La droitisation des valeurs de la droite française

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(Crédits : © Jim Tanner / Reuters)
L’élection présidentielle de 2017 va se dérouler sur la base de mouvements tectoniques des valeurs qui conduisent vers un peu plus de libéralisme économique et surtout moins de libéralisme culturel. Par Luc Rouban, Sciences Po – USPC

En obtenant 44 % des suffrages exprimés au premier tour des primaires de la droite et du centre, François Fillon a surpris l'ensemble des sondeurs et des commentateurs. Si la dynamique électorale qui l'a porté au second tour avait bien été repérée, son amplitude n'avait pas été prévue. Celle-ci semble témoigner d'un virage conservateur de la droite parlementaire. Il est donc intéressant de comparer le profil des électorats potentiels de François Fillon et d'Alain Juppé en mesurant leur évolution sur une année.

On s'appuiera ici sur les résultats de la vague 8 de l'enquête électorale française du Cevipofqui permet de repérer les enquêtés déclarant « aimer » ces deux candidats en se positionnant de 7 à 10 sur une « cote d'amour » allant de 0 à 10. Cela permet de disposer d'échantillons importants (1 592 enquêtés aiment François Fillon et 1 933 Alain Juppé) sans préjuger de leur volatilité électorale.

Précisons qu'il s'agit de sous-échantillons panélisés puisque ce sont les mêmes enquêtés qui ont répondu à la vague 1 de novembre 2015 et à la vague 8 de novembre 2016.

Une première analyse permet de comparer les valeurs des deux candidats. On utilisera ici trois indices. Le premier a trait au libéralisme économique : réduire le nombre des fonctionnaires, faire confiance aux entreprises, réduire le salaire minimum. Il est complété par un second indice, celui de la défense de l'État-providence : renforcer le budget de l'assurance-maladie, celui de l'assurance-chômage et celui des aides sociales. Enfin, on ajoute un troisième indice - identitaire - permettant de mesurer la demande de fermeture nationale : diminuer le nombre d'étrangers autorisés à résider en France, le nombre de réfugiés et de demandeurs d'asile et augmenter le nombre d'expulsions d'immigrés clandestins. Chaque indice va de 0 à 3 et fait l'objet d'une dichotomisation pour ne retenir que les niveaux 2 et 3.

Pour les électeurs de Fillon : plus de libéralisme, moins d'État‑providence

Comme on peut le voir sur le graphique (ci-dessous), les enquêtés appréciant François Fillon se distinguent par le plus haut niveau de libéralisme économique, le plus faible niveau de défense de l'État providence et le plus haut niveau de demande identitaire.

Mais on peut également constater un glissement « droitier » en un an concernant les soutiens des deux candidats et qui se traduit par une légère augmentation du niveau de libéralisme économique associé à une baisse sensible du niveau de défense des aides sociales et à une petite hausse du niveau de demande identitaire qui était déjà à des sommets en novembre 2015. Des comparaisons faites avec les enquêtés appréciant Bruno Le Maire ou Nicolas Sarkozy confirment ces tendances. Le glissement à droite d'une partie de l'électorat de droite est donc avéré.

On peut également comparer ces profils avec ceux de l'électorat de droite dans son ensemble, compris ici comme celles et ceux qui ont voté au moins deux fois pour un candidat ou une liste de la droite parlementaire (LR, UDI ou Debout la France) au premier tour de la présidentielle de 2012, aux européennes de 2014 et aux régionales de 2015.

On voit alors que la même évolution annuelle opère mais que le niveau de libéralisme économique de cet électorat est sensiblement plus bas en 2015 comme en 2016 que celui qui caractérise l'électorat potentiel de François Fillon et, dans une moindre mesure, celui d'Alain Juppé. La comparaison menée avec l'ensemble des enquêtés et donc de l'électorat français confirme ces deux tendances : à la fois une droitisation aussi bien économique que culturelle et un décalage marqué avec les électorats potentiels de François Fillon ou d'Alain Juppé.

Les valeurs des électorats réels ou potentiels ( %). Vagues 1 et 8 de l'Enquête électorale française du Cevipof, 2016., Author provided

L'analyse des profils des soutiens de François Fillon et d'Alain Juppé montre que la différence entre les deux groupes est bien celle de leurs valeurs politiques et n'est pas générée par des caractéristiques socioprofessionnelles particulières. C'est ainsi que 64 % des soutiens de François Fillon ont au moins 50 ans, contre 58 % de ceux d'Alain Juppé. Le niveau de diplôme moyen est à peu près le même puisque 26 % des premiers contre 28 % des seconds ont au moins un niveau Bac+4.

