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La privatisation des écoles de commerce, une réforme à double tranchant

Marc Guyot et Radu Vranceanu

Publié le 10 janvier 2019 à 08:59 - Mis à jour le 05 mars 2026 à 13:08

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L'enseignement supérieur en management en France est reconnu internationalement pour son excellence. Mais la baisse de dotation des CCI qui participaient au financement des établissements conduit à leur privatisation, ce qui ne va pas sans poser certains problèmes. Par Marc Guyot et Radu Vranceanu, professeurs à l'ESSEC.

Les secteurs économiques pour lesquels la France se distingue par leur reconnaissance internationale sont entre autres le luxe, les jeux vidéo, l'agroalimentaire et l'industrie aérospatiale. Bien que cela soit moins connu, l'enseignement supérieur en management est également un secteur dans lequel la France est extrêmement performante à l'échelle mondiale. En effet, on retrouve systématiquement les écoles de commerce françaises au sommet des classements internationaux les plus reconnus. Dans le dernier classement Financial Times 2018 des programmes de « Master in Management », on retrouve 11 écoles françaises parmi le top 50 mondial.

En France, l'organisation des études supérieures en management est très différente comparée aux autres pays, dans la mesure où les écoles de commerce sont indépendantes des universités. La plupart ont été créées et continuent à dépendre des Chambres de Commerce et d'Industries (CCI). Bien que leurs missions sont « d'intérêt public », elles sont régies par le droit privé, contrairement aux universités et à la plupart des écoles d'ingénieurs. Du fait de leur mission d'intérêt public, l'Etat a soutenu cet enseignement, directement par des subventions à la formation et l'investissement et indirectement via les subventions octroyées par les CCI.

Développement d'une recherche de pointe

En raison de cette structure institutionnelle, l'entrée de nouveaux acteurs est difficile. Les écoles en place se partagent les étudiants ayant réussi les classes préparatoires, sur la base de classements. L'Etat et les CCI étant défavorables à de fortes hausses du prix de la scolarité, cela est compensé par des subventions conçues pour permettre aux écoles de couvrir leurs frais de fonctionnement. Le rattachement aux CCI a pour vocation de développer des liens très forts entre les écoles et les entreprises. Petit à petit, elles ont réussi à surmonter le handicap de l'éloignement des universités en développant une recherche de pointe. L'alliance de la proximité avec les entreprises et une recherche de haut niveau a abouti à cette niche d'excellence qui place les écoles de commerce françaises comme des acteurs majeurs du marché mondial de l'éducation.

En septembre 2018, l'Assemblée nationale a adopté le nouveau projet du gouvernement de restriction significative des missions et des ressources des CCI. Le gouvernement va baisser de 400 millions d'euros sur 4 ans les ressources des CCI. Cette nouvelle baisse des ressources s'ajoute à celle des gouvernements précédents (ponction de 670 millions sur les réserves des CCI en 2014 et 2015, baisses des ressources de 1,24 milliard à 700 millions entre 2013 et 2018). Cette réforme inscrite dans la loi PACTE se présente comme cohérente avec la modernisation de l'Etat et la rationalisation des dépenses publiques et quasi-publiques. Cependant, elle aura pour effet collatéral de remettre en cause le mode de financement de l'enseignement supérieur au management. Le désengagement massif de l'Etat via la baisse des dotations va contraindre les CCI à trouver des nouvelles sources de financement pour assurer le fonctionnement et le développement des écoles de commerce dont elles ont la charge. L'entrée probable de financeurs privés revient à une privatisation de fait des écoles de commerce, donc d'un pan entier de l'enseignement supérieur en France.

Externalités positives

Si nous avons souvent défendu dans les pages de la Tribune le besoin de libéraliser certains marchés, de privatiser certaines entreprises dans lesquelles l'Etat a des participations et la promotion de la concurrence, cela ne fait pas de la privatisation un bien en soi quelle que soit la situation. D'une part, il est dangereux de privatiser puis déréglementer des monopoles naturels, sous peine d'exposer les consommateurs à un racket. D'autre part, les segments comportant des éléments de service public ou d'externalités positives pour la population comme la santé ou l'éducation ne peuvent être privatisés sans s'assurer des conséquences sur l'accès des citoyens à ce service.

