"L'éthique n'est pas un supplément d'âme" (Cynthia Fleury)

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(Crédits : DR)
Tout changer ! Oui, mais quoi ? Par qui ? Comment ? Et surtout : pour quoi ? C'est à y répondre que s'emploieront, le 9 novembre, les prestigieux débatteurs du Forum Cnam-La Tribune. A cette occasion, La Tribune questionne quatorze personnalités qui changent le monde tous les jours. Aujourd'hui, entretien avec Cynthia Fleury, psychanaliste, philosophe, chercheuse associée au Muséum national d'histoire naturelle.

LA TRIBUNE - Parce qu'il cultive individualisme, cupidité, égoïsme et utilitarisme, le capitalisme est-il bien davantage obstacle que ressort aux principes d'individuation et d'irremplaçabilité - c'est-à-dire de réalisation et d'accomplissement de soi ? Un autre modèle doit-il être inventé ?

CYNTHIA FLEURY - Le capitalisme contemporain, à ce point financiarisé et dérégulé, « réifie » les humains. Il est donc totalement incompatible avec le processus d'accomplissement et de singularisation de la personne. En revanche, un capitalisme « encadré » par des règles, et donc assurant une concurrence relativement non faussée, ne serait pas ennemi de l'individuation. Mais est-ce possible ?

Aujourd'hui, nous avons érigé de tels principes de compétition et de rivalité qu'ils portent en eux leurs propres débordements, dans la mesure où ce qui importe plus que tout, c'est la rentabilité à outrance, le profit sans limites. Nous sommes entrés dans un monde de capitalisme entropique, sans cesse excédant les limites de la bienfaisance, toujours prompt à l'exploitation inégalitaire des ressources et des hommes. Résultat, nous avons là un système qui promeut le vice structurellement, qui donne de la valeur aux actes les plus amoraux. N'est-il pas hallucinant et profondément symptomatique que les normes comptables européennes intègrent désormais dans la comptabilité publique les revenus de la prostitution et de la drogue ?

À quelles conditions peut-on espérer être sujet empathique et altruiste, être individu non individualiste, c'est-à-dire échapper à cet individualisme contemporain « qui se vit comme le seul génie des lieux, convaincu d'être l'alpha et l'oméga d'un monde qui n'a ni mystique (le sens de Dieu) ni République (le sens des autres) » ?

Cela relève d'une révolution culturelle majeure. Ces dernières décennies, l'idéologie néolibérale n'a eu de cesse de dévaloriser les comportements sociaux, coopératifs, non exclusivement tournés vers le profit. Soit ils étaient jugés défaillants en termes de performance économique, soit ils relevaient de l'utopie niaise, altruiste. Nous nous réveillons enfin de ce lavage de cerveau, et redécouvrons le caractère proprement rationnel de l'éthique. Celle-ci n'est pas un supplément d'âme, mais une épistémologie, une manière plus juste, intellectuellement et éthiquement, de penser.

L'essentiel est de faire lien. D'être déterminé et disposé à aimer. Aimer est une décision, un libre arbitre, mais aussi un travail. Aimer, c'est politique, car l'amour, l'attraction de l'autre et vers l'autre, le sens de l'autre, construisent l'être.

Propos recueillis par Denis Lafay

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a écrit le 08/11/2016 à 17:55 :
Cet entretien me remémore un livre paru en 1998 aux presses de la renaissance, L'éthique ou le Chaos ?
les auteurs Jean loup Dherse - Dom Hugues Minguet
a écrit le 07/11/2016 à 14:03 :
Merci pour ce court entretien.

En allant plus loin, n'étant pas un personnage médiatique que les soldats néolibéraux peuvent clouer au pilori dorénavant ayant la forme des médias de masse, un pilori puissance 1 million en sommes, je peux aller plus loin, jusqu'au bout du raisonnement: le néolibéralisme a entrepris d'éradiquer l'intelligence et la capacité de réflexion dans leur ensemble.

Il faut bien le dire, les gens qui pensent, ceux qui ont de l'empathie, ceux qui savent ce qu'est la vie et qu'elle ne peut se faire en opposition avec l'autre, et là nous pouvons faire le rapprochement entre l'idéologie néolibérale qui montre du doigt les humanistes car réfléchissants et les fascistes qui montrent aussi du doigt les humanistes car défenseurs des droits de ceux à qui ils veulent les enlever, sont dangereux pour le profit à court et très court terme.

"Plus on possède et plus on est possédé", cette citation de Nietzsche qui n'est pas celle-la exactement, qui est tirée d'une phrase encore plus éloquente concernant l'impasse dans laquelle posséder nous mène, n'a jamais été autant dans l'air du temps. Les gens qui possèdent le monde ne savent plus quoi en faire et malgré le fait de tout avoir continuent de chercher encore et toujours des trucs à posséder oubliant au passage les milliards d'habitants que possèdent la planète afin de se resserrer sur quelques millions de gens aux intérêts identiques.

Si on veut que l'humanité évolue il est indispensable que l'on incite, développe, la pensée humaine, si on veut qu'elle obéisse sans contester il faut éradiquer cette pensée humaine.

La Terre, et l'humanité qui évolue dessus donc, et prise en otages par quelques millions de profiteurs aux dépends de 7 milliards d'habitants.

"Acquérir de la puissance se paie cher, la puissance abêtit."

Mais hélas, mille fois hélas on ne peut rien attendre des possédants, juste que leur bêtise exponentielle finisse par tout détruire afin de tout pouvoir reconstruire. Et que c'est long bon sang...

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