"L'heure de changer de civilisation" (Edgar Morin)

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(Crédits : DR)
Tout changer ! Oui, mais quoi ? Par qui ? Comment ? Et surtout : pour quoi ? C'est à y répondre que s'emploieront, le 9 novembre, les prestigieux débatteurs du Forum Cnam-La Tribune. A cette occasion, La Tribune questionne quatorze personnalités qui changent le monde tous les jours. Aujourd'hui, entretien avec Edgar Morin, sociologue et philosophe.

LA TRIBUNE - Comment qualifiez-vous ce moment de l'histoire, au regard de celle que vous avez traversée ?

EDGAR MORIN - Ce qui singularise notre contemporanéité, c'est l'absence d'espérance et de perspective. Cette difficulté de nourrir foi dans l'avenir est récente. Même durant la Seconde Guerre mondiale, sous l'Occupation et sous le joug de la terreur nazie, nous demeurions portés par une immense espérance. Nous tous - et pas seulement les communistes dans le prisme d'une « merveilleuse » Union soviétique appelée à unir le peuple - étions persuadés qu'un monde nouveau, qu'une société meilleure allaient émerger. L'horreur était le quotidien, mais l'espoir dominait imperturbablement ; et cette situation a priori paradoxale caractérisait auparavant chaque époque tragique. Soixante-dix ans plus tard, l'avenir est devenu incertain, angoissant.

Cette absence d'espérance individuelle et collective dans l'avenir a-t-elle pour germe, dans le monde occidental, l'endoctrinement marchand, consumériste et ultra-technologique ?

Deux types de barbarie coexistent et parfois se combattent. Le premier est cette barbarie de masse, aujourd'hui de Daech, hier du nazisme, du stalinisme ou du maoïsme. Cette barbarie, récurrente dans l'histoire, renaît à chaque conflit, et chaque conflit la fait renaître. On s'en offusque en 2016 en découvrant les images ou les témoignages sur l'État islamique, mais les millions de morts des camps nazis, des goulags soviétiques, de la révolution culturelle chinoise comme du génocide perpétré par les Khmers rouges rappellent, s'il en était besoin, que l'abomination barbare n'est pas propre au XXIe siècle ni à l'Islam ! Ce qui distingue la première de celles qui l'ont précédée dans l'histoire, c'est simplement la racine du fanatisme religieux.

Le second type de barbarie, de plus en plus hégémonique dans la civilisation contemporaine, est celui du calcul et du chiffre. Non seulement tout est calcul et chiffre (profit, bénéfices, PIB, croissance, chômage, sondages...), non seulement même les volets humains de la société sont calcul et chiffre, mais désormais tout ce qui est économie est circonscrit au calcul et au chiffre. Au point que tous les maux de la société semblent avoir pour origine l'économique, comme c'est la conviction de l'ex-ministre de l'Économie Emmanuel Macron. Cette vision unilatérale et réductrice favorise la tyrannie du profit, de la spéculation internationale, de la concurrence sauvage. Au nom de la compétitivité, tous les coups sont permis et même encouragés ou exigés, jusqu'à instaurer des organisations du travail déshumanisantes comme en atteste le phénomène exponentiel de burn-out. Mais aussi contre-efficaces à l'heure où la rentabilité des entreprises est davantage conditionnée à la qualité de l'immatériel (coopération, prise d'initiatives, sens de la responsabilité, créativité, hybridation des services et des métiers, intégration, management, etc.) qu'à la quantité du matériel (ratios financiers, fonds propres, cours de Bourse, etc.). Ainsi la compétitivité est-elle sa propre ennemie. Cette situation est liée au refus d'aborder les réalités du monde, de la société, et de l'individu dans leur complexité.

Une grande part de votre travail a justement porté sur l'exploration de la « complexité », signifiant « ce qui est tissé ensemble » dans un entrelacement transdisciplinaire. À quels ressorts attribuez-vous ce rejet, contemporain, de ce qui est et fait complexité ?

La connaissance est aveugle quand elle est réduite à sa seule dimension quantitative, et quand l'économie comme l'entreprise sont envisagées dans une appréhension compartimentée. Or, les cloisonnements imperméables les uns aux autres se sont imposés. La logique dominante étant utilitariste et court-termiste, on ne se ressource plus dans l'exploration de domaines, d'activités, de spécialités, de manières de penser autres que les siens, parce qu'a priori ils ne servent pas directement et immédiatement l'accomplissement de nos tâches, alors qu'ils pourraient l'enrichir. La culture n'est pas un luxe, elle nous permet de contextualiser au-delà du sillon qui devient ornière. L'obligation d'être ultra-performant techniquement dans sa discipline a pour effet le repli sur cette discipline, la paupérisation des connaissances, et une inculture grandissante. On croit que la seule connaissance « valable » est celle de sa discipline, on pense que la notion de complexité, synonyme d'interactions et de rétroactions, n'est que bavardage. Faut-il s'étonner alors de la situation humaine et civilisationnelle de la planète ? Refuser les lucidités de la complexité, c'est s'exposer à la cécité face à la réalité. Ce qui précéda et favorisa la Seconde Guerre mondiale n'était-il pas une succession d'aveuglements somnambuliques ? Et au nom de quoi faudrait-il penser qu'en 2016 les décideurs politiques sont pourvus de pouvoirs extralucides et protégés de ces mêmes aveuglements ?