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Les écoles de commerce présentent cette caractéristique d'externalités positives propre aux établissements d'enseignement supérieur. Il est donc légitime de se poser la question de la privatisation et la dérèglementation de ces écoles. À l'objectif d'intérêt général ne peut se substituer un objectif unique de profit pour l'ensemble des écoles, même s'il est possible d'avoir un système mixte, sans que cela ne provoque une restructuration du secteur en profondeur.

Dès le début de l'opération de ponction des réserves et de baisse des ressources par le gouvernement, la plupart des écoles comme HEC, ESCP, EM Grenoble, Neoma, Toulouse Business School ou Burgundy School of Business ont adopté le statut d'Etablissement d'Enseignement Supérieur Consulaire (EESC), créé en 2014 justement pour permettre l'ouverture des écoles aux financements privés. Selon ce statut, si les CCI demeurent l'actionnaire principal, les écoles peuvent ouvrir leur capital aux investisseurs externes. En revanche, elles ne peuvent pas redistribuer de profit. Cette organisation atypique devrait limiter considérablement l'intérêt pour ces écoles des purs investisseurs privés intéressés par un retour financier. La CCI de Bretagne Ouest est déjà allé plus loin et a cédé le contrôle de Brest Business School à un actionnaire majoritaire chinois, le groupe Weidong. En revanche, l'EM Lyon s'est transformée en septembre 2018 en pure Société Anonyme. La prépondérance de la CCI dans la gouvernance n'est plus garantie et cette école à vocation à dégager des profits pour les actionnaires. Dans une interview récente, l'école annonçait des profits de 5,5 millions d'euros en 2017, pour une valorisation de 110 millions d'euros. D'autres écoles, comme l'ESSEC ou l'INSEAD, maintiennent pour l'instant le statut d'association 1901 et respectivement de Fondation, donc fonctionnant sous une obligation de profit nul.

Vers une augmentation des frais de scolarité

La forte réduction des subventions des CCI aux écoles, outre la recherche de fonds propres via des investisseurs extérieurs, va également contraindre les écoles à d'autres restructurations pour survivre. Il leur faudra à la fois trouver de façon urgente des gisements d'économie de coûts et trouver des flux de revenus compensatoires. De prime abord, les moyens évidents de réaliser au plus vite ce double mouvement semblent être une augmentation de leur taille via des rapprochements entre écoles et l'augmentation des frais de scolarité. À plus long terme, la façon avec laquelle le secteur entier va potentiellement se remodeler est liée à sa structure de marché présente, c'est-à-dire à la nature de la rivalité présente entre les écoles. Celle-ci découle des parts de marché actuelles, des barrières à l'entrée, de la disposition à payer des consommateurs et de la concurrence internationale mais aussi de l'identité des écoles.

Si l'évolution de l'EM Lyon en société anonyme pilotée par le profit est suivie, la dynamique du secteur va devenir une dynamique classique de concurrence entre entreprises de service où la différenciation par la réputation et la qualité est le facteur clef de succès. A moyen terme, chaque école va déterminer son positionnement en termes de prix en fonction de son positionnement qualité/reconnaissance, sachant que celui-ci est déjà connu du fait des classements internationaux. La forte présence des écoles françaises dans le haut du classement mondial, ajouté à la faiblesse des frais de scolarité en France relativement à ses concurrents directs anglo-saxons, pointe vers une augmentation qui va s'apparenter à une mise en cohérence entre notre niveau d'excellence et notre niveau de tarification.

Cependant, dans le reste du monde, la grande majorité des écoles de très haut niveau, même lorsqu'elles sont indépendantes des universités, comme la London Business School, sont des organisations « non-profit » de type fondation, ce qui est cohérent avec les externalités inhérentes à l'enseignement supérieur. Il est fort probable que des investisseurs privés, basés sur la rentabilité, cessent de financer de la recherche de pointe qui fait la marque de fabrique des meilleures écoles, si celle-ci est estimée non rentable. À long terme, il n'est pas à exclure que la concurrence nivelle à la baisse la qualité académique si la rentabilité économique le demande.

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Il n'est pas sûr que le gouvernement ait bien perçu qu'il provoquait le basculement des écoles de commerce françaises dans la mondialisation standard des entreprises de services non plus que ses conséquences sur les étudiants et les familles. À court terme, du fait de la prépondérance des classements, la qualité académique et pédagogique ainsi que les frais de scolarité devraient augmenter. À long terme, un renversement est possible, voire probable.

Marc Guyot et Radu Vranceanu

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