De « Sully » à Trump : la légende de l’individu contre l’organisation

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(Crédits : DR)
Le film « Sully » repose sur un mensonge : le pilote n’a pas été inquiété par la commission d’enquête. Ce mensonge soutient une idéologie qui occulte le rôle des organisations dans nos sociétés. Par Hervé Laroche, ESCP Europe

Dans le film Sully, Clint Eastwood retrace l'exploit de ce commandant de bord qui a posé sur une rivière son Airbus A320 privé de ses deux réacteurs. Le moteur dramatique du film réside dans une opposition entre cet individu héroïque et une administration persécutrice qui lui demande des comptes, au motif qu'il aurait dû chercher à se poser sur un aéroport proche plutôt que de tenter un amerrissage extrêmement risqué.

Cette histoire est belle, par la grâce poétique de cet improbable amerrissage salvateur, par le triomphe d'un individu qui impose sa volonté et son expérience aux défis de la matière (l'avion aux prises avec la gravité) et par le fait que cet individu, loin d'être un superhéros, n'est qu'un homme ordinaire qui, placé dans des circonstances extraordinaires, a donné le meilleur de lui-même.

Un homme ordinaire... oui, mais...

Tout ceci, le film le met bien en lumière. Cependant, il insiste surtout sur une opposition : celle d'un individu confronté, après son exploit, à une organisation bureaucratique et impersonnelle qui n'a foi que dans les règlements et dans les calculs des ingénieurs. Eastwood veut nous montrer l'oppression que subit Sully pour mieux faire ressortir le triomphe de l'individu sur l'organisation.

Malheureusement, cette histoire-là est fausse. S'il est vrai que Sully a dû se soumettre à une enquête approfondie, il est faux qu'il ait été persécuté par une bureaucratie aveugle. L'écrivain, journaliste et pilote de renommée internationale William Langewiesche a analysé l'affaire en détail dans un superbe livre publié dès 2009 (Fly by Wire : The Geese, the Glide, the Miracle on the Hudson). Langewiesche a assisté aux séances de la commission d'enquête et a rencontré Sullenberger.

Comme Eastwood William Langewiesche pense que Sully a pris la bonne décision et a effectué une manœuvre techniquement remarquable. Comme Eastwood il dépeint Sully comme un « type bien ». Mais à la différence d'Eastwood, il souligne l'importance du comportement parfait de l'avion dans ces circonstances exceptionnelles. Et surtout, il montre que ni Airbus, ni la commission d'enquête, ni aucun autre acteur n'a cherché à mettre Sully, devenu d'emblée un héros national, en accusation.

Mais n'est-il pas normal qu'un cinéaste torde quelque peu la réalité pour raconter une belle histoire ? N'est-ce pas là le privilège de l'artiste ? Sans doute, même si la question de l'honnêteté se pose lorsque l'œuvre, qui joue sur un registre réaliste, couvre une « histoire vraie » aussi récente et non d'un épisode historiquement lointain.

Le rejet de l'organisation

Le point essentiel ici est d'un autre ordre. Ce que révèle cette distorsion des faits dans le film de Clint Eastwood, c'est le rejet de la nature organisationnelle de notre société. Là où règnent les organisations, il ne veut voir que des individus. Plus exactement, les bons sont les individus, les mauvais sont les organisations. Eastwood rêve d'une société sans organisations. Et le succès d'un film comme Sully (et de nombreux autres) témoigne du haut degré de partage de ce rêve par les membres de nos sociétés, ceux-là mêmes qui demandent - légitimement ! - à voyager et plus généralement à vivre en sécurité.

Car enfin imaginons une société où un pilote aurait pu prendre une décision engageant la vie de 155 personnes sans qu'ensuite on lui demande des explications sur cette décision. Qui d'entre nous monterait dans un avion de ligne en sachant que le pilote peut agir à sa guise sans que personne ne soit en droit de lui demander des comptes ? Qui accepterait de confier sa vie à des personnes affranchies de toute règle ?

Ces temps glorieux du pilote solitaire ne sont plus. Faire voler un avion de ligne n'est pas le résultat d'une action individuelle. C'est le résultat d'une multitude d'actions organisationnelles. Si nous pouvons prendre des avions avec un niveau de risque inférieur à celui que nous acceptons quand nous voyageons en voiture, c'est bien sûr parce que des pilotes compétents sont aux commandes, mais c'est avant tout grâce aux dispositifs complexes que les organisations impliquées (constructeur, compagnie aérienne, contrôle aérien, institutions de contrôle, etc.) ont construits et font fonctionner de manière coordonnée.

Des sociétés d'organisations et non plus d'individus

Et ceci est vrai aussi à propos des trains, des métros, de nos soins de santé, de nos téléphones portables, de notre approvisionnement quotidien, de nos loisirs... C'est un fait, nos sociétés sont des sociétés d'organisations et non plus d'individus. On peut le regretter, mais on ne peut le nier. Et on doit reconnaître qu'il n'y a pas d'autre choix, du moins à moyen terme.

