L'époque des barbares

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OPINION. La crise de 2008 a mis en exergue un phénomène : la négation du facteur risque, dans une conjoncture positive, de la part des économies américaines et européennes jusqu'à ce qu'un accident - la crise - embrase leur marchés. De fait, l'histoire financière démontre que les prises de risque ne disparaissent jamais mais ne font que prendre d'autres formes qui font baisser la garde et rendent vulnérables. C'est précisément ce qui est en train d'arriver. Par Michel Santi, économiste(*).

La science économique est sur la sellette, et la profession s'est mise en mode défensif. Ceux qui avaient imposé l'austérité durant la dernière grande crise ont fait appel à l'économie. Ceux qui avaient rejeté la rigueur plaidaient, pour leur part, pour un comportement de l'économie qui ne pouvait être séparé des autres aspects de la société car cette économie - qui n'est assurément pas une science - n'est pas pure ni désincarnée. Ces derniers n'ont toujours pas été écoutés. Pourtant, le futur est incertain, et toute prévision comme tout calcul sont illusoires.

Les prêts accordés jusqu'en 2008 à Lehman Brothers semblaient garantis car - après tout - aucune institution financière américaine n'avait fait défaut depuis les années 1930. Prêter à la Grèce semblait tout aussi sûr car ce pays partageait - après tout - sa monnaie avec l'Allemagne. Traiter les hypothèques américaines de valeurs refuges et les affubler de la note maximale AAA, exactement comme les bons du Trésor, semblait une bonne affaire car - après tout - le marché immobilier américain n'avait subi aucun décrochage  depuis la Grande Dépression. Les ménages étaient donc priés de s'endetter car le prix de la pierre aux Etats-Unis ne pouvait se déprécier. Les banques pouvaient donc à loisir titriser ces dettes qui ne feraient jamais défaut. Et les Etats étaient sommés de déréguler car les récessions étaient - n'est-ce pas ? - une relique appartenant au passé.

Stabilité trompeuse

Les déboires - américains et européens - qui suivirent ne furent pas provoqués par la négation du risque mais plutôt par la conviction et l'intuition - évidemment fausses - que celui-ci était désormais sous contrôle. Jusqu'à ce qu'un incident en général insignifiant, qu'une simple étincelle, qu'un virus dans des contrées lointaines, pèse sur les valorisations, provoque l'avalanche, nous fasse prendre conscience que notre quantification du risque était biaisée, que nous l'avions fort mal calculé. La grande fragilité à venir fait simplement écho à la période de relative accalmie que nous connaissons depuis environ 5 ans car les tourmentes économiques suivent fatalement les épisodes de prospérité.

La stabilité est donc trompeuse : elle est déstabilisante, et c'est Minsky bien-sûr que le théorisait magistralement. L'histoire financière nous démontre que les prises de risque ne disparaissent jamais mais ne font que prendre d'autres formes qui nous font baisser la garde, qui nous rendent en somme tellement vulnérables, et c'est précisément ce qui est en train d'arriver. Les barbares sont-ils là ? Absolument, et ils l'ont toujours été, ces instincts qui nous perdent et ces comportements qui nous détruisent.

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(*) Michel Santi est macro économiste, spécialiste des marchés financiers et des banques centrales. Il est fondateur et directeur général d'Art Trading & Finance.

Il vient de publier «Fauteuil 37» préfacé par Edgar Morin

Sa page Facebook et son fil Twitter.

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Commentaires
a écrit le 02/03/2020 à 1:24 :
Comment contenir, restreindre le champ de la cupidité humaine, inscrite par l' Évolution dans le cerveau humain, c'est ça la question. La devise du libéralisme, c'est "Greed is good" ! Il faut réprimer l'excès de cupidité. Le (néo)libéralisme est un fléau.
a écrit le 25/02/2020 à 10:32 :
Dans une histoire ;
il faut toujours des super-mega -méchants qui sont les plus « grands peureux « de l’humanité : leur truc c’est l’argent et le contrôle .
Leur plus grosse peur : La mort.
a écrit le 25/02/2020 à 10:08 :
Quand les barbares surgissent c'est que la société est en décadence et en a oublié les règles... de précaution!
a écrit le 25/02/2020 à 9:12 :
Il serait déjà pertinent de définir le "risque" dont on parle, puisque une partie de ce risque en néolibéralisme est assumé par l'argent public du fait de leurs politiciens serviles, ce qui ne peut que rendre nos mégas riches pourtant déjà bien trop gras et paresseux encore moins dynamiques et prévoyants.

De ce fait le seul "risque" que nos aliénés croient être c'est qu'ils ne puissent pas gagner toujours plus toujours plus vite précipitant ainsi notre planète et son humanité vers l'extinction car plus on possède et plus on est possédé nous disait Nietzsche qui par ailleurs démontrait déjà les conséquences désastreuses que l'accumulation de capital génère au sein d'une société humaine.

SI on veut sauver le monde il est indispensable de reprendre l'idée de Sanders, à savoir s'arrêter à un milliard de capital et au lieu de le prendre par l'impôt, étant donné que c'est quand même l’État, du moins la si grande fragilité de celui-ci face à l'oligarchie, qui nous a fait tomber si bas, obligé ces mono milliardaires à investir tout ce qui dépasse leur milliard autorisé. C'est toute l'humanité qui serait ainsi élevée.
a écrit le 25/02/2020 à 8:04 :
A ce titre, on relira volontiers "the black swan" de Taleb

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