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Covid-19 en France : vers quelle évolution de l’épidémie ?

Pascal Crépey

Publié le 16 mars 2020 à 11:45

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IDEE. Emmanuel Macron a annoncé une série de mesures pour freiner le Covid-19. Suffiront-elles ? Comment l’épidémie pourrait-elle évoluer ? Pascal Crépey, épidémiologiste, apporte des éléments de réponse.

Épidémiologiste et biostatisticien à l'École des Hautes Études en Santé Publique, Pascal Crépey travaille sur la modélisation de la propagation des maladies infectieuses telles que la grippe. Il revient pour The Conversation sur l'épidémie de Covid-19.

_______

Jeudi soir, le président de la République Emmanuel Macron a pris la parole pour donner ses directives concernant la pandémie de Covid-19 en cours. Le ton semble avoir changé, et des mesures fortes ont été annoncées. S'achemine-t-on en France vers la même situation qu'en Italie ?

Oui, il n'y a aucune raison de penser que nous n'atteindrons pas en France les niveaux d'incidence du Covid-19 observés en Italie. Il y a juste un décalage dans le temps. Tous les pays européens sont dans le même cas.

Pour l'instant, la seule grande inconnue est l'impact de la saisonnalité sur la dynamique de l'épidémie. On constate en effet que dans les pays de l'hémisphère Sud le virus se propage moins, l'épidémie est moins forte. Les cas qu'on y observe semblent relativement sporadiques, et essentiellement liés aux importations depuis les zones touchées de l'hémisphère nord.

Certes, la qualité des systèmes de surveillance des différents pays de l'hémisphère Sud est parfois inégale, cependant on peut supposer que des pays comme l'Australie ou l'Argentine ont un suivi précis des cas d'infection. Vu que l'hémisphère sud est encore en été, ce constat pourrait signifier que la période estivale a un impact. Peut-être pas sur le virus lui-même, mais au moins sur sa propagation. En effet, en été les comportements de la population changent : on aère plus les habitations, on passe plus de temps à l'extérieur, on vit de façon moins confinée donc on se contamine moins...

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Si cela se confirme, on va potentiellement voir l'épidémie ralentir dans les prochaines semaines et s'acheminer vers une sorte de trêve estivale. À l'inverse, dans l'hémisphère sud, avec l'arrivée de l'automne et de l'hiver, l'épidémie de Covid-19 risque de flamber. C'est exactement ce que l'on observe chaque année pour la grippe.

À lire aussi : Ce que les coronavirus font à notre corps


La deuxième vague dont parlait le président hier serait donc celle qui arriverait chez nous à l'automne, si cette hypothèse de saisonnalité est correcte ?

Oui. Cette vague serait d'autant plus problématique qu'elle nous atteindrait en hiver, en même temps que l'épidémie de grippe traditionnelle. On ne ferait pas face à une, mais à deux épidémies. Or bien qu'il existe un vaccin qui peut nous protéger de la grippe, ce qui n'est pas encore le cas pour le Covid-19, son impact est conséquent : rien qu'en France, elle peut provoquer jusqu'à 10 000 morts par an et entraîner plus de 50 000 hospitalisations.

Pour revenir à la situation actuelle, s'il y a effectivement une influence de la saisonnalité, c'est une « bonne chose » que nous soyons en retard sur la situation italienne. La courbe de l'épidémie, qui va augmenter encore en mars et en avril, et aura un pic peut-être plus bas en France (grâce au retour des beaux jours) que celui que l'on verra en Italie...


Comment expliquer que nous soyions encore en stade 2 ?

Mise à jour du 14/03 : le directeur général de la Santé, Jérôme Salomon, a annoncé que la France était désormais au stade 3 de l'épidémie.

Je pense que c'est en partie lié à cette question de saisonnalité. Les mesures prises au stade 2 (qui consistent notamment à « prendre en charge les patients dans le cadre d'un parcours de soins sécurisé avec l'identification et la surveillance des personnes contacts ») permettent de freiner l'épidémie. Il s'agit de gagner du temps. Une fois que le virus circule totalement dans la population et partout, ce n'est plus efficace, mais ce n'est pas encore totalement le cas dans toutes les régions françaises. Certes, dans les Hauts-de-France ou dans l'Oise, voire en Île-de-France, il commence à y avoir pas mal de circulation virale. Mais toutes les régions qui peuvent maintenir encore le dispositif de stade 2 de suivi des cas doivent continuer à le faire pour gagner du temps.

Revers de la médaille : ces mesures de stade 2, qui ont pour objectif de casser les clusters (zones de regroupement de cas), d'isoler les personnes-contact, etc. sont très lourdes. Elles mettent les équipes de Santé Publique France à genoux. D'ailleurs, à l'EHESP, certains d'entre nous sont allés apporter leur aide à la cellule régionale, pour appeler les personnes malades, identifier les contacts, essayer d'isoler le plus de monde possible là où c'est encore pertinent.


Emmanuel Macron a également évoqué dans son allocution des « personnes plus jeunes », pourtant jusqu'ici le risque semblait plutôt focalisé sur les personnes les plus âgées

Je ne pense pas qu'on ait un changement de profil de l'épidémie. En revanche, ce qui est sûr, c'est que la maladie touche déjà des gens jeunes. Si on adapte les données chinoises au contexte français, ce que nous faisons avec nos modèles, les chiffres approximatifs pour les « jeunes » sont les suivants :

  • Moins d'1 % des cas ont moins de 10 ans ;
  • Moins d'1 % des cas se situent entre 10 et 19 ans ;
  • 5 % des cas ont entre 20 et 30 ans.