Propos recueillis par Denis Lafay

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Liste des entretiens TOUT CHANGER !

  • DARWIN, PÈRE DE L'INNOVATION par Pascal Picq
  • RÉENCHANTER LA DÉMOCRATIE par Alain Touraine
  • RÉAPPRENDRE A OSER LE RISQUE par Nicolas Baverez
  • REPENSER L'ÉTAT par Michel Wieviorka
  • L'HEURE DE CHANGER DE CIVILISATION par Edgar Morin
  • L'ENTREPRISE LE PRISME PHILOSOPHIQUE par  Roger-Pol Droit
  • DU BONHEUR À L'ÉCOLE ! par Olivier Faron
  • LA LAÏCITÉ SANS CONDITIONS MÊME DANS L'ENTREPRISE par Abdénour Aïn-Saba
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  • LE PROGRÈS SCIENTIFIQUE, JUSQU'OÙ ? par Serge Guérin
  • LES VOIES VERS L'ACCOMPLISSEMENT DE SOI par Cynthia Fleury
  • AUX RACINES DE L'ACTE CRÉATEUR par Cédric Villani

FORUM TOUT CHANGER, LE 9 NOVEMBRE AU CONSERVATOIRE NATIONAL DES ARTS ET MÉTIERS DE PARIS, programme et inscriptions sur latribune.fr

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Commentaires
a écrit le 09/11/2016 à 7:50 :
L'élection de Trump est symptomatique d'un monde malade, empoisonné par le capitalisme et le "nouveau capitalisme" qui, crises après crises, n'amène que la pauvreté, la guerre et la destruction

Nous avons nivelé le niveau intellectuel de la population par le bas
Nous avons exterminé plus de 50% des espèces animales vertébrées en moins de 40 ans
Nous avons laissé une petite élite accumuler les richesses, or, dans notre modèle mondial actuel, la richesse, c'est le pouvoir

Nous récoltons le résultat de l'idiocratie que nous avons laissée s'installer

Sur, ce, j'appelle Elon Musk pour aller sur Mars 😉
a écrit le 02/11/2016 à 11:00 :
Le problème, c'est que les économistes oublient de tenir compte du role de l'énergie dans le développement de l'économie. Que serions nous sans énergie? Qui évoquera ce role de l'énergie et de sa relation avec la notion de travail? Il faut répartir les charges sociales sur le travail et sur la consommation d'énergie.
a écrit le 02/11/2016 à 10:35 :
S'il est un mot à retenir de cet exposé, c'est: Barbarie. Sa nature a évolué, mais elle est bien présente, sous les formes "traditionnelles"mais aussi augmentées des nouvelles formes liées à l'information, à la productivité, la croissance... (Le chiffre et le calcul).
a écrit le 02/11/2016 à 10:12 :
Merci pour cet entretien il est toujours agréable de lire ou d'écouter Edgar Morin et là c'est une excellente analyse de sa part.

En effet on veut supprimer la complexité parce que l'on veut éradiquer la réflexion, cette même réflexion qui permet à des gens comme E. Morin d'arriver à faire des constats aussi précis et justes.

Comme ce sont les margoulins qui nous dirigent de manière purement autocrate ils essayent d'éliminer la vérité et donc la réflexion y menant afin d'imposer leurs dogmes aliénants pour l'humanité qui ne font que nous mener vers le pire pour nous tout en entretenant puissamment voir en ajoutant des immenses privilèges honteux pour eux.

Cette propagande permanente de part les tenants du pouvoir et des capitaux nous enferme dans un monde simpliste, binaire dans lequel tout raisonnement affirmé, martelé par des médias aux ordres devient vérité.

La dictature du chiffre à l'avantage formidable de nous faire croire que la vie serait simple, qu'il suffirait d'obéir à un dogme quelconque afin de subsister et ça tombe bien des dogmes stupides ils en ont plein à nous proposer.

Pour la première fois de ma vie je suis tombé il y a quelques jours sur un sondage politique IPSOS et bien sur la quarantaine de questions que l'on m'a posé il n'y en a même pas une dizaine auxquelles j'ai répondu librement toutes les autres étaient orientées et bien entendu aucune possibilité d'y ajouter telle ou telle nuance.

La nuance, la pensée, la réflexion, l'intelligence, le recul, la mise en perspective sont à éradiquer étant donné qu'ils nous permettent de voir le véritable visage des possédants, de ceux qui nous manipulent en leur propres noms.

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