De l'économie du partage à la démocratie du partage

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L'économie du partage bouscule les modèles économiques traditionnels beaucoup plus vite et bien plus efficacement que la démocratie du partage ne parviendra à faire bouger les schémas politiques traditionnels. Par Pierre Goudin, Haut fonctionnaire mis à disposition des institutions européennes

Depuis moins d'une décennie, nombre de pays partout dans le monde découvrent un phénomène économique sans précédent, tant par son ampleur que par sa vitesse de développement et de propagation : l'économie du partage, qui favorise les transactions économiques directement entre particuliers grâce à des plateformes électroniques d'intermédiation, connaît en effet un essor spectaculaire dans bien des secteurs.

 Les études consacrées à ce sujet sont quasi unanimes quant au constat : rarement dans l'histoire économique un nouveau modèle se sera développé aussi rapidement, avec des résultats aussi probants. Parmi de multiples sources, on pourra ainsi se référer au rapport publié en janvier 2016 par le think tank du Parlement européen, qui estime le potentiel de ce secteur dans l'Union européenne à 134 milliards d'euros sur les moyen et long termes (avec un maximum théorique de 572 milliards, si l'ensemble des obstacles au marché intérieur étaient levés).

 Se passer des intermédiaires

Les déterminants de ce phénomène sont connus :

- ils sont tout d'abord macro-économiques : la persistance tant du chômage que de la crise économique a réduit le pouvoir d'achat des ménages, poussant ces derniers à chercher des sources de revenu complémentaires, à travers la vente ou la location de biens sous-utilisés ;

- ils sont ensuite technologiques : le développement d'Internet a été décisif pour celui des plateformes de partage, rendues technologiquement possibles, à un coût accessible ;

- ils sont enfin sociaux et sociétaux : les jeunes générations sont d'emblée familières des outils informatiques et n'hésitent pas à y recourir ; elles sont sensibles aux modèles économiques compatibles avec le développement durable ; surtout, la persistance d'un environnement économique déprimé les rend méfiantes à l'égard des pouvoirs et des structures établis, y compris lorsqu'il s'agit d'entreprises. Aussi, elles cherchent à se passer d'intermédiaires parfois coûteux et souvent inadaptés, incapables de répondre à leurs besoins spécifiques, en recourant à des alternatives, à de nouveaux schémas relationnels et de consommation.

 Une dimension sociale

Ainsi, l'émergence et l'expansion de l'économie du partage ne répondent pas uniquement à un choix ou à un besoin économique ; il y a aussi, dans ce phénomène, une dimension incontestablement sociale. Il n'est dès lors pas étonnant que ce qui se passe dans la sphère économique et sociale investisse la sphère politique, tant leur intrication est forte. Les mêmes causes produisant des effets similaires, on assiste depuis quelques années, et de plus en plus aujourd'hui, à des initiatives ou des revendications visant à établir ce que j'appellerai une démocratie du partage - par parallèle évident avec le concept reconnu d'économie du partage, mais qu'on désigne le plus souvent sous le vocable de démocratie participative (par opposition au modèle classique de la démocratie représentative).

 Méfiance à l'égard des institutions

Les exemples de ces formes nouvelles d'expression abondent : elles sont elles aussi motivées par l'insatisfaction croissante à l'égard de systèmes politiques déconnectés de la réalité et impuissants à résoudre les problèmes du quotidien, par la méfiance accrue à l'égard de tout ce qui est institutionnel, par la facilité à s'exprimer urbi et orbi grâce à Internet. De la tenue d'un blog à la multiplication d'associations et d'ONG en passant par le recours aux referendums locaux, tout témoigne de ce que l'individu / le citoyen revendique désormais de donner son avis et de peser sur l'élaboration ou le contenu d'une politique, au même titre que l'expert, le militant investi ou l'apparatchik de longue date d'un parti.

 La télévision nous en offrait récemment un exemple emblématique : dans « L'Emission politique » de France 2, le candidat à la primaire de la droite et du centre Bruno Le Maire était brièvement confronté à l'écrivain et citoyen engagé Alexandre Jardin. Ce dernier, à l'origine d'un mouvement citoyen, apostrophait avec virulence son interlocuteur, « coupable » de ne pas avoir tenu compte dudit mouvement - et plus largement du phénomène d'initiatives citoyennes protéiformes évoqué ci-dessus - dans son programme politique. L'échange tournait vite au dialogue de sourds, la revendication immédiate et absolue de reconnaissance exprimée par l'écrivain se heurtant à l'incapacité globale du système politique actuel - et de ses représentants - à intégrer dans leur mode de fonctionnement et de production idéologique des initiatives comme la sienne.

 De fait, ce qui est à venir est assez prévisible : de même que l'Europe économique a précédé l'Europe politique, et s'est développée plus rapidement et plus profondément que cette dernière, il y a fort à parier que l'économie du partage ne soit appelée à bousculer les modèles économiques traditionnels beaucoup plus vite et bien plus efficacement que la démocratie du partage ne parviendra à faire bouger et évoluer les schémas d'organisation traditionnels de la démocratie représentative.

 Pierre Goudin

Haut fonctionnaire mis à disposition des institutions européennes

 Les opinions exprimées dans cet article le sont à titre personnel. Elles n'engagent que son auteur et ne représentent pas la position des Institutions sur ces sujets.

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Commentaires
a écrit le 09/12/2016 à 12:28 :
Méfiance à l'égard des institutions publiques et privées puisque la haine des gens vis à vis des banques ne fait qu'augmenter puisqu'on leur laisse faire tout ce qu'elles veulent, tout comme les assurances d'ailleurs.
a écrit le 09/12/2016 à 9:13 :
Point de vue intéressant ,mais pourquoi la démocratie du partage n'évoluerait-elle pas rapidement dans le monde dans lequel nous vivons crises, mutations,ruptures etc...

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