Iran, la République et sa politique "barbare"

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Gérard Vespierre.
Gérard Vespierre. (Crédits : Valérie Semensatis)
OPINION. La pendaison du journaliste Rouhollah Zam à Téhéran vient d'être qualifiée « d'acte barbare » à Paris par le ministère des Affaires Étrangères. Si on analyse la situation judiciaire dans ce pays, vis-à-vis des femmes, de la jeunesse iranienne, et de son opposition politique, on est en droit de s'interroger si un tel qualificatif ne devrait pas s'appliquer à l'ensemble de l'institution judiciaire, voire, plus largement, à l'État iranien lui-même. Par Gérard Vespierre (*) directeur de recherche à la FEMO (Fondation d'Études pour le Moyen-Orient) président de Strategic Conseils.

Rouhollah Zam était un journaliste d'origine iranienne, opposant au régime de la République islamique, et réfugié en France. Fondateur en 2015 du groupe Telegram Amadnews, il avait joué un rôle clé dans l'information de la population iranienne lors des manifestations contre la vie chère, qui ont secoué l'Iran et son régime, entre la fin 2017 et le début 2018. Habilement invité à se rendre en Irak en octobre 2019, il y fut enlevé et conduit par « les services iraniens » à Téhéran. Condamné à mort (!) sur ce seul motif, par le « tribunal révolutionnaire » de Téhéran. il vient d'être pendu.

Dans une situation aussi émotionnelle, il est toujours sage de se reporter aux déclarations officielles, afin de ne rien omettre, ou de ne rien biaiser. Quelle est la déclaration de la porte-parole du Quai d'Orsay ? En voici le texte présent sur le site internet du ministère :

« La France condamne avec la plus grande fermeté cette atteinte grave à la liberté d'expression et à la liberté de la presse en Iran. Il s'agit d'un acte barbare et inacceptable, contraire aux engagements internationaux de ce pays. La France rappelle son opposition constante à la peine de mort, en tous lieux et en toutes circonstances. »

On ne saurait être plus clair.

De la part d'une institution, très mesurée, aux mots toujours pesés et réfléchis, il s'agit d'une condamnation et d'une prise de position d'une force exceptionnelle.

Cet acte, barbare et inacceptable, ne nous invite-t-il pas à regarder plus précisément le comportement de la République islamique d'Iran ?

Enlèvement et séquestration, politique d'État

Si on évoque aujourd'hui une exécution, elle fut précédée d'une condamnation, mais avant tout d'un enlèvement. Qui pourrait en effet un instant imaginer que Rouhollah Zam, opposant affirmé au régime, se soit rendu de son plein gré à Téhéran ? Il fut capturé en Irak par des Gardiens de la Révolution Islamique, ou par des membres des services secrets iraniens.

De telles méthodes, si elles peuvent être employées vis-à-vis de criminels de guerre ou de chefs terroristes, sauraient-elles être applicables vis-à-vis d'un simple opposant politique, ou acteur médiatique ? Assurément non.

Dans ce cas, il s'agit de méthode mafieuse ou barbare. Le plus consternant réside dans la propension du régime de Téhéran à utiliser ce type de méthode. Enlèvement et séquestration afin de faire, au mieux, des échanges de prisonniers, au pire d'éliminer. S'agit-il de divagations ? Nous, Français, sommes complètement impliqués dans cet odieux chantage.

Souvenons-nous.

La France visée, mais pas seulement

La chercheuse, binationale, franco-iranienne, Fariba Adelkhah, directrice de recherches à l'Institut d'Études Politiques de Paris fut arrêtée, au motif d'espionnage (!) en juin 2019. Son compagnon, Roland Marchal, sociologue, spécialiste de la corne de l'Afrique, fut lui aussi arrêté, le même jour que sa compagne.

Voici ces mots pour expliquer la situation de sa compagne : "Fariba a tenté de faire quelque chose de très risqué : parler de la société iranienne comme elle est, pas comme on veut qu'elle soit en Occident ou chez les Gardiens de la Révolution ; cela peut créer des crispations extrêmement fortes".

