Eric Zemmour ou comment introduire un discours clivant dans le débat public
Julien Longhi (*)

Photo d'illustration
Benoit Tessier
Julien Longhi (*)

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Benoit Tessier
Le mercredi 8 septembre, la Cour d'appel de Paris a relaxé Éric Zemmour, qui avait été condamné, en première instance, pour des propos « anti-islam et anti-immigration » datant de 2019, à une peine de 10 000 euros d'amende.
Lors de la condamnation, la présidente de la 17e chambre correctionnelle avait jugé :
À l'inverse, la cour d'appel a indiqué :
Dans ces extraits de décisions juridiques sont convoquées des notions telles que la liberté d'expression, l'injure, ou plus généralement le discours de haine, ce qui renvoie à une approche juridictionnelle des discours de haine qui :
Si Éric Zemmour a été pour sa part condamné à deux reprises, en 2011 et 2019 puis relaxé, on voit que le travail juridique est complexe, soumis à discussion, et peut donner lieu à des interprétations divergentes.
La récente relaxe pourrait laisser croire que ces discours ont leur place dans le débat public. Ils deviennent par ce biais « entendables » par le grand public, si ce n'est « acceptables » par les soutiens de l'éditorialiste.
Il n'en reste pas moins qu'il s'agit d'un discours qualifié initialement d'injurieux envers une communauté. Or, comme Dominique Lagorgette l'a bien montré, « l'injure blesse », et elle relève « du domaine des attaques contre la persona » : aussi, les processus par lesquels ces types de discours se sont imposés dans le débat doivent être examinés, puisque ces attaques blessent ceux qui en sont l'objet, générèrent des oppositions dans la société, et créent des clivages.
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Pour être précis, il faut prendre en compte aussi bien les propos, leur contexte, et leurs interprétations possibles.
Les propos du polémiste sont rapportés dans divers médias, tel qu'ici :
Ou là :
Comme le note Nathalie Droin dans son article au titre éclairant, « L'appréhension des discours de haine par les juridictions françaises : entre travail d'orfèvre et numéro d'équilibriste » :
Elle note d'ailleurs un certain paradoxe, puisque le juge doit à la fois se livrer à « une lecture stricte et objective des infractions pour apprécier, avec une certaine neutralité, le caractère préjudiciable du propos » et prendre en compte « son contexte de prononciation ou diffusion afin d'adopter la solution la plus juste et la plus adaptée au regard des intérêts en jeu ».
Pour voir la manière dont les juges ont pris en compte ces deux dimensions, nous pouvons revenir plus précisément aux propos en question. Ils sont prononcés à la fin de cette séquence :
Précisément, dans cet extrait, ce qui est en jeu, c'est la mise en relation de « les femmes voilées et les hommes en djellaba » avec « les uniformes d'une armée d'occupation ». Le terme « armée » ouvre sur la thématique de la guerre, et « occupation » celle de l'envahisseur. On comprend alors la complexité de la décision de justice : faut-il considérer ces propos vis-à-vis des « femmes voilées » et des « hommes en djellaba » comme injurieux, ou les entendre comme ciblant seulement une partie de la communauté visée ? S'il n'est pas question ici de produire une analyse supplémentaire de cette séquence, il est utile d'ouvrir sa prise en compte par d'autres champs.
Dans un numéro de la revue Langage et société publié en 2010 intitulé « Linguistique légale et demande sociale : les linguistes au tribunal », Dominique Lagorgette constatait que « la pénalisation des actes de langage est sans cesse croissante » mais regrettait « qu'en France, contrairement aux pays anglo-saxons, les linguistes ne soient que très rarement encore sollicités pour livrer une analyse des faits de langue incriminé ». Elle rappelait notamment que la Forensic Linguistics « a plus de quarante ans d'existence derrière elle dans de nombreux pays » mais qu'elle reste en France et dans les pays relevant traditionnellement du droit romain « totalement ignorée, et des personnels de la magistrature, et des linguistes eux-mêmes ».
