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OpinionsTribunes

La politique de Trump n'aidera pas les Américains en colère

Photo de Ivan Best

Robert J. Shiller

Publié le 25 novembre 2016 à 10:36 - Mis à jour le 25 novembre 2016 à 10:56

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Les électeurs pauvres et de la classe moyenne inférieure qui ont voté Trump par exaspération devant leur situation économique risquent d'être oubliés par le nouveau président américain. Par Robert J. Shiller, prix Nobel d'économie.

Le président américain élu, Donald Trump a fait campagne en partie sur une proposition visant à réduire les impôts de façon spectaculaire pour les personnes à revenus élevés, un groupe dont les membres ont souvent une formation d'élite. Et pourtant, ses partisans les plus enthousiastes sont issus en général de la tranche qui a des revenus moyens et en stagnation et des faibles niveaux d'éducation. Que se passe-t-il ?

Un sentiment d'impuissance économique

La victoire de Trump semble clairement découler d'un sentiment d'impuissance économique, ou de la peur de perdre le pouvoir, parmi ses partisans. Pour eux, son simple slogan, « Make America great again » (Rendre sa grandeur à l'Amérique), peut se comprendre comme « Vous rendre votre grandeur à vous » : le pouvoir économique sera donné à la foule, sans rien enlever à ceux qui ont déjà réussi.

Ceux qui se situent du mauvais côté de la barrière sociale ne réclament pas en général des politiques publiques basées sur la charité, les aides financières. En général, ils ne veulent pas que le gouvernement rende le système fiscal plus progressif, pour imposer aux riches des impôts accablants, afin de leur donner de l'argent. La redistribution paraît humiliante. C'est un peu comme être marqué par l'échec. Cela laisse une impression d'instabilité. C'est un peu comme être pris dans une relation de dépendance qui pourrait cesser à tout moment.

Les plus pauvres peuvent accepter des aides, parce qu'ils s'y sentent obligés. Toutefois pour ceux qui se considèrent au moins comme faisant partie de la classe moyenne, tout ce qui a des relents de charité est rejeté. Au lieu de cela, ils veulent retrouver leur pouvoir économique. Ils veulent contrôler leur vie économique.

Les communistes refusaient l'idée de l'aumône

Au XXème siècle, les communistes ont politisé les inégalités économiques, mais ils ont fait en sorte que leur programme ne puisse en aucune manière être interprété comme un moyen de créer l'aumône ou la charité pour les moins favorisés. Il était fondamentalement important que les communistes prennent le pouvoir par une révolution, dans laquelle les travailleurs pourraient s'unir, passer à l'action et se sentir responsables.

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Les partisans de Trump disent que son triomphe est également une révolution, bien que la violence (du moins dans la campagne elle-même), se soit bornée à des injures et à des insultes. Cela a apparemment semblé assez méchant pour inspirer ceux de ses partisans qui interprètent l'agressivité comme une preuve du pouvoir.

Il n'y a pas qu'en Amérique que les gens recherchent un sentiment de réussite professionnelle, plutôt que simplement avoir assez d'argent pour vivre. Dans aucun pays, il paraît juste de répondre à l'augmentation des inégalités économiques par l'imposition de lourdes taxes sur les riches et par le transfert de cet argent aux autres. Cela revient à changer les règles du jeu en cours de partie.

Sur le long terme, les gouvernements ne taxent pas plus les riches en cas de fortes inégalités

Dans leur dernier ouvrage Taxing the Rich: A History of Fiscal Fairness in the United States and Europe, Kenneth Scheve de Stanford et David Stasavage de l'Université de New York utilisent deux siècles de données sur les taux d'imposition et sur les inégalités et examinent les résultats dans 20 pays. Ils ont trouvé qu'il n'y avait qu'une faible tendance, voire aucune, de la part des gouvernements à rendre les impôts plus progressifs quand les inégalités augmentent.

