La folie des dividendes

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(Crédits : © Brendan McDermid / Reuters)
Les entreprises françaises cotées sont plus que jamais en tête dans la distribution de dividendes. N'ont-elles pas mieux à faire avec leur cash?

 L'information a circulé abondamment sur les réseaux sociaux, preuve de la surprise qu'elle a suscité : les dividendes versés par les entreprises françaises ont augmenté de 50% au premier trimestre . La hausse a atteint exactement 51,3%. Bien sûr, elle tient surtout au dividende exceptionnel de 1,5 milliard d'euros que Vincent Bolloré a fait distribuer par le groupe dont il est actionnaire, Vivendi. Il n'empêche que le montant distribué par les sociétés cotées françaises reste au plus haut, selon une étude de Henderson Global Investors. Et que la France est le premier pays d'Europe continentale pour la distribution de dividendes. Loi devant l'Allemagne. En 2015, les entreprises cotées à Bourse à Paris ont distribué quelque 42 milliards d'euros de dividendes. Soit beaucoup plus que leurs consœurs allemandes !

Qui a dit que les entreprises françaises ne se portaient pas bien ? Que leurs marges s'étaient littéralement effondrées ? Cette course en tête des dividendes, en Europe -hors Grande-Bretagne-, n'est pas une première. En 2009, en pleine récession, les sociétés françaises cotées distribuaient déjà 37 milliards d'euros (soit 63% de plus qu'en Allemagne).

Record français

Comment expliquer une telle prodigalité, au détriment du développement de nouveaux projets, de l'investissement ? Les économistes qui tentent de le justifier peinent à convaincre. Le record français serait lié à la présence de grandes entreprises en France, lesquelles distribuent plus de dividendes que les PME. Mais l'écart avec l'Allemagne, par exemple, n'est pas probant. Une deuxième raison serait l'absence de fonds de pension, qui seraient spontanément enclins à investir dans des sociétés françaises. Celles-ci seraient donc plus fortement dépendantes des capitaux étrangers. Mais les fonds de pension n'ont-ils pas par essence des stratégies internationales de diversification ?

D'autres avancent que la volatilité des marchés inquiète les chef d'entreprise, qui voient leurs cours de bourse chahutés. Afin d'attirer et de fidéliser les investisseurs internationaux, ils augmentent donc la distribution de dividendes. Mais est-ce là vraiment une bonne raison ?

Dividendes versés en France entre 2010 et 2016 au premier trimestre

Capitalisme actionnarial

A la vérité, le libéralisme économique dont certains avaient imprudemment annoncé le décès avec la crise de 2008 fonctionne toujours plus sur le mode financier. Le capitalisme actionnarial ne s'est jamais aussi bien porté. Par-là, on entend notamment l'alignement de intérêts des dirigeants d'entreprises sur ceux des actionnaires. La polémique sur la rémunération du patron de Renault-Nissan, où l'on a vu l'Assemblée générale des actionnaires du groupe automobile contester les 15 millions d'euros que Carlos Ghosn s'est attribués en 2015, a pu accréditer l'idée d'une opposition entre actionnaires et dirigeants d'entreprises. Elle relève en fait de l'exception. Elle ne peut masquer que dans l'immense majorité des cas, l' intérêt premier des dirigeants et des actionnaires converge: il s'agit simplement de faire grimper le cours de Bourse.

Cette convergence apparaît aujourd'hui comme une évidence. A prendre un peu de recul, elle apparaît en fait relativement récente. Jusqu'au milieu des années 80, les dirigeants de grandes entreprises agissaient sur la base de critères multiples, comme la croissance de l'activité, la hausse des salaires et la pérennité des partenariats multiples avec les fournisseurs et sous-traitants, notamment. La satisfaction de l'actionnaire n'était qu'un élément à prendre en compte.

Les actions gratuites de Carlos Ghosn

Mais celui-ci a su reprendre le pouvoir, perdu avec la crise de 1929. Et arracher les dirigeants d'entreprise à la condition de salarié, payé 40 fois le salaire ouvrier -normée édictée par David Rockfeller lui-même), en leur offrant stock options et actions gratuites. Le mouvement est évidemment venu des Etats-Unis, où, dès lors, la rémunération des patrons correspond plutôt à 300 ou 400 fois celle de l'ouvrier moyen. Et surtout, elle devient étroitement dépendante de la valeur en bourse de l'entreprise. La rémunération de Carlos Ghosn pour 2015, qui a fait tant couler d'encre, tient d'abord aux actions gratuites qu'il est vu attribuées. Des actions beaucoup moins taxées aujourd'hui, à l'initiative d'Emmanuel Macron...  Le patron de Renault-Nissan a tout intérêt à ce que la valeur de celles-ci grimpe rapidement. Tout comme les actionnaires du constructeur auto.

Bolloré: dividendes plus rachats d'actions

Quant à Vincent Bolloré, il s'est entendu avec le fonds américain PSAM présent lui aussi au capital de Vivendi pour tripler le dividende par action. Il en retire des bénéfices substantiels, mais ne veut pas s'en tenir là. Il a aussi mis en place chez Vivendi un plan de rachat d'actions, autre instrument très utilisé pour faire grimper les cours en Bourse. Augmenter la demande pour son propre titre, et en réduire l'offre, en diminuant le nombre d'actions en circulation -elles sont évidemment supprimées après avoir été rachetées-, voilà un moyen effectivement imparable de faire grimper le cours boursier. Vivendi, qui a cédé ses actifs dans les télécoms -dont, au premier chef, SFR, vendu à Patrick Drahi- utilise donc son cash pour augmenter le dividende versé aux actionnaires ou racheter ses propres actions, à hauteur de 6,75 milliards d'euros sur trois ans.