La distribution des activités professionnelles est également similaire. Dans les deux cas, pour prendre quelques exemples, on a 19 % de cadres du privé, entre 10 et 11 % de cadres du public, 5 % d'ouvriers qualifiés du privé et 9 % d'employés public, 3 % de chômeurs. On trouve également dans les deux cas 50 % d'hommes et 50 % de femmes.

En revanche, l'analyse du vote réalisé au premier tour de l'élection présidentielle de 2012 montre (en suffrages exprimés) que les soutiens de François Fillon ont voté à concurrence de 60 % pour Nicolas Sarkozy, 14 % pour François Bayrou, 9 % pour François Hollande et 12 % pour Marine Le Pen. Ceux d'Alain Juppé ont choisi Nicolas Sarkozy à concurrence de 52 %, François Bayrou à 16 %, François Hollande à 20 % et Marine Le Pen à 7 %.

La fin du vote de classe

L'électorat potentiel de François Fillon montre surtout un niveau de libéralisme culturel bien plus bas que celui d'Alain Juppé. On peut mesurer cette dimension en utilisant un indice constitué de trois questions (il n'y a pas trop d'immigrés en France, l'immigration est une richesse culturelle, il ne faut pas rétablir la peine de mort), allant de 0 à 3 en fonction du nombre de réponses positives. Les soutiens de François Fillon obtiennent une moyenne de 0,73 contre 0,94 pour ceux d'Alain Juppé et de 1,02 pour l'ensemble des enquêtés.

L'explication par la religion est, par ailleurs, assez douteuse : si les soutiens de François Fillon sont catholiques à 75 % (11 % de pratiquants réguliers, 25 % de pratiquants occasionnels, 39 % de non-pratiquants), ceux d'Alain Juppé le sont à hauteur de 68 % avec des proportions similaires en matière de pratique religieuse (8 % de pratiquant réguliers, 22 % de pratiquants occasionnels, 38 % de non-pratiquants).

D'ailleurs, l'argument selon lequel le nouveau conservatisme de la droite parlementaire reposerait sur une influence décisive des catholiques pratiquants (comme en témoigne l'évocation du Pape François par François Fillon et Alain Juppé) tourne un peu court. En effet, on voit, sur l'ensemble des enquêtés, que les catholiques pratiquants réguliers (très minoritaires) obtiennent sur l'indice de libéralisme culturel une moyenne de 0,95 contre 0,78 chez les catholiques non pratiquants et 1,29 chez les « sans religion », lesquels s'orientent à 40 % vers les candidats de gauche et à 21 % vers le FN.

Par comparaison, soulignons que la moyenne de l'électorat potentiel de Marine Le Pen sur l'indice de libéralisme culturel est de 0,23. On voit donc bien émerger une droite conservatrice qui n'est pas le sous-produit d'un catholicisme militant et qui ne s'assimile pas non plus au FN.

L'élection présidentielle de 2017 va se dérouler sur la base de mouvements tectoniques des valeurs qui conduisent vers plus de libéralisme économique, entendu surtout comme un retrait de l'État-providence et non pas comme une conversion au marché, et moins de libéralisme culturel - ce qui ne sera pas sans poser un problème à Emmanuel Macron. Ce déplacement ne dépend pas de variables socioéconomiques et semble, là encore, sceller la fin du vote de classe.

Mais il apparaît clairement aussi (voire graphique ci-dessus) que les positions très libérales de François Fillon sont en décalage avec l'ensemble de l'électorat de droite. Cela peut le conduire, s'il gagne la primaire, à devoir recentrer son programme pour jouer la carte du rassemblement.