Katherine Cramer, auteure de The Politics of Resentment, a confirmé ce résultat dans le Wisconsin, où, comme Trump, le gouverneur de l'État Scott Walker est populaire parmi les électeurs de la classe ouvrière. Après son élection en 2010, Walker a réduit les impôts sur les plus hauts revenus, a refusé d'augmenter le salaire minimum de l'État au-dessus du minimum prescrit par le gouvernement fédéral et a rejeté les échanges d'assurances créés par la signature par le Président Barack Obama en 2010 de la Réforme des services de santé, censée bénéficier aux personnes à faibles revenus. Au lieu de cela, Walker a promis des mesures visant à retirer le pouvoir aux syndicats, des actions généralement perçues comme susceptibles de réduire les revenus de la classe ouvrière.

Cramer a interrogé des électeurs de la classe ouvrière en milieu rural dans le Wisconsin, en essayant de comprendre pourquoi ils ont soutenu Walker. Les personnes interrogées ont revendiqué leurs valeurs rurales et leur engagement à travailler dur comme une source de fierté personnelle et d'identité. Mais ils ont également souligné leur sentiment d'impuissance à l'encontre de ceux perçus comme injustement favorisés. Elle a conclu que leur soutien à  Walker, parmi d'autres éléments à charge contre le déclin économique, reflète leur extrême colère et leur ressentiment à l'égard des privilégiés dans les grandes villes qui, avant Walker, les avaient ignorés, sauf pour les taxer. Et leurs impôts ont servi en partie à payer les assurances santé et les pensions des fonctionnaires, des prestations que bien souvent ils n'avaient pas les moyens de s'offrir. Ils voulaient du pouvoir et de la reconnaissance, ce que Walker avait l'air de leur offrir.

Trump ne va pas avantager les électeurs pauvres qui ont voté pour lui

Ces électeurs sont certainement tout aussi inquiets des effets de l'augmentation rapide des technologies de l'information sur l'emploi et les revenus. Les gens qui réussissent de nos jours sur le plan économique sont dotés de compétences technologiques, pas ceux qui vivent en milieu rural (dans le Wisconsin ou ailleurs). Ces électeurs de la classe ouvrière éprouvent une perte d'optimisme économique ; pourtant, en admirant leur propre peuple et en défendant leurs valeurs, ils veulent rester où ils sont.

Trump parle le langage de ces électeurs : mais ses propositions à ce jour ne semblent pas être destinées à un transfert fondamental du pouvoir. Il insiste sur la réduction des impôts nationaux, qui doit selon lui déclencher une nouvelle vague d'entrepreneuriat, ainsi que sur la renégociation des accords commerciaux dans un sens protectionniste, pour garder les emplois en Amérique. Mais ces mesures ont peu de chances de transférer le pouvoir économique vers ceux qui ont relativement moins bien réussi. Au contraire, les entrepreneurs vont peut-être développer des moyens encore plus intelligents de remplacer les emplois par des ordinateurs et des robots, le protectionnisme risque de générer à son tour des représailles de la part des partenaires commerciaux, puis une instabilité politique et en fin de compte, peut-être même des guerres.

Pas plus de pouvoir économique pour les travailleurs

Pour satisfaire ses électeurs, Trump doit trouver un moyen de redistribuer le pouvoir par rapport aux revenus, pas seulement les revenus eux-mêmes et pas seulement par des impôts et des dépenses. Sur ce sujet, il ne s'est pas beaucoup exprimé, si ce n'est à propos de subventionner le choix de l'école pour améliorer l'éducation. Mais des forces économiques puissantes, telles que l'innovation technologique et la réduction des coûts de transport mondiaux, ont été les principaux facteurs d'inégalité croissante dans de nombreux pays. Trump ne peut pas modifier cet état de choses.

Si ceux qui n'ont pas les compétences requises par l'économie actuelle refusent la redistribution, il est difficile de voir comment Trump va pouvoir améliorer leur situation financière. La révolution de Trump, comme on la présente jusqu'à présent, semble avoir très peu de chances de réaliser ce que ses partisans veulent vraiment : une augmentation du pouvoir économique des travailleurs.

Robert J. Shiller, prix Nobel d'économie en 2013 et professeur d'économie à l'Université de Yale, co-auteur avec George Akerlof de Phishing for Phools: The Economics of Manipulation and Deception.

Robert J. Shiller

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