrit le 30/06/2018 à 12:29 :
Gallien porte un regard positif et il peut le faire parce que la FIFA et ses partenaires sont comme nous tous complices de ce blanchiment sportif de la dictature. Demain le Qatsr et après demain, il dit vrai la Chine. Toujours pertinent !
a écrit le 30/06/2018 à 12:25 :
J’aim ce point de vue éclairé et inspirant dans la droite ligne de ce que propose Jean Christophe Gallien dans vos colonnes. Poutine a en effet réussi son pari. Je le vois à travers mes voyages pro. Les réactions sont quasi exclusivement positives.
a écrit le 29/06/2018 à 19:34 :
"Jean-Christophe Gallien, professeur associé à l'Université Paris 1". Depuis que La Tribune publie ce monsieur, elle le laisse signer en cette qualité. La qualité professeur associé s'acquiert pour trois ans renouvelable via un décret. Or, il n'existe aucun décret de nomination pour ce monsieur. Sauf erreur de ma part, La Tribune laisse publier une personne se réclamant d'une qualité qu'il n'a pas.
a écrit le 29/06/2018 à 18:16 :
"On en oublierait même les sanctions imposées par l'Union. "

Franchement si on devait s'arrêter de consommer tout ce qui est éthiquement critiquable on peut d'ors et déjà tirer un trait également sur notre société marchande hein et se mettre à la permaculture et la solidarité à fond. Les dirigeants politiques et économiques nous désignent des ennemis à craindre et détester pour leurs seuls intérêts, nous pouvons nous permettre de faire comme nous le voulons et il est toujours sage de ne pas écouter ces gens là au final..

Moi vous savez les gens très enclins à critiquer les footballeurs sans regarder la poutre qu'ils ont dans leur œil commence à me faire rire jaune...

Quand j'entends Ferrari parler de façon méprisante des "millionaires qui courrent derrière un ballon" alors qu'elle même épouse d'un multimillionnaire j'ai de suite envie de lui répondre mais vous savez les (quelques) footballeurs ils gagnent honnêtement leurs millions eux on en est sûr au moins.

Par ailleurs alors que les médias de masse sont toujours enclins à nous faire nous déchirer entre peuples du monde, il faudrait que nous ne voyons pas des amis probables mais des concurrents à écraser, cette union des peuples sans aucune derrière cette coupe du monde serait plutôt un exemple à suivre pour eux.

LA preuve en ce moment je regarde très souvent l'équipe tv et franchement par rapport à nos médias de masse manipulateurs et abrutissants nous martelant sans arrêt le dogme néolibéral, ça fait de sacrés vacances.

Oui on comprend que les riches donc haïssent les footballeurs qui ont réussi, ils gagnent honnêtement leur vie en faisant d'énormes efforts; deux phénomènes leur étant totalement inconnus.

Et oui il est évident que la Russie a tout à y gagner en puissance politique mais nos dirigeants européens savent ils encore ce qu'est la puissance politique ? Je le dis sans rire et de façon un peu désespérée quand même...
a écrit le 29/06/2018 à 17:11 :
Tout n'est que jalousie! C'est un pays comme un autre et.. que l'on ne parle pas de 'dictature" quand on voit ce que devient l'UE de Bruxelles!
Réponse de le 29/06/2018 à 17:43 :
La différence est justement qu'avec Bruxelles, vous avez le droit de tenir ce genre de propos. Pour l'instant, Bruxelles ne fait pas emprisonner/assassiner ses dissidents. Pour l'instant, les élections européennes ne sont pas truquées.

Bref, il n'y a aucune matière à faire ce genre de comparaison, mais ça restent toujours la manière dont certains cherchent à détourner l'attention de leur dictateur préféré...

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