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Danone, vaccin Covid-19, transition énergétique : trois illustrations de la complexité du profit

Marc Guyot et Radu Vranceanu (*)

Publié le 29 mars 2021 à 08:59 - Mis à jour le 29 mars 2021 à 09:38

Marc Guyot et Radu Vranceanu

Marc Guyot et Radu Vranceanu.

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OPINION. L'éviction d'Emmanuel Faber de la tête de Danone pour ses piètres résultats économiques, l'incroyable rapidité de mise au point de vaccins contre le Covid-19 ou encore le choix des majors pétrolières d'investir dans les énergies renouvelables relèvent de décisions justifiées d'abord par le profit. Contrairement à une critique courante qui y voit un mal en soi, le profit est neutre en ce sens qu'il est un simple indicateur d'efficacité, indépendamment du bien produit. (*) Par Marc Guyot et Radu Vranceanu, professeurs à l'Essec.

Il est devenu courant pour les diverses autorités morales institutionnelles autoproclamées d'accuser de tous les maux la recherche du profit, la loi PACTE de mai 2019 constituant un sommet cette tendance. Celle-ci a modifié le Code Civil pour introduire le concept d'intérêt social dans la mission de toute entreprise, sans le définir avec précision. La façon usuelle avec laquelle les économistes posent le profit en tant qu'objectif principal de l'entreprise devient politiquement incorrecte et doit s'accompagner d'excuses expliquant que c'est une grossière approximation dictée par le souci d'obtenir une simplification algébrique et que ça n'a plus rien de réel.

Pourtant, s'il y a une chose dont les économistes, et d'ailleurs tous les scientifiques, sont certains, c'est que les faits sont têtus. Il est évident que l'évolution de la société et de ses composantes vers une plus grande sensibilité aux enjeux sociétaux d'inclusion, de lutte contre la pauvreté et aux enjeux climatiques touche aussi les entreprises puisqu'elles sont constituées d'êtres humains qu'ils soient managers, actionnaires, travailleurs interagissant avec d'autres êtres humains - fournisseurs, clients, concitoyens touchés par les externalités productives. Les citoyens qui composent une entreprise n'oublient ni leur éthique ni leur sensibilité et vont répondre favorablement aux enjeux sociétaux.

Pour positives que soient ces évolutions, elles ne peuvent en aucun cas s'opposer aux lois de l'économie qui veut qu'une entreprise ne survit que tant qu'elle réalise un profit positif ou nul et est appelée à disparaître lorsqu'elle accumule des pertes et détruit de la valeur. Maintenir artificiellement en vie une entreprise en pertes dont les produits ne trouvent plus preneurs et dont la technologie est dépassée est un gaspillage de ressources pour une production qui n'intéresse personne.

A cet égard, l'exemple de l'éviction récente du PDG de Danone est particulièrement riche d'enseignements. Ce dirigeant avait œuvré avec diligence pour repositionner Danone dans une optique progressiste d'entreprise à mission intégrant le bien-être humain plutôt que le profit comme objectif prioritaire. Cette posture est en soi très positive et a été bien perçue par les parties prenantes, actionnaires, consommateurs et employés de même que par les autorités politiques et, en juin 2019, les actionnaires avaient voté le changement de statut à 99%. Si, de ce point de vue, l'action d'Emmanuel Faber est une réussite exemplaire, en revanche, en termes de profitabilité, l'évolution de Danone sous sa direction a été en dessous du médiocre. La superposition de la profitabilité de Danone et de ses pairs comme Unilever ou Nestlé est cruelle et a conduit à son éviction, à l'ancienne, pour résultats économiques insuffisants. Il n'y a pas d'explication facile pour cette sous-performance mais ce sont très probablement les choix organisationnels et les tensions internes qui pourraient expliquer la faiblesse de la performance de Danone et non son positionnement en entreprise à mission.

Les deux fonds activistes opposés à Emmanuel Faber n'ont pas critiqué l'orientation sociale mais la médiocrité de la performance économique. Visionnaire ou non, un PDG ne peut pas réussir s'il n'est pas suivi par ses équipes. Le plan de licenciements mis en place en novembre 2020 n'a pu qu'aggraver la perte de confiance, et sans ce lien, l'atteinte des objectifs devient très difficile. La situation de Danone met en lumière deux éléments importants. Le premier est qu'une entreprise doit produire des résultats suffisants, plus ou moins en ligne avec les performances de ses pairs. En second lieu, un dirigeant ne peut pas porter à lui seul le projet sociétal de l'entreprise, il doit savoir le partager et entrainer toutes ses équipes dans cette direction. Si la performance économique est insuffisante, il sera très difficile de convaincre ses propres employés.

