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L'assurance de personnes... bientôt sans personne ni assurance ?

Photo de Philippe Mabille

Jean-Louis Davet

Publié le 21 juin 2018 à 05:44 - Mis à jour le 13 décembre 2024 à 00:49

Jean-Louis Davet, VYV, MGEN

Jean-Louis Davet, VYV, MGEN image trouvée sur Université du Medef, médaillon de minibiographie https://uemedef.com/Intervenants/jean-louis-davet/

DR

Le Quotidien Numérique

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Photo d'illustration de l'article
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A l'heure de l'intelligence artificielle et de l'homme augmenté, la fréquence de révision septennale des lois bioéthiques est inadaptée au contexte actuel d'emballement technologique. L'enjeu est bioéthique, mais aussi politique, pour que les avancées techno-médicales irriguent l'ensemble de notre société. Par Jean-Louis Davet, directeur général délégué du Groupe VYV.

Les progrès de la médecine, les prouesses chirurgicales, et les thérapies géniques font de la durabilité de la vie le cœur de nos aspirations collectives. On peut y voir en creux une perte d'influence des religions et des idéologies qui, en retour, font du transhumanisme une néo-hérésie contemporaine.

Quoi qu'il en soit, cette volonté de repousser les limites de la nature humaine nourrit une promesse d'immortalité. Mais quelles en seraient les voies et moyens ?

Deux voies se dessinent. Elles sont largement explorées par la galaxie Alphabet/Google dans les centres de recherches de la Californian Life Company et par l'Université de la Singularité.

D'une part, la voie « biologique », où les progrès vertigineux du numérique seront mis au service des sciences de la vie, et le recul de la mort obtenu par l'éradication des facteurs de vieillissement, la médecine régénérative et la maîtrise des déterminants de santé, génétiques et épigénétiques.

D'autre part, la voie « robotique » où la machine prendra le relais du biologique pour permettre à l'Homme de vaincre la mort. A la sénescence naturelle du corps se substitueraient des membres bioniques. Une forme de réponse biomécanique à l'obsolescence programmée du corps humain. La « bionisation » totale de l'homme nous est annoncée vers 2045 par téléchargement de la conscience sur la machine.

Fatidique perspective pour les mutuelles et assureurs, dont le défi reviendrait à imaginer l'avenir de leur activité, l'assurance de personnes... sans personne ni assurance ! Sans assurance car les avancées sous-jacentes à ces théories auront fait exploser les notions traditionnelles de prédictibilité et d'asymétrie d'information. Sans personne car la notion même de personne aura été considérablement altérée par les mutations biotechnologiques en cours.

Transhumanisme, homme augmenté... ces prophéties résultent d'extrapolations extrêmes. Pour autant, les évolutions sous-jacentes à ces spéculations sont indéniables. Et dans cette perspective, le métier d'assureur de personnes doit s'adapter, se réinventer.

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Une nouvelle approche de l'incertitude

Le séquençage du génome suscite des fantasmes autour du déterminisme de l'existence. Mais si la carte génétique révèle des prédispositions aux pathologies ou à la réceptivité du traitement, elle ne dessine toujours pas la trajectoire de vie d'un individu, et c'est heureux. L'épigénétique démontre que les gênes peuvent être activés ou inhibés en fonction de facteurs environnementaux, psychiques et comportementaux, dont la dynamique exacte échappe à la modélisation. Même mieux quantifié et personnalisé, l'aléa subsiste.

Au-delà des segmentations plus fines ainsi offertes à l'assurance santé, et des pressions alors exercées sur la solidarité de nos systèmes de protection sociale, la meilleure connaissance de l'exposition au risque de chaque individu pose des problèmes peut-être plus fondamentaux encore. Comment interpréter et gérer, à titre personnel, la probabilité d'être malade à 60 % dans les 10 années à venir ? Quelle compréhension de ces chiffres pour l'individu et quel impact sur le reste de son existence ? Quel accompagnement à fournir par et pour le professionnel de santé ?