Bien entendu, ces organisations sont elles-mêmes faillibles et imparfaites. Elles sont portées à développer les défauts bureaucratiques bien connus : amour excessif des règles, fascination pour la technologie, méfiance envers les capacités des hommes, ignorance des complexités des situations particulières, etc. Il est normal et sain qu'on les critique à leur tour. Il est naturel aussi que l'employé, le consommateur et le citoyen se défient de la puissance considérable de ces organisations, réclament d'avoir la place qui leur est due et exigent qu'elles ne puissent régner sans partage.

Voilà bien le véritable enjeu : le contrôle de ces organisations et de leur puissance.

C'est pourquoi le film d'Eastwood est mensonger et dangereux. La voie raisonnable n'est pas d'exalter l'individu rebelle et de condamner les organisations, mais de les améliorer pour mieux les maîtriser. La science des organisations existe et a produit, depuis environ un siècle de travaux, un savoir considérable. Pourtant, ce savoir n'est que très peu mobilisé par ceux qui nous dirigent. Quant au grand public, il n'en sait rien ou presque : les programmes d'éducation n'en disent rien et la culture populaire pas davantage.

Quel ordre social ?

Quel ordre social ? Allons plus loin : quel est l'ordre social que soutient le mensonge de ce film ? Eastwood a déjà donné la réponse : il a soutenu Donald Trump. Cet ordre social n'est pas une société libérée des mauvaises organisations, mais une société qui se raconte des histoires. Ce n'est pas une société où triomphe l'individu ordinaire, le « type bien », à l'image de Sully, mais une société où des individus qui, comme Trump, ont su se construire une légende, se servent des organisations pour accroître leur pouvoir et leur richesse. En entretenant la légende de l'individu contre l'organisation, Eastwood pousse Trump derrière Sully. Ce faisant, il trahit Sully, le « type bien ».

The Conversation__________

 Par Hervé Laroche, Professeur Stratégie, Hommes et Organisations, ESCP Europe
La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation

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Commentaires
a écrit le 13/12/2016 à 13:33 :
Je pense que votre article, qui va dans le sens d'un "populisme cinématographique" qui serait en lien avec l'air du temps politique, est intéressante dans le fait qu'elle oublie un élément majeur du débat : ce n'est pas contre "les organisations" que s'élève ce film, mais contre le déni institué du "facteur humain". Ce déni du facteur humain vaut également dans le monde du travail : c'est le "management" (et les nouvelles formes d'organisation du travail : Lean management) qui, derrière le masque de la "modernité", partage avec Taylor cette même volonté de se débarrasser du professionnalisme, des métiers, au profit d'un scientisme au service de la rentabilité immédiate.
Il ne s'agit donc pas d'être contre les organisations (ce que ce film n'est pas). Mais contre les organisations scientistes et (effectivement) technocratiques actuelles qui sapent les bases de culture - culture au sens large, mais aussi culture de métier, ce que dit très bien Tom Hanks lorsqu'il parle de sont expérience de 42 ans de pilote. Le savoir-faire de métier, est-ce du populisme ?
a écrit le 13/12/2016 à 13:28 :
Je pense que votre article, qui va dans le sens d'un "populisme cinématographique" qui serait en lien avec l'air du temps politique, est intéressante dans le fait qu'elle oublie un élément majeur du débat : ce n'est pas contre "les organisations" que s'élève ce film, mais contre le déni institué du "facteur humain". Ce déni du facteur humain vaut également dans le monde du travail : c'est le "management" (et les nouvelles formes d'organisation du travail : Lean management) qui, derrière le masque de la "modernité", partage avec Taylor cette même volonté de se débarrasser du professionnalisme, des métiers, au profit d'un scientisme au service de la rentabilité immédiate.
Il ne s'agit donc pas d'être contre les organisations (ce que ce film n'est pas). Mais contre les organisations scientistes et (effectivement) technocratiques actuelles qui sapent les bases de culture - culture au sens large, mais aussi culture de métier, ce que dit très bien Tom Hanks lorsqu'il parle de sont expérience de 42 ans de pilote. Le savoir-faire de métier, est-ce du populisme ?
a écrit le 12/12/2016 à 11:11 :
On pourra se reporter à l'ouvrage de Michel Crozier et d'Erhard Friedberg "L'acteur et le système" qui résume très bien cette problématique. Se pose la question du choix individuel par opposition au respect de procédures établies dans des organisations.
a écrit le 12/12/2016 à 11:11 :
On pourra se reporter à l'ouvrage de Michel Crozier et d'Erhard Friedberg "L'acteur et le système" qui résume très bien cette problématique. Se pose la question du choix individuel par opposition au respect de procédures établies dans des organisations.
a écrit le 12/12/2016 à 10:56 :
Je ne partage pas du tout les vues de cet article anti-Eastwood. Pilote de ligne, je trouve ce film réaliste, le rôle nécessaire du NTSB est normal, pas du tout décrédibilisé ! Les enjeux financiers qui découlent d'un tel accident sont colossaux et méritent bien un travail approfondi. La puissance du film est d'arriver à remettre l'individu au cœur du sujet en présentant non plus les choses d'un point de vue artificiel, synthétique mais simplement vue avec humanité (forces et faiblesses).
Le final anti-trump permet enfin d'expliquer où veut aller l'auteur de l'article... Tres partisan!
a écrit le 10/12/2016 à 20:19 :
Monsieur Laroche,

Bizarre, ce n'est pas ce que j'ai compris, ni d'ailleurs ce qu'il y a dans le film.

