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L’abus du rachat d'actions, un paradis artificiel dangereux

Pierre-Henri Leroy

Publié le 21 février 2024 à 05:28 - Mis à jour le 21 février 2024 à 05:28

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Le Quotidien Numérique

13 juin 2026

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OPINION. Les rachats d'actions par les sociétés du CAC 40 ont atteint un record de 30 milliards en 2023. Total Energies et BNP Paribas ont racheté chacune près de 6% de leurs actions émises pour respectivement 9 et 4 milliards d'euros. Par Pierre-Henri Leroy, fondateur de Proxinvest (*)

Les deux sociétés ont annoncé des profits de respectivement 21 et 12 milliards d'euros, et, à venir, respectivement 2 et 1 milliard de rachats  dans les hauts de leur cours de bourse.

Ces opérations, qui étaient assimilées, il y a trente ans, à de la manipulation de cours et donc interdites partout dans le monde, se sont généralisées. Les actionnaires y trouveraient un « retour », une rémunération complémentaire au dividende... Présentant pour certains économistes nombre d'avantages, elles relèvent, pour d'autres, d'une perversion dangereuse. Ces rachats d'actions débattus notamment aux États-Unis, encouragés par Trump, mais taxés par Biden, auront inquiété Emmanuel Macron en mars 2023. Cette pratique, aux avantages économiques discutables, serait addictive. Mérite-t-elle, comme une drogue de synthèse, d'être plus taxée, restreinte, voire interdite, au nom de l'intérêt général ?

Création de valeur

La justification de ces opérations est la « création de valeur » promise par l'écart estimé entre la rentabilité d'une action de l'entreprise au prix du marché et celle des opportunités d'investissement ou de désendettement disponibles... La sous-cotation boursière et la trésorerie abondante sont ainsi les conditions préalables de ces opérations. Certains groupes, lents à l'innovation ou à la modernisation, malhabiles au dialogue avec « le marché », ou craignant une possible offre publique, la « pression des actionnaires », espèrent sans le dire «booster » le cours de l'action par ces rachats.

L'opération envoie, certes, un signal de confiance au marché sur les perspectives bénéficiaires et, comme le souligne Mc.Kinsey (1), rassure sur la mobilisation de leur trésorerie. Mais McKinsey démontre aussi que l'évolution du bénéfice par action n'est pas corrélée avec la proportion plus élevée d'actions rachetées.

Ces entreprises qui annulent leurs actions pour « rendre de la valeur » à des associés qui ne le restent pas, brûlent leur trésorerie dans un investissement plus risqué, car soumis au devenir incertain des bourses. Le rachat des titres à contretemps peut faire un flop, voire un désastre, comme en ont connu GE, IBM ou Citibank, mais aussi Vivendi-Universal, Enron, Parmalat, AIG ou Wirecard.

Des opérations souvent suivies par des augmentations de capital

Défenseur du rachat d'actions, l'animateur de la Lettre Vernimmen,  Pascal Quiry (2) convient néanmoins de ces limites : « Si les rachats d'actions avaient la capacité de pousser les cours à la hausse, on devrait voir au sein du CAC 40 les plus gros racheteurs d'actions le surperformer. Or il n'en est rien. » Cet observateur  des distributions annuelles plaide que le rachat d'actions demeure un bon outil de circulation du capital « des gros vers les petits ./... qui permet le financement des start-ups... ». Cette circulation du capital, entre-soi, est artificielle et subventionnée par lesdites entreprises : ne serait-elle pas mieux assurée par les simples dividendes ?

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Comme les annulations d'actions absorbent les fonds propres, elles sont souvent suivies par des augmentations de capital réservées soit à la souscription bonifiée par le personnel soit à l'exercice des plans d'options ou d'actions gratuites des dirigeants. Il y a donc aussi une association entre ces rachats d'actions médiatisés et les plans de rémunération plus discrets des dirigeants.

Or, les pertes essuyées par les groupes en cas de replis des cours sont passées sous le tapis. Le monde financier, devenu celui des dirigeants, trouve un intérêt bien compris dans cette « destruction créative » chronique,  trafic circulaire qui sert aux banques de multiples commissions sans risque.