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A contrario, les entreprises pharmaceutiques et de biotechnologie n'ont pas le statut d'entreprises à mission. Elles cherchent à réaliser des profits. C'est une industrie décriée pour ses prix très élevés et en constante augmentation et son intérêt pour les médicaments qui rapportent. Il n'en reste pas moins que nous avons bien assisté à une mobilisation exceptionnelle de ces firmes pour jouer leur rôle de pourvoyeur de médicaments et de pourfendeurs d'une des plus grandes menaces sanitaires des 50 dernières années.

L'incroyable production de quatre vaccins fonctionnels contre le Covid19 (Pfizer-BioNTech, Moderna, AstraZeneca, Johnson&Johnson) en moins d'un an par l'industrie pharmaceutique n'est absolument pas liée à une préoccupation de profit de court terme mais à ce que l'entreprenariat a de plus noble, innover pour répondre à un besoin solvable de la société. Le profit qu'elles vont réaliser est largement mérité, en tant que récompense des risques encourus et d'avoir trouvé la solution les premiers, comme l'avait indiqué l'économiste Israel Kirzner il y a des années. Le profit de BioNTech, qui est maintenant estimé à 2 milliards de dollars, fait suite à 12 ans de pertes et d'investissements dans un programme de recherche pionnier autant que risqué. Il est stupéfiant de constater qu'AstraZeneca qui a réussi à produire un vaccin peu coûteux, et qui a renoncé à tout profit avec l'objectif de permettre la vaccination des pays pauvres, se trouve vouée aux gémonies par les dirigeants de l'UE. Ces derniers, qui avaient jeté leur dévolu sur ce vaccin peu onéreux et en avaient préempté des quantités considérables, sont maintenant frustrés des lenteurs et des ratés dans la montée en régime de la production de ce vaccin.

Enfin il est également convenu de dénoncer l'avidité des producteurs de combustibles fossiles en imputant à leur recherche de profit le dérèglement climatique causé par l'accumulation de dioxyde de carbone dans l'atmosphère. Il est vrai que ces entreprises sont profitables et représentent un investissement de long terme sûr, de même qu'il est vrai que c'est la consommation de leurs produits qui a conduit à la situation climatique présente. En revanche, la responsabilité incombe davantage aux gouvernements et à la lenteur de l'émergence d'accords internationaux et de normes internes sans parler de la quasi-absence de vraie taxe carbone ou de marchés du carbone couvrant l'ensemble des utilisateurs d'énergie fossile. Les avancées dans ce domaine avec les engagements pris par les principaux pays de neutralité carbone entre 2050 et 2060 a changé la donne. En effet, de plus en plus d'entreprises visent la neutralité carbone également permettant enfin d'envisager une transition énergétique possible. Les marchés financiers ont intégré ce changement structurel en valorisant fortement les producteurs d'énergie renouvelable comme NextEra et Iberdrola et en dévalorisant les majors du pétrole. La situation a amené les actionnaires de ces majors à exiger des dirigeants des plans de développement et d'investissements pour un futur sans pétrole afin de sécuriser la génération de profit. BP a présenté le premier ses plans et ambitionne la neutralité carbone pour 2050 également grâce à l'innovation et le basculement vers le renouvelable. Si dans le passé la recherche du profit les a emmenées à produire de l'énergie fossile qui a permis un développement économique rapide et une lutte efficace contre la pauvreté, c'est toujours la recherche du profit qui les pousse à basculer vers l'énergie renouvelable et la capture du carbone, maintenant que les priorités de notre société ont changé.

Le profit est neutre en ce sens qu'il est un simple indicateur d'efficacité, indépendamment du bien produit. Le rejeter reviendrait à créer une économie de gaspillage, ce qui serait désastreux tant en termes de lutte contre la pauvreté que de dérèglement climatique et environnemental. C'est au gouvernement d'établir les règles et normes de bon sens pour préserver la planète et atteindre le bien commun tel qu'il s'exprime dans les aspirations de leurs citoyens.

Marc Guyot et Radu Vranceanu (*)

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