Il fut libéré, après plus de 9 mois de détention, en échange d'un iranien détenu en France Jalal Rohollahnejad, ingénieur, dont les Etats-Unis demandaient l'extradition. De fait, le 20 mars, il est relâché par la France. Paris et Téhéran auraient donc passé un accordDétenu à Nice depuis janvier 2019, accusé par Washington d'avoir contourné les sanctions américaines, la France n l'a pas extradé vers les États-Unis.

Le chantage, politique d'État

Suffit-il d'être français pour subir un tel sort ? Non. Vous pouvez être australo-britannique comme la chercheuse Kylie Moore Gilbert, arrêtée en septembre 2018 par les Gardiens de la Révolution. Elle a été conduite à la prison d'Evin, de triste réputation.

La République islamique l'a relâchée fin novembre 2020. Condamnée pour espionnage au profit d'Israël, contre la libération de trois Iraniens, un homme d'affaires et deux citoyens iraniens accusés d'avoir préparé un complot contre des diplomates israéliens en 2012 à Bangkok.

De la même manière, deux voyageurs australiens, Jolie King et Mark Firkin, qui avaient été arrêtés en Iran en juillet 2019 pour avoir fait voler un drone près d'une installation militaire, ont été relâchés par Téhéran en octobre dernier au lendemain de la libération par l'Australie de l'étudiant iranien Reza Dehbashi Kivi. Ce dernier était accusé d'avoir contourné les sanctions américaines contre l'Iran. Sous pression de Téhéran, Canberra a finalement renoncé à l'extrader aux Etats-Unis.

L'anthropologue anglo-iranien Kameel Ahmady vient d'être condamné ce 13 décembre à 9 ans de prison par la justice iranienne. Elle lui reproche des recherches « subversives », a rapporté l'agence de presse Tasmin. Il travaillait sur des sujets tels que le mariage des mineures et les mutilations sexuelles en Iran. Son seul crime, la transgressions de tabous culturels!

Au temps de la guerre froide, il y avait des échanges d'espions entre l'est et l'ouest. Échanges de coupables. La République islamique d'Iran a introduit la perversion d'échanger des coupables contre des innocents.

Si les relations internationales avec l'Iran sont entachées de telles dérives barbares, les mêmes dévoiements de la République islamique sont monnaie courante contre les femmes en Iran.

L'Iran un État féminicide

Le régime iranien a pendu deux femmes à la prison centrale de Machad les 2 et 18 août 2020, 106e et 107e femmes à être exécutées, depuis l'arrivée au pouvoir du « modéré » président Rohani.

Le pouvoir judiciaire du régime a fait exécuter par pendaison Mahtab Shafii, 32 ans, à l'aube du 23 septembre 2020, à la prison de Gohardasht à Karaj. Elle avait été détenue pendant 7 ans! C'est la 108e femme à être pendue..

Le pouvoir judiciaire de ce régime clérical a procédé à l'exécution d'une autre femme à l'aube du dimanche 11 octobre 2020, à la prison centrale de Machad. Identifiée par son prénom, Razieh, elle était emprisonnée dans le couloir de la mort depuis quatre ans. C'est la 109e femme pendue sous la présidence de Rohani.

Certains observateurs auraient pu s'informer d'avantage avant de qualifier Rohani de « modéré ». Le régime iranien détient le « record mondial » d'exécutions par habitant. 109 femmes exécutées à fin octobre sous la présidence Rohani, en 7 ans et demi, une par mois, en moyenne. Macabre statistique qui montre la barbarie du régime.

La sanguinaire répression des manifestants en novembre 2019

Au moins 400 femmes tombées pour la liberté lors du soulèvement de novembre 2019 en Iran. Le 15 décembre 2019, la Résistance iranienne a annoncé que le nombre de personnes tuées par les forces de sécurité lors de la répression de novembre dépassait les 1.500.

Au moins 4.000 manifestants ont été blessés et 12.000 arrêtés. Le 23 décembre 2019, citant des sources au sein du régime iranien, l'agence Reuters a confirmé que 1.500 personnes avaient été tuées en Iran en moins de deux semaines de troubles. Reuters précisait qu'environ 400 femmes et 17 adolescents faisaient partie des victimes.