La tranche des 30 à 50 ans contient quant à elle 23 % des cas. On constate que même si on limite les « jeunes » aux moins de 30 ans, 6 % des cas sont dans cette tranche d'âge. Or certains modèles estiment que le SARS-CoV-2 pourrait toucher jusqu'à 80 % de la population, ce qui implique quand même que beaucoup de jeunes pourraient tomber malades. Même s'ils seront effectivement en plus faible proportion que les gens âgés.

À lire aussi : Coronavirus : comment sont soignés les patients atteints de pneumonies sévères ?

L'OMS de son côté a tendance a considérer qu'il n'y a pas de cas asymptomatiques, et que les seuls cas asymptomatiques décrits l'ont été avant qu'ils développent des symptômes. Si c'est le cas, effectivement l'incidence de la maladie est beaucoup plus faible chez les personnes jeunes.


Qu'en est-il du taux de létalité de l'infection ? Les estimations les plus fréquentes tournaient autour de 2 à 3 %, est-ce toujours le cas ?

Selon moi, parler d'un taux de létalité général n'a pas tellement de sens, car les variations en fonction de l'âge sont énormes. Pour l'instant nous n'avons pas de chiffre généralisable en France. Si on regarde les chiffres en Lombardie, il peut atteindre 10 % des cas hospitalisés. Mais il s'agit de patients qui sont relativement âgés.

Si on regarde plutôt la sévérité des cas que la mortalité, les données chinoises indiquent qu'au moins 30 % des plus de 65 ans développent des formes sévères, et que plus de 20 % d'entre eux sont à risque d'être admis en réanimation. Or le taux de létalité en réanimation est de 50 %.

Les comorbidités (pathologies associées, telles que diabète, maladie cardiaque...) jouent, mais il existe des cas sans comorbidité. C'est vraiment une question de probabilité : tout peut exister, mais cela dépend à quelle fréquence. On n'a pas encore les chiffres des cas sans comorbidité.


Nous avons appris hier la fermeture des écoles et des crèches ? Est-on désormais sûr que les enfants jouent un rôle actif dans la transmission ?

On sait depuis longtemps qu'il existe des cas d'infection d'enfants. Au début de l'épidémie, des familles avaient été dépistées et on avait découvert que les enfants pouvaient être atteints, mais qu'ils ne présentaient pas forcément de symptômes. Les charges virales retrouvées chez eux étaient néanmoins a priori compatibles avec la transmission du virus.

Le problème est que les chercheurs n'ont actuellement pas le temps ni les moyens logistiques nécessaires pour mener des études poussées visant à dépister le coronavirus chez les enfants. Donc dans le doute, la fermeture des écoles peut être une mesure intéressante à prendre.

Les modèles qui tentent d'évaluer l'impact de ce type de mesure montrent cependant qu'il est relativement faible. Une telle fermeture ne ferait décroître le nombre de cas que d'une dizaine de pour cent. Mais c'est toujours bon à prendre : on parle de morts potentiels évités...


Quelles sont selon vous les mesures les plus efficaces à prendre ?

Il faut isoler les personnes fragiles, et éviter à tout prix que les personnes de plus de 65 ou 70 ans soient en contact avec des gens qui pourraient être asymptomatiques ou porteurs du coronavirus. C'est une des recommandations évoquées hier soir, et c'est clairement celle qui a le plus d'impact, car le poids de la maladie va porter sur ces tranches d'âge là. Si on peut les protéger, on se décharge d'une grosse partie du fardeau épidémiologique.

Étant donné qu'il n'est pas facile de couper tout contact avec les plus de 65 ans, tout ce qui peut contribuer à réduire la circulation du virus est bon à prendre. D'où la fermeture des écoles, collèges, lycées et universités. Même s'il s'avère que les enfants sont moins infectés qu'on le suppose et transmettent moins le virus, les jeunes de 15 à 30 ans sont aussi des vecteurs potentiels. Les gens habitent dans des endroits différents, se rejoignent dans les lycées, les amphis etc. Tout ça, ça crée du mélange, des contacts sociaux, et donc participe à la diffusion de la maladie.

Leur fermeture vise à réduire la transmission, et donc réduire le risque d'infection des plus fragiles. Au-delà de la limitation des contacts sociaux, au niveau individuel il faut que chacun se souvienne des « gestes barrières » : éternuer dans son coude, utiliser des mouchoirs à usage unique, se laver les mains... Sur ce dernier point, je suis toujours un peu étonné de tout ce battage autour des gels hydroalcooliques. J'en ai même vu dans les toilettes à côté du lavabo. C'est un non-sens : le gel hydroalcoolique c'est quand on ne peut justement pas se laver les mains ! Le plus efficace, ça reste de se laver les mains correctement, avec du savon...

The Conversation _______

Par Pascal Crépey, Professeur, département Méthodes quantitatives en santé publique (METIS), EA 7449 REPERES, École des hautes études en santé publique (EHESP)

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Pascal Crépey

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