Grèce : jeu paternaliste pour un horizon drachmatique ?

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Nicolas Jacquemet et Angela Sutan
Nicolas Jacquemet et Angela Sutan (Crédits : DR)
Ce que la théorie des jeux permet de comprendre de la stratégie de Tsipras. par Nicolas Jacquemet (PSE Paris et BETA Nancy), Angela Sutan (LESSAC, ESC Dijon) et Adam Zylbersztejn (GATE, Lyon)

Dans son discours du 27 juin, Yanis Varoufakis a rappelé que la proposition faite à la Grèce par l'Eurogroupe était une offre à prendre ou à laisser. Face à ce type d'offre, en forme d'ultimatum, les deux issues possibles sont soit l'acceptation de la proposition par le receveur de l'offre, et donc la réalisation des « gains », soit le rejet, et un gain nul pour les deux parties.

Varoufakis a rejeté l'offre, mais s'en est remis au peuple pour que ce rejet soit réel. Le 5 juillet, les Grecs devront donc répondre par référendum si oui ou non ils acceptent les mesures proposées par l'Eurogroupe. En procédant de la sorte, le jeu de l'ultimatum dont les Grecs étaient prisonniers a été transformé en deux autres jeux simultanés : d'une part un jeu de coordination, et d'autre part un jeu de dictateur.

Varoufakis est un économiste avisé. Il fait usage, par son acte, de nouveaux résultats issus du courant de paternalisme léger, qui vise à pousser les individus à atteindre un optimum social par des « coups de pouces » qui canalisent leur comportement sans contraindre leurs choix.

Double-jeu

Expliquons-nous. D'un côté, les jeux de coordination visent à étudier les situations économiques, comme celle de la Grèce, dans lesquelles les décisions isolées et égoïstes des individus qui composent une société conduisent à des résultats inférieurs à ce qui serait collectivement possible si les décisions étaient coordonnées.

Ces problèmes naissent de l'absence de lien entre les individus lors de la prise de décision. Ainsi, un instrument souvent proposé pour restaurer l'efficacité dans ce type de situation est d'offrir la possibilité aux personnes impliquées d'échanger de l'information, à travers une communication qui précède leur prise de décision. Par exemple, en organisant un référendum dans lequel les citoyens prennent des engagements en choisissant une option ou une autre.

D'un autre côté, un jeu dit « du dictateur » est un jeu dans lequel une personne prend une décision de don « gratuit ». Ce jeu offre la possibilité aux individus qui prennent une décision de donner sans contrepartie, de s'engager à des efforts supplémentaires, avec ou sans engagement préalable. Les citoyens grecs sont soumis à ce type de choix : voter équivaut à s'engager sans attendre que les efforts, dans un sens ou un autre, soient remerciés.

Mais cet engagement n'est pas nécessairement efficace. Qu'on vote « oui » ou « non » dans un referendum, il s'agit juste d'une parole et quelle qu'elle soit, elle n'obligera pas les citoyens à la suivre. Ils peuvent par exemple voter « oui » mais cela ne les empêchera pas quelques mois plus tard de ressortir dans la rue et se plaindre des mesures mises en place.

Choix sans retour : comment rendre cet engagement efficace ?

Dans un article récent (1), Nicolas Jacquemet, Adam Zylbersztejn et leurs collègues avancent l'hypothèse que le succès de la communication provient de sa crédibilité : égoïstement, les individus n'auraient aucune raison de se tenir à leur parole, quand bien même le sort de tous en serait-il amélioré, sauf s'ils ont pris l'engagement de dire la vérité. L'utilisation du mécanisme d'engagement permettrait ainsi dans un référendum de restaurer la crédibilité de la communication et d'améliorer la situation de l'ensemble de la société.

