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Fragmentation d'internet : un risque réel ?

Pierre Bonis

Publié le 16 mai 2024 à 08:43 - Mis à jour le 16 mai 2024 à 14:23

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OPINION. Des voix s'élèvent dans les instances internationales en charge de la gouvernance d'Internet pour réclamer le remplacement des protocoles existants, sous prétexte qu'ils seraient obsolètes. Par Pierre Bonis, DG de l'Afnic

Internet connecte entre eux des réseaux disparates. Disparates par les usages, la géographie, les technologies, mais capables d'échanger. Si des usages aussi variés que la télémédecine et les concerts dans un métavers cohabitent, c'est en vertu des propriétés d'internet. Ce sont en effet ses protocoles et leur universalité qui garantissent qu'il n'y ait pas de rupture du dialogue entre les machines présentes sur tous les réseaux, dans toutes les zones. Mais à mesure que les esprits se renfrognent et que les frontières se referment, internet est chaque jour davantage contesté. Il fait en effet l'objet de pressions qui risquent d'altérer ses propriétés. Avec un risque : une attrition des usages et services disponibles aujourd'hui pour un très grand nombre.

La force d'internet, c'est sa continuité et son universalité

Dans les instances internationales en charge de la gouvernance d'internet, des voix s'élèvent qui réclament le remplacement des protocoles existants. Ceux-ci seraient obsolètes, au seul motif qu'ils existent depuis près d'un demi-siècle. Les promoteurs de ces solutions « New IP » ou encore « IPv6+ » sont essentiellement des États qui s'emploient à brider les possibilités offertes par internet à leur propre population. Ceux-là mêmes diagnostiquent des difficultés techniques improbables, fondées sur des projections fantaisistes, nécessitant selon eux des exigences de vitesse qui parfois s'approchent ou même dépassent celle de la lumière ! On peut se demander pourquoi la Chine, l'Iran ou la Russie, aux côtés de certains États du Golf, souhaitent si âprement un nouveau réseau.

Dans les régimes démocratiques également, internet tel que nous le connaissons n'est pas toujours en sécurité. Avec les meilleures intentions - lutter contre la haine en ligne par exemple -, certains régimes démocratiques semblent désireux de modifier les protocoles informatiques eux-mêmes, et combattre ainsi des violations de la loi avec des solutions techniques. Dans le combat contre la délinquance numérique, au lieu d'imposer aux acteurs une obligation de résultat (lutter efficacement et rapidement contre un comportement délictueux), on observe une tendance à imposer des obligations de moyens.

Dernière forme de contestation, celle des déçus d'internet. À ceux-ci, notamment mais pas uniquement dans plusieurs pays d'Afrique subsaharienne, on avait promis un outil de développement économique, démocratique et social. Résultat : ils ont perdu leurs opérateurs télécom locaux, privatisés après avoir été démonétisés par l'arrêt au début des années 2000 des taxes de répartition internationales qu'ils percevaient grâce aux appels téléphoniques issus de leurs diasporas ; cela a entrainé une perte de revenus significative, longtemps première source de devises étrangères dans des pays indépendants des Caraïbes, par exemple. Le développement miraculeux n'est pas arrivé. Les usages sont limités par la faiblesse des infrastructures, masquée par l'essor de la connectivité mobile, une des plus chères du monde pour ces pays en développement. Ceux-là sont tentés de rallier les sirènes d'un « Nouvel Internet » reprochant à l'actuel de ne pas être universellement porteur de progrès, en plus d'être porteur d'une idéologie occidentale.

On retrouve ici l'argument qui veut que la contestation politique soit toujours une machination de l'étranger. Internet porterait la voix de l'ennemi, américain, occidental, athée... C'est la théorie du régime iranien qui accuse sa jeunesse exsangue de mourir pour des idées américaines.

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Internet comme objet technologique n'a pas d'idéologie

Le fonctionnement et les protocoles d'internet n'empêchent pas la censure de certains régimes autoritaires. Ceux qui pensent qu'internet a généré les révolutions arabes, la révolte chinoise contre les mesures « zéro covid » ou encore les révolutions de couleur oublient que la révolte tunisienne commence avec le suicide d'un marchand de fruits et légumes, et que TikTok est le seul réseau social d'envergure à avoir refusé de signer la charte française sur la protection de l'enfance au grand damne de l'ARCOM. Internet n'a pas d'idéologie, mais ceux qui promeuvent une idéologie, pour le meilleur ou pour le pire, utilisent internet pour ce qu'il est : un outil. Un outil certes imparfait, mais plus universel que tous les modèles proposés par ses détracteurs et déçus.

Les laisser obtenir gain de cause aboutirait à un nouveau système découpé en une multitude de réseaux qui ne seraient pas interopérables. Et si internet devait se fragmenter, internet disparaîtrait. Un monde numérique divisé implique en effet des clôtures privées et anarchiques instaurant des contrôles politiques et économiques. Pour les utilisateurs du monde entier, cela signifierait une augmentation significative des tarifs de tout ce que nous avons l'habitude d'obtenir facilement. Il faudrait en effet financer des passerelles, des échangeurs, des « prises multiples » et toutes sortes de coupeurs de route numériques. Cela serait un coup très dur pour nos concitoyens les plus fragiles. Internet deviendrait un outil élitiste et opaque, dont la confiance serait bannie.

À l'échelle internationale, il deviendrait également beaucoup plus complexe de traquer des réseaux mafieux ou terroristes. L'information cesserait de circuler de manière fluide, les échanges entre personnes de bonne volonté d'un bout à l'autre du monde deviendraient suspects et ne pourraient avoir lieu qu'en utilisant des technologies de contournement par construction elles-mêmes suspectes.

Pour ces raisons, nous devons rester très vigilants sur les pressions qui s'exercent dans les instances internationales, et défendre sans relâche internet en tant que modèle unique décentralisé et neutre d'interopérabilité planétaire. Et peut-être à ce titre, un bien commun universel.

Pierre Bonis

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