Depuis cette date, ce type de travaux a connu un certain essor, dans le domaine académique, notamment autour du groupe de recherche Draine en ce qui concerne le discours de haine, avec une importante bibliographie et sujets d'application.
Ainsi, à propos du paradoxe entre interprétation littérale et contextualisation des propos, il est intéressant de considérer la phrase d'Éric Zemmour à propos de Renaud Camus : « j'aime la formule de Renaud Camus entre vivre ensemble il faut choisir » qui suit juste les propos soumis à discussion.
On trouve cette « formule » sur le compte Twitter de Renaud Camus avec la mention #OccupantDégage et une référence aux attentats islamistes :
Il n'est pas aisé d'interpréter l'intérêt de cette formule par le polémiste, mais en cherchant des informations sur Renaud Camus on peut lire sur Wikipédia :
Il est accusé d'antisémitisme en 2000 dans le cadre de l'« affaire Camus » et en 2014, il est condamné pour provocation à la haine et à la violence contre les musulmans. Pour l'analyste du discours, ce « co-texte » fait « contexte ». Ainsi, en ajoutant l'adhésion à une formule proposée par un écrivain déjà condamné pour des faits proches de ceux dont il est accusé, la citation a aussi une fonction de connivence auprès d'auditeurs/lecteurs familiers de ces thèses, et porte une forme d'autorité (soutien du propos).
Mais la dimension haineuse du propos est dissimulée, partiellement déléguée de manière allusive à Renaud Camus, et prise en charge par une mémoire du discours qui s'adjoint à l'interprétation littérale. Cela rejoint donc ce que développent les chercheuses Fabienne Baider et Maria Constantinou :
Et d'ajouter : « leur performativité n'en reste pas moindre » : cela signifie que ces discours ont des conséquences, car ils irriguent le champ politique, ils ont une dimension clivante qui oppose des populations, et créent un climat de guerre, puisqu'ils mettent en scène une armée de colonisation.
Dans ce contexte, comme le rappellent ces deux spécialistes, le discours de haine dissimulée pourrait se définir « comme toute manifestation discursive ou sémiotique pouvant de manière implicite ou masquée inciter à la haine, à la violence et/ou à l'exclusion de l'autre ».
Et on comprend bien que cette dissimulation pose problème pour les juristes, puisqu'elle met notamment en œuvre des procédés d'implicite. Comme le relève la chercheuse Camille Bouzereau qualifiant ce phénomène de « néologisme lepénien », la dimension linguistique (le choix des mots, leur construction, l'organisation de la syntaxe, etc.) doit pouvoir être prise en compte. Dans le cadre du Front/Rassemblement national, elle ajoute notamment :
Nous voyons une énumération de condamnations pour faites de langue (apologie de crimes de guerre, diffamation, incitation à la haine), ce qui nous permet d'élargir plus largement cette question des discours de haine au-delà du cas d'Éric Zemmour.
Mais ce qui est en jeu, comme esquissé au fil de cet article, c'est la question de l'acceptabilité de ces discours. En effet, alors que les discours de Jean-Marie Le Pen semblaient éminemment transgressifs et avaient un rôle polémique, ceux d'Éric Zemmour semblent bien plus « entendables », du point de vue de la justice (relaxe) et aussi du point de vue de l'opinion publique. Certes les chiffres annoncés n'ont rien de scientifique, mais le martèlement d'une majorité qui « penserait comme » semble faire son chemin :
On peut donc en conclure que si ces propos peuvent être rendus « entendables », c'est qu'ils ont plusieurs propriétés : dimension linguistique de la haine dissimulée (implicite notamment) ; intégration dans un discours idéologique déjà martelé depuis des années et qui a imprégné le champ politique ; voix présente sur la scène médiatique.
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Avec la possible entrée en campagne d'Éric Zemmour, ces différents paramètres vont être bouleversés, et il sera intéressant d'observer les manières dont ses discours vont continuer à être reçus et interprétés.
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(*) Par Julien Longhi, Professeur des universités en sciences du langage, AGORA/IDHN, CY Cergy Paris Université
La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.
Julien Longhi (*)
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