Les responsables iraniens qui ont fourni les chiffres à Reuters ont déclaré qu'ils étaient basés sur des informations recueillies auprès des forces de sécurité, des morgues, des hôpitaux et des bureaux de médecins légistes. Reuters a indiqué que l'ordre de Khamenei de "faire tout ce qu'il faut pour les arrêter (les manifestants)" avait été confirmé par trois sources proches du cercle restreint du guide suprême et un quatrième officiel.

Au pouvoir depuis 1989, soit plus de 31 ans, Ali Khamenei, le guide suprême, aura 82 ans l'an prochain. Est-il tant hanté par sa propre mort, au point d'infliger tant de morts à son propre peuple ?

Avec au moins 251 exécutions en 2019, l'Iran est, après la Chine, le pays du monde qui a le plus recours à la peine capitale, selon le dernier rapport mondial publié par Amnesty International.

Acte barbare que l'exécution de Rouhollah Zam. Acte de courage politique de la France que de condamner avec force les pratiques de ce régime.

C'est un honneur pour la France, et l'Allemagne (actuellement présidente de l'Union européenne) de voir leurs ambassadeurs à Téhéran convoqués par le ministère des Affaires Etrangères.

Un jour, les bourreaux auront à rendre des comptes.

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(*) Gérard Vespierre, diplômé de l'ISC Paris, Maîtrise de gestion, DEA de Finances, Paris Dauphine, géopoliticien, rédacteur du site : www.le-monde-decrypte.com

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Commentaires
a écrit le 17/12/2020 à 18:05 :
Merci pour cet éclairage, très instructif.
Rappelons à ce sujet qu'un groupe d’expert.es des Nations unies spécialisés dans les droits humains a adressé une communication au gouvernement iranien pour le mettre en garde, soulignant que les violations passées et actuelles liées aux massacres commis dans les prisons en 1988 étaient susceptibles de constituer des crimes contre l’humanité, et qu’ils demanderaient une enquête internationale si ces violations perduraient, un appel pressant à rendre des comptes qu’Amnesty international a salué ce mercredi 9 décembre, veille de la Journée internationale des droits de l’homme.

« Cette communication des expert.es des Nations unies est une avancée capitale. Il s’agit une étape décisive pour le combat de longue date que mènent les familles de victimes et les survivant.es, avec le soutien d’organisations iraniennes de défense des droits humains et d’Amnesty International, pour mettre un point final à ces crimes et obtenir vérité, justice et réparation », a déclaré Diana Eltahawy, directrice adjointe d’Amnesty International pour la région Afrique du Nord et Moyen-Orient.
a écrit le 16/12/2020 à 9:21 :
Bah en Arabie Saoudite on a eu exactement le même type d'acte odieux hein et à peine mieux caché.

C'est une région historiquement cruelle mais de cette région infernale est pourtant né le plus beau, le plus puissant, car le plus libre de tous les peuples du monde à savoir le peuple kurde qui me donne le sourire rien que de l'écrire tellement il fait du bien à l'ensemble de l'humanité, tellement il compense la stupidité crasse d'une oligarchie mondiale particulièrement défaillante même si à géométrie variable.

Ne jamais l'oublier.
a écrit le 15/12/2020 à 14:45 :
Globalement d'accord avec ce point de vue sur le régime iranien; en fait, seule la politique de TRUMP nous l'a rendu plus acceptable qu'il ne l'est...
Par contre le contre champ français est décevant et complaisant. Rappelons à l'auteur que la "méthode mafieuse ou barbare" du rapt d'opposants a été pratiquée par la France en 1956 à l'encontre de la direction du FLN algérien. Ne serions-nous sortie de la barbarie que depuis un demi-siècle?
Quant à la réaction du Quai d'Orsay à la pendaison de Rouhollah Zam, je la trouve loin d'être courageuse, s'agissant de surcroît d'un Etat au ban des nations (pour de bonnes et de moins bonnes raisons). En rappelant "son opposition constante à la peine de mort, en tous lieux et en toutes circonstances", la France assimile de fait cet opposant aux pires criminels, ce qui relativise quelque peu sa condamnation....

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