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Dans l'Histoire, la sobriété a longtemps été une évidence

François Jarrige, maître de conférences en histoire contemporaine à l'Université de Bourgogne

Publié le 17 octobre 2022 à 07:00 - Mis à jour le 17 octobre 2022 à 13:02

Chasse au gaspi

Photo d'illustration

CC

Le Quotidien Numérique

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Le Printemps de l'économie se tient cette semaine au CESE sur le thème de la sobriété. Un concept qui a beaucoup évolué dans le temps et tend à s'imposer comme une évidence.

Le retour des guerres, des pénuries et de l'inflation, dans un contexte de catastrophes environnementales, a propulsé le thème de la sobriété au premier plan. Le mot n'a sans doute jamais autant circulé dans les médias et les conversations. Longtemps utilisé pour décrire le fait de boire peu d'alcool, il renvoie désormais au fait d'économiser la planète et ses ressources. Initialement portée par les mouvements écologistes et perçue avec suspicion, la notion de sobriété tend à s'imposer comme une évidence. L'association NegaWatt, créée en France en 2001, a contribué à la diffuser. En 2010, un ouvrage à succès de Pierre Rabhi appelait également à une « sobriété heureuse ». La sobriété énergétique s'affiche désormais comme un objectif des politiques publiques et a été inscrite dans la « loi relative à la transition énergétique pour la croissance verte » votée en 2015.

Mais la sobriété a des contours flous et ambigus. Entre la réduction des consommations et la relance d'un projet productiviste, le chemin est sinueux. En œuvrant pour une réduction des consommations d'énergie, la sobriété s'oppose à la thèse du découplage qui imagine que la croissance économique pourrait se poursuivre en réduisant ses impacts environnementaux, grâce à une efficacité accrue. La loi de 2015 l'associe à un « mode de développement économique respectueux de l'environnement », mais également garant de la compétitivité des entreprises. Dans ce contexte le mot risque fort de s'ajouter au long catalogue des oxymores qui prolifèrent depuis l'apparition du « développement durable » et de la « croissance verte ».

Loin de la sobriété revendiquée, les sociétés contemporaines extraient et utilisent toujours plus d'énergie et de matières. Si la consommation d'électricité tend à se stabiliser en France - après avoir triplé entre 1973 et 2010 -, elle continue de croitre dans le monde alors que l'électrification ne cesse de s'étendre. De 1820 à 2000, la consommation mondiale d'énergie a été multipliée par 25. Entre 2000 et 2017, la consommation d'énergie finale a augmenté de 40%, entraînant une relance des émissions de CO2. Les combustibles fossiles représentent toujours plus de 80 % de l'énergie primaire...

Face au changement climatique, les efforts continuent de porter sur la recherche de gains d'efficacité, ou la promotion des énergies renouvelables, censées se substituer aux énergies fossiles. La sobriété invite plutôt à réfléchir aux non-usages, aux diminutions de consommation, en bref aux modes de vie et à la signification des besoins et de ce qu'on nomme confort. Rompre avec l'idéal d'abondance énergétique, sur lequel se sont construits les économies industrielles et les modes de vie depuis 200 ans, devient pourtant chaque jour plus urgent.

Loin d'être une nouveauté, il faut rappeler combien la sobriété a longtemps été une évidence. Avant l'âge industriel, elle était même dominante lorsque l'accès à l'énergie était marqué par des contraintes importantes, faisant des mondes anciens des sociétés de faible intensité énergétique. Même si certaines populations ont surexploité leur milieu avant le capitalisme, durant la majeure partie de l'histoire humaine, les populations ont su s'organiser pour répartir des ressources peu abondantes, gérer la pénurie pour se chauffer, s'alimenter, se déplacer. Si la sobriété a de plus en plus été interprétée, à partir du XIXe siècle, comme un signe de misère, ou de radinerie, devenue moralement scandaleuse, pour de nombreuses communautés humaines elle était une condition de survie.

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Sans idéaliser la frustre simplicité des sociétés passées, n'y aurait-il pas quelques leçons à tirer de ces modes de vie ? Pour se préserver des rigueurs du temps, les populations paysannes privilégiaient par exemple des méthodes simples comme l'adaptation du corps au milieu : en se couvrant de vêtements chauds y compris à l'intérieur, en utilisant des petites bouilloires portatives, ou en adoptant des modes de sociabilité adaptés.

À l'âge industriel lui-même, de nombreux acteurs ont privilégié la sobriété, et cherché à se passer des combustibles fossiles coûteux et difficiles à mobiliser, en développant par exemple les « énergies naturelles » comme l'hydraulique, l'éolien, la force des bêtes. Depuis deux siècles, beaucoup d'observateurs du capitalisme industriel se sont aussi inquiétés du gaspillage, allant jusqu'à craindre l'effondrement de la civilisation. Lors du débat sur « la question du charbon » en Grande-Bretagne dans les années 1860-1870, élus et experts craignaient déjà que l'épuisement des réserves ne plonge le pays dans le chaos. Une taxe « carbone » sur le charbon afin d'en éviter le gaspillage et la surconsommation est même proposée. Par la suite, à chaque crise, hausse de prix ou guerre qui bloque les flux d'approvisionnement, le débat ressurgit.

Durant les deux guerres mondiales du XXe siècle, les problèmes d'approvisionnement contraignent les populations à réduire leurs consommations. Les États décident des rationnements, les entreprises et les habitants imaginent des stratégies pour produire et se déplacer sans pétrole ni charbon. Si, en France, les privations ont été perçues comme une souffrance intolérable née de la défaite et de l'occupation, en Grande-Bretagne, le rationnement fut davantage accepté comme un moyen de s'organiser collectivement pour affronter l'ennemi et souder la population. Ces expériences furent toutefois de courtes durées et, après la fin des conflits, la sobriété ne tarde pas à être repoussée comme le fruit d'une contrainte extérieure inutile à l'heure des modernisations.

À partir des années 1960, puis surtout lors des crises des années 1970, le développement de systèmes de production d'énergie sobres et non polluants revient en force. Les énergies renouvelables sont alors créditées de toutes les vertus. Elles seraient virtuellement inépuisables puisqu'elles reposeraient sur la captation des rayons du soleil ou la force des vents. Ces énergies alternatives sont par ailleurs dotées d'une forme de pureté dont sont dépourvus les hydrocarbures. Une telle vision n'est pas nouvelle tant le soleil est associé de longue date à la salubrité, à la pureté voire à la régénération du corps et de l'esprit.

Loin d'être le fruit d'une prise de conscience récente, l'appel à la sobriété et la nécessité de freiner la dépendance aux combustibles fossiles n'ont cessé d'accompagner l'expansion des sociétés industrielles. Mais, hier comme aujourd'hui, elle se heurte à de multiples freins : l'inertie politique et l'influence des lobbys, les divisions de la communauté internationale, le poids des imaginaires, la confiance excessive dans l'inventivité humaine ou encore les contraintes qu'imposent des habitudes et des infrastructures dont il est de plus en plus difficile de s'échapper.

François Jarrige, maître de conférences en histoire contemporaine à l'Université de Bourgogne

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