The Conversation________

 Par Luc Rouban, Directeur de recherche CNRS, Sciences Po - USPC

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation

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Commentaires
a écrit le 06/12/2016 à 22:39 :
la droitisation de la droite, c'est toujours un pléonasme. Cette formule journalistique n'est ici que pour amalgamer la droite à l'extrême droite, mais cette grosse ficelle éculée n'émeut plus personne (sauf le journaliste lui-même).
La droite est à droite, et si elle a besoin de se "droitiser", c'est que ce n'était plus la droite.
Proposons une autre lecture : le corpus d'idées de la droite s'était sensiblement amolli.
Fillon ne fait que "remettre l'église au centre du village", et ça marche.
a écrit le 30/11/2016 à 11:19 :
la nouveauté avec Fillon, c'est qu'il apparaît enfin une droite en France, et qu'elle ne laisse plus la place au syncrétisme (pour ne pas dire au grand n'importe quoi) du FN (à la fois très à droite et très à gauche, très libéral et très dirigiste). Jusqu'ici la "droite" était sur une ligne très rad-soc (cf Chirac mais c'est encore vrai avec Sarkozy). Reste à voir si la droite-Fillon résistera à l'épreuve du pouvoir ou glissera à son tour vers le centre-gauche.
a écrit le 30/11/2016 à 11:14 :
"il n'y a pas trop d'immigrés en France, l'immigration est une richesse culturelle" ; répondre oui à ces deux questions serait une marque de libéralisme culturel ? Curieux. L'immigration en France est principalement constituée de musulmans, actuellement la plus rétrograde et obscurantiste des religions, en tout cas la plus opposée au libéralisme culturel. Même chose à dire quant à la richesse culturelle apportée par une religion dont les pires dérives s'exercent à l'encontre du patrimoine historique, en Syrie, en Irak, hier en Afghanistan, il y a un peu plus d'un an contre la culture en France en s'attaquant un journal et ses dessinateurs, ou encore à une salle de concert. Et les crimes commis en France, ce sont bien des enfants de l'immigration qui en sont les auteurs.
a écrit le 26/11/2016 à 13:00 :
L'arnaque de celui dont les voix étaient déjà au taqué dimanche dernier, c'est un prélat baudruche qui va se dégonfler très vite!

L'escroquerie, qui consiste à dire "il faudra y mettre de la sueur et des larmes, mais je vais vous sauver", alors que c'est lui et ses amis qui nous ont coulés depuis 30 ans en ouvrant nos frontières aux quatre vents, externalisant ainsi l'emploi et la croissance, ayant pour conséquences une baisse gigantesques des rentrées fiscales et sociales, avec explosion des coûts sociaux, ce qui finit inéluctablement par créer notre niveau d'endettement actuel.

Monseigneur Fillon est un productiviste nataliste, qui veut que tout le monde trime pour pas grand chose, tout en réservant à sa communauté un traitement de faveur par le biais d'une politique familiale, allocations et fiscalité, favorisant grandement les grenouilles de bénitiers qui font le plus de bébés...

La seule chose que va récolter monseigneur Fillon si il est élu, c'est du sang !

J'ai quand même du mal avec ce mot "droite", où l'on voit des soi-disant conservateurs, soi-disant souverainistes, détruire activement la France en toute bonne foi au nom de leur idéologie, qui n'est qu'illogisme religieux !
Réponse de le 05/12/2016 à 9:56 :
à Bruno Lalouette : excellente analyse du personnage.....J'ajoute qu'ellepeur parfaitement s'appliquer à M. Juppé ....
a écrit le 26/11/2016 à 8:27 :
Le coeur de l'électorat de Fillon, ce sont des retraités de plus de 70 ans et plutôt aisés et franchement il y a de quoi être en colère contre cette génération.

On leur a tout donné. Les 3eme, 4eme et 5eme semaine de congé payé, la semaine à 39h puis 35h, la retraite à 60 ans après 37.5 annuités et calculée sur les 10 meilleures années, la sécurité sociale, le quasi plein emploi, des allocations chômages à 90% du salaire brut, la préretraite, ils ont 15 ans d'espérance de vie de plus que leurs parents, une meilleure santé, et les retraites les plus confortables que les français ont jamais connu.

Leurs parents avaient connu deux guerres mondiales, l'exode, la faim, la peur, ils ont reconstruit le pays après guerre et se sont sacrifiés pour leurs gosses.

