L'Espagne face à sa classe politique

C'en est fini de la stabilité politique en Espagne. Quelle est la recomposition possible? Par Nicolas Klein, doctorant en espagnol à l'université d'Aix-Marseille
(Crédits : DR)

Le 3 mai, en application de l'article 99 de la Constitution, Philippe VI dissout le Parlement au palais de La Zarzuela, en présence de Patxi López, président de la chambre basse. Une première dans l'histoire de la démocratie espagnole puisque, jusqu'à présent, seul le président du gouvernement avait convoqué de nouvelles élections. La onzième législature espagnole, qui a officiellement débuté le 13 janvier dernier, aura donc été la plus courte depuis la mort de Francisco Franco. La fragmentation politique consécutive aux élections générales du 20 décembre 2015, avec les deux grands partis en net recul et quatre formations disposant d'au moins 40 députés, a eu raison de la stabilité institutionnelle espagnole. Le spectacle offert par les élus durant ces quelques semaines d'activité est, de l'avis général, pitoyable : petites phrases assassines, manœuvres politiciennes, négociations interminables dans lesquelles l'intérêt général semble se diluer, etc.

 Une hyperactivité paradoxale

Les députés espagnols n'ont pourtant pas chômé en ce début d'année : 701 propositions de loi d'initiative parlementaire (proposiciones no de ley) ont été présentées aux différentes commissions et 230 ont effectivement été débattues en séance plénière. Pourtant, cette effervescence masque mal la pagaille qui règne aujourd'hui au sein des partis politiques espagnols et le caractère verbeux des orateurs de gauche comme de droite. Seuls neuf de ces textes ont en effet été votés.

Sous la surface industrieuse se dissimule donc une profonde paralysie des principaux rouages politiques. Certaines décisions sont même apparues dérisoires et en décalage total avec les attentes des Espagnols. Ainsi le Congrès des députés a-t-il confirmé que Pablo Iglesias, secrétaire général de Podemos, pourrait continuer à officier sur la chaîne Hispan TV ou que Toni Cantó, député du parti Citoyens, pourrait poursuivre sa carrière d'acteur en parallèle. Si l'ensemble des administrations a continué à fonctionner avec une certaine normalité, le gouvernement en fonction n'a pu soumettre au vote des députés qu'un seul décret-loi. Le flou constitutionnel lui a d'ailleurs permis de ne pas comparaître pour les habituelles séances de contrôle de l'activité gouvernementale.

 Entre vaines négociations et calculs intéressés

C'est que les esprits étaient ailleurs. Les premières semaines de l'année 2016 ont été consacrées à la recherche de pactes toujours plus complexes afin de former une fragile majorité gouvernementale. Le refus catégorique du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) de parvenir à une grande coalition a rendu la situation encore plus critique car l'alliance de deux formations était désormais insuffisante. Il fallait au moins trois partis pour constituer un nouveau gouvernement - une gageure étant donné les positions de chacun.

Albert Rivera, président de Citoyens, a clairement pris ses distances avec Mariano Rajoy, dont la personnalité pose problème et dont l'isolement est toujours plus patent, y compris au sein de son propre parti. Pour autant, Rivera accueillait tièdement la perspective de négociations avec Podemos, tandis que Pablo Iglesias se distinguait une fois de plus par son sectarisme en rejetant tout dialogue avec le centre. De son côté, Pedro Sánchez courait désespérément après une investiture, prêt à (presque) toutes les concessions afin de parvenir au pouvoir.

 L'échec du monde politique espagnol

Ces derniers jours, pour leur part, auront marqué le début officieux d'une nouvelle campagne électorale que tous savaient inéluctable. Chacun s'est alors préparé aux prochaines élections, fixées pour le 26 juin, sans prendre en compte la lassitude des électeurs espagnols. Le rejet de la part de Podemos d'un pacte de dernière minute proposé par les élus de la coalition Engagement (alliés de Pablo Iglesias dans la région de Valence) est représentatif d'une maladie qui affecte tous les élus espagnols : le repli sur l'intérêt particulier et politicien.

En ce sens, l'échec de cette onzième législature est avant tout l'échec du monde politique espagnol. Rien ni personne n'échappe à ce constat cinglant : ni les « vieux » partis qui se sont partagés le pouvoir depuis 1982, ni les tenants d'une « nouvelle politique » qui ressemble furieusement à l'ancienne. On ne répètera jamais assez, à cet égard, que Podemos, qui fustigeait il y a encore un an la « caste » formée par le PSOE et le PP, s'est rallié sans sourciller à l'un des deux membres de ladite caste dans les mairies et les communautés autonomes puis a accepté l'idée d'un gouvernement commun. Tout un symbole.

 Des enseignements intéressants

Chacun est désormais condamné à spéculer sur les résultats des prochaines élections. Mariano Rajoy attend sans doute une plus grande ouverture d'esprit de la part d'Albert Rivera, tandis que Pedro Sánchez craint d'être dépassé sur sa gauche par Pablo Iglesias. Les dernières études du Centre des Recherches sociologiques (CIS), institution publique chargée de scruter le comportement des Espagnols, semblent montrer que le panorama parlementaire risque de ne pas trop évoluer prochainement. Selon toute probabilité, le rapport de force entre gauche et droite ne sera donc pas substantiellement modifié. Beaucoup de temps serait alors perdu - et beaucoup d'argent, gaspillé.

Le même CIS a en tout cas confirmé ce que les analystes les plus sagaces avaient déjà compris. Afin de mieux saisir les motivations des électeurs espagnols, l'institution s'est en effet intéressée à l'arrière-plan socio-économique de ceux qui soutiennent les principaux partis. Podemos attire ainsi pour l'essentiel les plus jeunes mais aussi ceux qui ont poursuivi des études et les classes moyennes et supérieures, tout comme Citoyens. Le PSOE et le PP, au contraire, parviennent à toucher davantage les personnes âgées, celles qui ont arrêté leurs études de manière prématurée et les ouvriers. Les plus démunis ne se reconnaissent donc majoritairement pas dans la figure de Pablo Iglesias.

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