Ce processus addictif devient  malsain lorsqu'il tolère les opérations d'initiés illégales de délestage de positions personnelles aux frais des actionnaires restés fidèles : autre abus hélas bien mal surveillé par notre régulateur (3). Dès lors, les vertus de cette pratique sont contestées et les politiques s'en émeuvent. Longtemps en France, CGT et CFDT, ont critiqué le rachat d'actions qui retarde et même entrave la création d'emplois. François Hommeril, président de la CFE-CGC, exprimait à l'été 2023 la même préoccupation en répondant à Alternatives économiques : « On devrait couper les subventions publiques aux entreprises qui font du rachat d'actions. Ce devrait être interdit ». Cette crainte pour l'investissement et l'emploi se retrouve chez les fonds de pension américains, en sus du rejet des rémunérations abusives associées.

« Shareholder value »

Les adversaires de la maximisation de la « shareholder value », reprochent aux rachats d'actions d'avoir permis  la crise des subprimes par affaiblissement du secteur financier.  William Lazonick se fait procureur  dans un article de la Harvard Business Review de 2014 « Profits without prosperity » (4) , alertant sur leur financement à 30% par de la dette et sur leurs impact néfastes sur l'innovation, la productivité et les inégalités sociales. Cette analyse semble partagée par les démocrates, et, en 2020, le président Joe Biden annonce renforcer la taxation des « share buybacks » adoucie par Donald Trump : il propose de la faire passer de 1 à 4% du rachat.

Le 22 mars 2023, Emmanuel Macron critique le « cynisme » des groupes, « Il faut entendre ce besoin de justice ./.. Quand on voit des entreprises qu'on a aidées [...], de grandes entreprises qui font des revenus exceptionnels et qui les utilisent pour racheter leurs actions. »

La France suit, à petits pas, les réformistes américains: elle impose fin 2023 une « contribution » de 1% des rachats effectués par les capitalisations supérieures à 1 milliard d'euros, et un « versement exceptionnel » à leurs employés aux entreprises de plus de 50 salariés qui annulent leurs titres. Mais c'est aux actionnaires et aux agences de conseil de vote, aux « proxies », qu'il revient de mieux conditionner les résolutions de rachat d'actions.

On l'a vu, leur effet sur la prospérité n'est pas du tout démontré. Le discours qui l'accompagne est sans rapport direct avec la « mission » des entreprises, leurs équipes, leurs services et leurs performances. Et les rémunérations en actions, heureusement généralisées, n'ont aucunement besoin des actions rachetées par l'entreprise.

Le rachat d'actions, paradis artificiel coûteux sans avantage productif, devrait être plus sévèrement contenu et mieux contrôlé.

_____

(1) Richard Dobbs, Werner Rehme: The value of share buybacks, McKinsey Quarterly août 2005

(2) Pascal Quiry : « Le rachat d'actions un recyclage du capitalisme », Liberation mars 2015
Benjamin Curry, John Schmidt : Stock Buybacks: How Companies Create Value For Shareholders, Forbes 14 juin 2023

(3) P.H. Leroy, La conjuration bancaire, VA Edition 2020

(4) Gilles Lockhart : Le rachat d'actions une pratique controversée, CFE-CGC aout 2023

(5) Patricia Kotnik,  Mustafa Erdem Sakinç,, Dejan Guduraš : Compensation in Europe: Realized Gains from Stock-Based Pay; Institute for New Economic Thinking Working Paper Series No. 78 ( 2018) William Lazonick : Profits without prosperity , Harvard Business Review , September 2014
William Lazonick, Mustafa Erdem Sakinç, Matt Hopkins : Why Stock Buybacks Are Dangerous for the Economy, Harvard Business Review, 7 janvier 2020

--

(*) Biographie de 

Pierre-Henri Leroy : IEP, Droit, MBA Columbia, trésorier dans les groupes Hoechst et CdF Chimie, banquier chez Bankers Trust et au Crédit Lyonnais, fondateur et président de Proxinvest, première agence de conseil de vote continentale (1995-2020), cofondateur de l'ICGN, ancien vice- président de l'AFER,  membre neuf ans de la Commission consultative des épargnants de l'AMF, auteur de "La conjuration bancaire : pour une refonte du système bancaire et monétaire" (VA Press 2020).

Pierre-Henri Leroy

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