De la réparation à « l'augmentation » : qui paye quoi ?

Parallèlement, la frontière devient de plus en plus floue entre ce qui relève de la réparation et ce qui relève de « l'augmentation », voire même de la prévention. On le sait, la sécurité sociale n'a pas vocation à couvrir la volonté d'augmentation des individus, elle n'agit qu'en réparation. Même si dans les faits elle a implicitement commencé à rembourser une forme d'augmentation lorsque la prescription d'un médicament sort de son objet thérapeutique premier pour améliorer certaines performances du patient. De son côté, l'assurance privée couvre ce pourquoi l'assuré accepte de payer. Quant à l'analyse génétique, elle aura vocation à déceler un risque pathologique et à le réparer via une médecine que l'on pourra alors qualifier de préventive.

En l'absence systématique de prise en charge de ces nouvelles techniques par la sécurité sociale, le prolongement de la vie ne sera une réalité que pour les plus fortunés.

Or, la solvabilisation de la demande nécessitera des arbitrages de plus en plus drastiques entre les dépenses qui doivent ou non être mutualisées, d'une ampleur et d'une fréquence auxquels ne sont guère habitués nos systèmes politiques et sociaux.

Nous ne serons plus égaux face à la mort

Le passé a montré que nombre de progrès thérapeutiques étaient d'abord accessibles aux plus fortunés avant de « ruisseler » progressivement jusqu'à profiter à tous sous le double effet de la réduction des coûts et d'une prise en charge partielle par la solidarité nationale. Mais l'objectif de ces progrès, la réparation, rétablissait chacun sur un pied d'égalité, à partir d'une certaine norme de bonne santé. Le phénomène de ruissellement s'est ainsi inscrit naturellement dans l'ambition politique égalitaire issue des Droits de l'homme.

L'homme augmenté vise au contraire à obtenir des capacités au-delà de la moyenne. Il s'agit donc d'une logique différentialiste et inégalitaire qui ne pourra pas s'inscrire dans le même cadre politique que celui de la réparation. En outre, sa quête est potentiellement sans limites, cherchant à dépasser la nouvelle moyenne qui résulterait de la vague antérieure de démocratisation du progrès. Dès lors, rien ne permet d'affirmer que ces avancées techno-médicales continueront d'irriguer l'ensemble de notre société.

L'urgence bioéthique

L'emprise croissante de la trinité numérique donnée-algorithme-machine déstabilise nos référentiels anthropologiques, juridiques et éthiques.

Les enjeux du partage, de la patrimonialité et de la marchandisation des données de santé ne sont pas les mêmes si on considère ces données comme constitutives ou non de l'intégrité personnelle. Par l'opaque complexité des algorithmes « apprenants » qui façonnent l'intelligence artificielle, et les biais potentiellement induits par le choix des données utilisées lors de leurs phases d'apprentissage, la technologie introduit, involontairement ou non, un jeu de valeurs morales. Quant à l'imbrication de la machine et de l'humain, elle questionne le périmètre de la nature humaine.

Ces quelques exemples montrent que la fréquence de révision septennale des lois bioéthiques est inadaptée au contexte actuel d'emballement technologique. Des lois bioéthiques qui devraient rester le fil rouge de l'agenda politique et faire l'objet d'une pédagogie beaucoup plus forte.

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Sans condamner au transhumanisme radical, tous ces mégatrends peuvent en fait conduire à des mondes très différents. Leurs interactions, conflictuelles ou synergiques, provoqueront sur le chemin des tensions dont les résolutions restent aujourd'hui imprévisibles. Il nous appartient de contribuer à les infléchir ou les combiner pour déterminer ce qui sera bon pour l'homme et pour la société que nous voulons dessiner. Le mutualisme doit y prendre sa part, en recherchant l'alliance la plus harmonieuse entre le progrès technologique et la vision humaniste qu'il a toujours portée. C'est encore le meilleur moyen d'assurer la personne et son avenir.

Jean-Louis Davet

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