Sully lui-même clôture le film en disant que cette histoire n'est pas la sienne, mais celle de l'ensemble des acteurs, sauveteurs, contrôleurs aériens, techniciens, hôtesses, passagers. Il n'y a pas d'analyse organisationnelle, ce n'est pas le propos, mais pas non plus d'individu seul contre tous. Même s'il y a un "héros" (spectacle oblige), c'est le moins individualiste des films.

Il précise également à son adjoint, lorsque l'enquête s'ouvre, que l'enquête n'est pas une accusation personnelle mais une procédure normale.
Le film ne montre pas un homme persécuté, mais un homme intègre qui s'interroge. C'est justement la marque de son honnêteté, et pas le résultat d'une injuste persécution.

Est-ce que ce sont les choix politiques d'Eastwood qui motivent cette surprenante analyse du film ?
a écrit le 09/12/2016 à 18:09 :
Chacun à la légende qu'il mérite. c'est clair que chez nous en France, notre président s'est construit une légende en se servant d'une organisation nommée état. Le problème c'est que c'est le citoyen qui paye même pour une mauvaise légende.
a écrit le 09/12/2016 à 17:19 :
Le fond de l'article est rafraîchissant ! Le parti pris de l'individu (courageux ! ) contre le système (oppresseur !) est devenu le poncife idéologique de la dominance "libérale". Aujourd'hui on a honte de croire encore (mais avec mesure ! ) aux vertus du collectif.
a écrit le 09/12/2016 à 16:31 :
Et le pilote de la GermanWings qui a crashé volontairement son avion dans les Alpilles,
est-ce que "l'organisation" qui aurait du l'empêcher de voler a été mise en cause ?
a écrit le 09/12/2016 à 16:14 :
M. Laroche,

J'ai lu avec beaucoup d'attention votre article intéressant et pertinent.
Vous avez raison lorsque vous dites que nous vivons dans une société d'organisations.

Je pense que Clint Eastwood lui-même n'est pas dupe.
Faire un film de cinéma est un travail d'équipe, préparé, organisé, impliquant le réalisateur, les acteurs, le scénariste, le directeur de la photographie, le monteur, le caméraman, le compositeur de musique, et tous les autres techniciens nécessaires.

Maintenant, au sujet du film Sully, il n'est pas étonnant que les faits y soient dramatisés.
C'est avant tout du cinéma ! C'est à chacun des spectateurs de prendre du recul.
Le cinéma américain, et celui d'Eastwood plus particulièrement, repose en grande partie sur une opposition entre un individu, souvent identifié comme le protagoniste ou le héros, et un ensemble d'individus ou des organisations.

Le Western, genre américain par excellence, fonctionne ainsi.
Clint Eastwood est devenu célèbre à travers ce genre, pour rappel.
Même s'il n'a plus fait de western depuis 25 ans, ses films comportent des éléments issus du Western.
Son cinéma est peuplé d'individus solitaires qui sont opposés à des institutions ou à d'autres individus solitaires antagonistes.
Par exemple, dans L'Echange (2008), Angelina Jolie incarne une mère célibataire dont le fils a été kidnappé. Elle doit lutter contre la Police de Los Angeles qui tente de la convaincre que l'enfant qui lui a été remis, est bien son fils.
N'étant pas convaincue, et insistant pour que les autorités retrouvent son vrai fils,
elle sera même internée et déclarée comme atteinte de démence.
Clint Eastwood a toujours aimé ce genre d'histoires: des individus ayant des conflits avec eux-mêmes, et avec des institutions, des organisations.
C'est de cet élément que naissent les drames.
Il se pourrait bien qu'il ait adapté l'histoire de Sully à son cinéma et ses sensibilités.
Quel est le rapport entre ce film et Trump ?
Certes, Eastwood l'a publiquement soutenu, tout en gardant ses distances.
Le tournage du film a commencé bien avant les élections présidentielles américaines.
La sortie du film aux USA a également eu lieu avant ces élections.
Pourquoi faire de ce film, le symbole de l'élection de Donald Trump ?
Dans les années 80, certains films symbolisaient le reaganisme.
Par exemple, Rocky IV (1985), Rambo II (1985).
Lorsque Clint Eastwood réalise Bronco Billy (1980), il est taxé de reaganisme.
Sully serait-il le premier film américain de l'ère Trump.
C'est ce que vous essayez de démontrer à travers votre article.
Réponse de le 09/12/2016 à 16:52 :
Hocine ,
OUi, d'accord avec vous . N'oublions pas quand meme le film "Gran Torino"
-:)))

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