Et ces [censuré] de soixante huitards sont prêts à refuser à leurs petits enfants tout les bienfaits qu'ils ont reçus de la société et de l'état . Je suis écœuré.
Réponse de le 26/11/2016 à 9:40 :
Votre commentaire est plein de bon sens. En effet, la démographie joue un role important: les deux guerres, le baby boom, le vieillissement. Il serait souhaitable de trouver un autre système de raisonnement économique. Je propose de tenir compte du role de l'énergie dans le développement de l'économie. L'énergie remplace le travail en assurant des gains de productivité. C'est à la nouvelle génération (Macron, NKM, Valls...) de s'exprimer.
Réponse de le 05/12/2016 à 9:59 :
Je fais partie de cette tranche d'age et "les vieux schnocksde fillon, JE VOUS APPROUVE SANS RESERVE !! BRAVO!! car je pense au sort de mes enfants et aux autres jeunes, contrairement aux aigris qui vont voter fillon ou juppé !!
a écrit le 25/11/2016 à 14:48 :
Il apparaît exact que le peuple se droitise , mais toutes ses observations sont dévoyées car elles ne mettent pas en parallèle la notion d état nation par rapport à la notion d état fédéral .
On peut être libéral pour une économie à l intérieur de la nation , et le refuser pour la mondialisation .
Les milliardaires sont égoïstes , le petit peuple à le droit de l être aussi .
.
a écrit le 25/11/2016 à 14:28 :
Neuf millions de pauvres et de miséreux français, c'est le résultat du déclin de la France engendré par les tristes sombres années de Chirac SarkozyHollande avec leurs piètres médiocres premiers ministres Raffarin DeVillepin Fillon VallsAyrault

et que nous promet l'illustre Fillon aux désastreux bilan : Fillon veut ajouter plus de misère, plus de sans dents, en stoppant les remboursements de soins et en continuant à augmenter les prélèvements fiscaux TVA et charges

La France va rattraper la Moldavie en terme de pauvreté, et les pires pays africains en matière de dictature des castes mafieuses voleurs patentés en costumes cravates
Réponse de le 30/11/2016 à 11:20 :
Vous oubliez Mitterrand dans ce triste palmarès. Et pourtant c'est bien en 1981 qu'on a abordé cette dangereuse glissade.
a écrit le 25/11/2016 à 14:24 :
Les électorats de Fillon et Juppé sont constitués de vieux plutôt nantis, c'est même caricatural chez Fillon dont les 3/4 des soutiens ont plus de 70 ans.

Le bon coté de la primaire de droite c'est qu'il a un peu obligé les candidats à sortir du bois et à montrer ce qu'ils avaient dans leurs tablettes et c'est directement inspiré du Medef et de la manif pour tous.

Ce sont des projet de société qui ne peuvent pas convenir à des gens normalement constitués.
C'est pourquoi j'anticipe une grosse claque pour Fillon à la présidentielle quelque soit le résultat du premier tour.
Réponse de le 30/11/2016 à 11:23 :
Si grosse claque pour Fillon il y a ça voudra dire le saut dans l'inconnu avec la victoire de Marine Le Pen. J'ai comme dans l'idée que sa potion ne vous enthousiasmera pas beaucoup...
a écrit le 25/11/2016 à 13:14 :
Enfin le retour de bâtons! Nous sommes allés si loin dans "L'Etat s'occupe de tout" que les gens en ont marre.
J'ai travaillé toute ma vie dans l'industrie et ce sur trois continents (Europe, Amérique et Asie) et les mêmes recettes marchent partout: responsabilisez les gens, donnez leur de l'initiative, ayez de la considèration pour eux, et vous obtiendrez des résultats au delà de vos espèrances.
Il semble que certains politiques commencent à le réaliser, enfin!
L'Etat a bien sûr un rôle à jouer en plus de ses fonctions régaliennes: le soutien à ceux qui ont des handicaps physiques, mentaux, ou à ceux qui sont frappés par la maladie.
Mais laissons vivre les autres et foutons leur la paix! Qu'ils assument leurs choix, leur mode de vie!
a écrit le 25/11/2016 à 13:07 :
Je voterais contre le catholique Fillon en 2017 !
a écrit le 25/11/2016 à 11:42 :
La pensée unique est insupportable, les français n'ont pas besoin d'être biberonnés, ils veulent retrouver une liberté perdue. Médias omniprésents donnant des leçons de morale .
le politiquement correct qui empêche d'appeler un chat un chat. Depuis 30 ans on nous dicte ce que nous devons faire, accepter la mondialisation, l'UE, l'immigration etc...
Il semble qu'un souffle nouveau puisse permettre de rebattre les cartes.
a écrit le 25/11/2016 à 11:37 :
Le libéralisme, économique ou pas cette distinction ne change rien, c'est l'absence de soutien de l'état à l'industrie et à la finance, or aucun des candidats de droite et du centre ne le propose, quand ils seront au pouvoir ils continueront de subventionner massivement les multinationales et les actionnaires milliardaires, zéro libéralisme donc.

Les preuves sont pléthores, le libéralisme n'existe pas tout comme le communisme d'ailleurs, ces deux concepts ont toujours été instrumentalisés mais jamais appliqués.

Pourrait on enfin parler un langage correct et arrêter d’appeler un chien un chat ? Merci.

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