Les opportunités d'investissement, de création d'activités, étaient-elles inexistantes ? On peut voir là le symbole absolu du capitalisme sans projet. Un capitalisme que même le fonds d'investissement Blackrock a commencé à critiquer, soulignant que ces pratiques "envoient un message assez décourageant sur la capacité des entreprises à utiliser leurs ressources avec sagesse et à développer des stratégies créant de la valeur sur le long terme...".

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Commentaires
a écrit le 31/05/2016 à 0:33 :
Le terrorisme selon Gattaz.
La bonne blague.
a écrit le 30/05/2016 à 22:24 :
Un tas de poncifs keynésiens et bien pensants pour piloriser l'épargne et l'entreprise.
Le titre accrocheur est faux puisqu'il y a eu un gros dividende exceptionnel=distribution de réserves inutilisées.
Comparaison France/Allemagne, OK ; syndicats, durée du travail, prélèvements sociaux et fiscaux, confiance..... les allemands croient beaucoup plus en leur pays que nous, car nous sommes invités à douter en permanence de notre talent et de notre force.
a écrit le 30/05/2016 à 22:14 :
Mais qu'est-ce que vous attendez pour investir en actions si c'est si facile de toucher des dividendes ? Ce serait merveilleux de pouvoir financer si facilement les dépenses de l'Etat, de la Sécu, les retraites ! Seulement, voilà, vous oubliez toutes ces entreprises qui ne font pas de profit ou qui mettent la clé sous la porte... Acheter des actions est un investissement, pas une grille de loto qu'on remplit.
a écrit le 30/05/2016 à 22:00 :
Cet échantillon ne veut rien dire. Il faudrait des données sur une plus longue période qui inclut les années avant la crise. Cela montrerait si les données entre 2010 et 2016 ne relèvent pas d'un rattrapage après le creux la crise de 2008/2009.
a écrit le 30/05/2016 à 21:32 :
Je n'ai jamais compris pourquoi les personnes qui constatent l'importance (la folie?) des dividendes n'investissent pas en bourse. Surtout au coût de l'argent actuellement..
a écrit le 30/05/2016 à 18:32 :
vous etiez suffisamment honnete pour retraiter les elements exceptionnels
pour le reste on va prendre le pb tel qu'il est
1/ les grosses boites gagnent de l'argent.... oui c'est vrai... mais pas en france! regardez les boites plus petites et faite la comparaison.... a mon avis, y a de bonnes raisons, comme on dit!!!
2/ effectivement y a des fonds de pension derriere bcp d'entreprises... les fonds de pension ont des sorties regulieres liees aux versements des pensions, il leur faut des revenus reguliers ( la france a un schema de ponzi pour ses retraites, quand le robinet va se fermer...)
2 bis/ il ne faut pas s'en etonner quand on a la fiscalite sur la capital qu'on a en france d'avoir un tel resultat ( je crois que seuls 3% des francais detiennent des actions...)
2 ter/ royal a dit qu'il fallait plein d'investissements pas rentables.... oui ca c'est un bon discours qu'on tient quand on est politicien, et avec l'argent des autres....
3/ les boites allemandes distribuent moins, c'est sur... apres en allemagne, personne ne traite le Betriebsfuehrer de nazi voyou et negrier, et chacun comprend qu'il est dans l'interet que l'entreprise aille bien, c'est pas le cas en france
4/ l'etat francais et la secu ont de gros besoins, si vous gagnez de l'argent vous vous faites plumer... autant ne pas trop en gagner ( pour les autres , donc)... plus la boite marche, plus elle va payer pour les autres
5/ faut etre motive pour en remettre une couche dans un pays a l'instabilite juridique notoire, aux lois retroactives, aux lois florange, etc... oui vaut mieux investir en espagne ( ca tombe bien, c'est ce qui se passe)
6/ si vous etes fortement motive pour investir dans ces projets fous ou vous aurez genereusement ... 2.5% bruts, avec le risque de tout perdre, allez y, foncez... bon sinon, c'est normal que ca n'interesse plus personne
7/ last but not least
la france fait la chasse au grand capital qui exploite des syndicalistes misereux a 3 briques par mois.... ca tombe bien, le grand capital arrete d'exploiter ces gens et va ailleurs
( -50% d'industrie en 10 ans, merci le cocktail ' a la francaise', cf p artus ' la france sans ses usines)

la france recolte ce qu'elle a seme, et ca ne fait que commencer a pousser!
et ca ne fait pleurer personne........

cordialement
Réponse de le 30/05/2016 à 20:32 :
Bien vu, Churchill.

Le refus de voir "la réalité du problème", selon votre expression, (et ce, dans un journal économique comme La Tribune) voilà qui est très révélateur de la façon de (mal) poser les termes du débat sur les questions éco dans ce pays. Alors, quand on lit Le Monde, Le Figaro ou Libé... Des biais idéologiques à toutes les lignes...
a écrit le 30/05/2016 à 17:00 :
Quand M. GATTAZ parle de terrorisme et de comportements de voyous, il ferait bien de considérer aussi ce genre de comportements, qui à termes ne vont faire que détruire des emplois...

Ceci explique aussi assez bien la différence de compétitivité entre la FRANCE et l'ALLEMAGNE. Les allemands préférant investir dans les produits (et donc dans des ventes), pour améliorer leurs revenus, plutôt que de verser artificiellement de copieux dividendes.

Mais ce n'est pas grave : on licenciera des salariés...Et on se plaindra du comportement de la CGT...
Réponse de le 30/05/2016 à 19:06 :
Vous avez parfaitement raison

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