Ceci est vrai pour des situations de contribution aux biens communs, comme par exemple dans le cas de la Grèce : tous les individus s'engageraient à contribuer à éponger une dette qui, dans ce cas précis, n'est pas essentiellement publique, mais provient de la décision de gouvernements précédents de fusionner une grande dette privée (des établissements bancaires) et une (pas si grande) dette de l'état.

Mais le vote du 5 juillet n'est pas qu'un jeu de coordination ; c'est aussi un jeu du don, ou un engagement à donner, sans mesurer, et sans retour. Dans ce sens, dans un autre article récent (2), Angela Sutan et ses collègues montrent que les engagements de don ne sont efficaces que lorsqu'ils sont irrévocables, en plus d'être crédibles, et correspondent donc à un engagement sans possibilité de retour.

C'est le choix qu'est offert au peuple grec, et il ne correspond pas à un retour à la drachme. Il correspond à une prise en main paternaliste qui, en dehors du cas de la Grèce, est du même ordre que les efforts de solidarité, par exemple en matière de responsabilité sociale ou d'environnement.

Nicolas Jacquemet (PSE Paris et BETA Nancy), Angela Sutan (LESSAC, ESC Dijon) et Adam Zylbersztejn (GATE, Lyon) font partie du groupe d'économistes comportementalistes qui mèneront, le 25 septembre, la Grande Expérience Participative, dans 12 villes de France, pour la Nuit des Chercheurs. Ils y parleront de responsabilité partagée et de bien commun.

(1) Nicolas Jacquemet, Stéphane Luchini, Jason Shogren et Adam Zylbersztejn "Coordination with Communication under Oath", Document de travail du Greqam.

(2) Gilles Grolleau, Guillermo Mateu, Angela Sutan et Radu Vranceanu "Facta non verba: en experiment on pledging and giving", Cahiers de l'ESSEC.

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Commentaires
a écrit le 02/07/2015 à 8:42 :
Il faut savoir arrêter les mensonges. Entrée par dissimulation dans la zone euro La Grèce doit en sortir dans l'intérêt de tous. Les dirigeants français actuels commencent à comprendre ce qui nous attend sauf à respecter nos engagements et arrêter la démagogie. Hollande a été élu par défaut, il boira le calice jusqu'à la lie ...Bonjour l'héritage !
a écrit le 01/07/2015 à 12:12 :
J'en revient a la question de l'utilité de cet UE car aucune des promesses n'ont été tenue et l'on voit que cela ne peut que se détérioré!
a écrit le 30/06/2015 à 17:51 :
les économistes c'est comme les chercheurs: ,ils cherchent mais ne trouvent pas et les économistes dépensent au lieu d'économiser.Quand la crise est finie ,ils savent l'expliquer de façon ampoulé mais en plein dedans ils savent pas la résoudre.
a écrit le 30/06/2015 à 17:30 :
La société grecque n'est pas le genre de société qui s'en tient à ses engagements. D'autre part, c'est un pays bordélique et tout le monde se complait de la situation. Il n'existe que 2 solutions: 1) la Grèce met en place des réformes où la discipline et l'ordre sont de rigueur (je sais, je rêve) ou 2) la Grèce sort de l'Europe, zone à laquelle elle n'appartient pas vraiment de toute manière. D'une façon ou d'une autre, il va falloir un régime autoritaire, peut-être même dictatorial, pour remettre de l'ordre dans cette gabegie. La démocratie, c'est aussi un sens de l'organisation pour que la société fonctionne normalement :-)
Réponse de le 01/07/2015 à 10:02 :
@Patrickb
Propos irresponsables.Les Grecs ont voté démocratiquement, souverainement. Ils vont certainement voter le 5 juillet, démocratiquement, moins souverainement car sous la pression, pour ne pas dire l'ingérence, de l'UE....Leur imposer un régime autoritaire, dictatorial... et pourquoi pas la torture? Le STO? ... et finalement les camps de concentration, de réadaptation et la chambre à gaz pour les récalcitrants. Au nom du libéralisme et de la toute puissance des banquiers?

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