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Etudiants engagés, les écoles de commerce peuvent-elles répondre à vos attentes ?

Wafa Khlif et Martine Boutary

Publié le 07 janvier 2023 à 09:17

AgroParisTech 2022

Remise des diplômes AgroParisTech 2022

DR

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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OPINION. L’année 2022 restera marquée par des discours engagés lors des cérémonies de remises des diplômes. Une situation qui place les établissements de formation en gestion face à leurs paradoxes. Par Wafa Khlif, TBS Education et Martine Boutary, TBS Education

Comment les écoles de commerce (EC) peuvent-elle répondre aux contestations croissantes, telles que celles observées cette année lors des discours de remises de diplômes d'AgroParisTech, Polytechnique, Sciences Po ou encore HEC Paris ?

Dans un monde interconnecté, fragilisé par les inégalités, dominé par une idéologie néolibérale, ces écoles auraient-elles perdu leur « raison d'être » au moment même où les entreprises se créent des « missions sociales » ? Comment peuvent-elles alors contribuer à changer le processus de reproduction et d'amélioration des systèmes existants centrés sur la consommation et le profit sans fin pour aller vers un plus grand respect de tous ?

Il est clair que « rajouter » des cours d'éthique, de comportement responsable, de finance verte, etc., pour importants qu'ils soient, ne semble pas être suffisant à contrer les nombreux scandales et les « dérapages éthiques » qui se jouent encore dans les organisations. La crise est institutionnelle et systémique. Elle est dénoncée par de nombreux chercheurs, l'exemple le plus frappant étant la lettre (ouverte) de démission de Laurent Lieven qui a quitté en septembre dernier la faculté des sciences de gestion de l'UCLouvain en expliquant clairement le déni collectif et l'inertie des écoles/universités face aux « dangers » du modèle actuel.

Traumatisme de naissance

Les écoles de commerce sont nées pour répondre au besoin exprimé par les entreprises de former leurs cadres aux nécessités du négoce dans un monde devenu au cours du XXe siècle, (néo)libéral et globalisé. Les méthodes pédagogiques inspirées d'Harvard et l'insertion dans des réseaux industriels demandeurs d'efficacité ont fortement modelé leur fonctionnement. Dans ce souci, le caractère opérationnel des enseignements s'est concentré sur la recherche de solutions pour convenir à la demande d'une action standardisée, décontextualisée, voire dépolitisée pour être facilement applicable.

Dans un récent ouvrage collectif, nous exposons les paradoxes auxquels les écoles de management sont aujourd'hui confrontées. Nous en avons retenu trois qui paraissent urgents à résoudre :

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Je suis... donc que je suis : alors que l'environnement économique, social et biologique signale ses limites face à l'activité humaine et exige de nouvelles compréhensions, on assiste à la mise à l'honneur - voire la déification - d'individus managers qui se sentent (tout) puissants.

L'incertitude écartée : alors que l'univers est instable, imprévisible et incertain, on constate encore une préférence pour les modèles linéaires et les approches déductives. La quantification donne l'illusion de la connaissance, de la compréhension et du contrôle, et par là même de la minimisation du risque ; en oubliant que même les indicateurs sont politiques. Une connaissance standardisée ne supporte pas l'incertitude.

La route simpliste de la complexité : alors que de nombreux auteurs évoquent une nécessité de vision globale, les apprentissages restent majoritairement compartimentés dans le cadre de disciplines différentes, dans une logique utilitaire et court-termiste du savoir. Les futurs travailleurs sont spécialisés, modelés « à la carte », et peu confrontés à la globalité des problèmes étudiés. Par exemple, qui est en charge d'un problème de commercialisation peut négliger les questions de pollution, car celles-ci n'entrent pas toujours dans ses missions et, au mieux, la responsabilité incombe à un autre acteur avec d'autres critères.

Repenser les écoles de commerce

Pour sortir de ces paradoxes, il semble a minima nécessaire de repenser les choix de positionnement stratégique des écoles de commerce : pour quoi éduquent-elles et quelles contributions apportent-elles à leurs parties prenantes et à l'ensemble de la société ? Pour ce, trois pistes nous semblent pertinentes :

Il s'agit d'abord de placer le respect du vivant et la redéfinition du bien commun au centre de la réflexion économique et managériale. Ceci remettra en cause certaines évidences agissant dans le monde managérial (par exemple, le coût est une réalité ponctuelle et objective, les actionnaires sont les propriétaires de l'entreprise, les besoins sont hiérarchisés selon la pyramide de Maslow, on ne peut pas gérer ce qui ne se mesure pas, etc.). Cela suppose donc de favoriser la pensée multiple par une approche transdisciplinaire et trans-théorique (une autre façon de concevoir les « départements », les cours, favoriser des approches cliniques, etc.).

Il s'agit ensuite de mener un travail critique sur les savoirs dominants. Une rupture semble nécessaire avec les évidences du néo-capitalisme (concurrence, compétition, spécialisation, individualisme, offensive) ainsi qu'une attention plus aiguë à la compréhension des problèmes énoncés par les acteurs. Cela peut se faire avec une prise en compte systématique du caractère tridimensionnel (environnemental, social et psychologique) des contextes d'action. Par exemple, les questions de licenciement, de délocalisation, de choix de matériaux, etc. seraient analysées - et donc résolues - différemment. Peut-être commencer par ouvrir un vrai débat sur les gourous du management dans les cours mêmes.

Enfin, une prise de conscience individuelle reste indispensable : Le modèle du gagnant, du leader, de l'entrepreneur qui peut sauver « sa peau » dans une société qui incrimine les « perdants » devrait être foncièrement remis en cause dans la pédagogie ; il serait pour cela utile de retravailler les conditions de « l'excellence » (Awards, compétition, systèmes quantitatifs d'évaluation, QCM, etc.).

Au bilan, les écoles doivent donc accompagner un mouvement vers un nouveau « monde managérial » responsable et conscient de la finitude des ressources. Les changements structurels des EC (de donneuses de solutions prêtes à implémenter, à guides de réflexion complexe et contextualisée) peuvent contribuer à faire émerger de nouvelles économies où seront à nouveau puissamment réunis l'homme, le vivant et la Terre.

Par Wafa Khlif, Professeure de contrôle de gestion, TBS Education et Martine Boutary, Professeur, TBS Education

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Wafa Khlif et Martine Boutary

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