Trump  : anti libéral ou libéral-populiste ?

Au bout d'un an et demi de présidence, un premier bilan pourrait être celui d'un anti-libéralisme mais qui a l'air de fonctionner au vu des performances macro-économiques des Etats-Unis. A y regarder de plus près, Donald Trump est plus anti-multilatéralisme qu'anti-libéral. Par Marc Guyot et Radu Vranceanu, Professeurs d'économie à l'ESSEC.
Marc Guyot et Radu Vranceanu.
Marc Guyot et Radu Vranceanu. (Crédits : DR)

Le principe fondateur du libéralisme est que les individus doivent être libres de poursuivre leurs propres buts et de mener la vie qu'ils veulent dans le cadre des lois et des coutumes. Depuis John Locke (1632-1704), les libéraux entendent comme droits naturels la vie, la propriété et la liberté. En tant que doctrine économique, le libéralisme protège la concurrence à l'intérieur du pays et défend le libre-échange à l'extérieur.

Cependant, il ne s'agit pas d'une pure doctrine économique, il s'agit de l'organisation la plus à même de générer de la richesse basée sur les ressources du pays, la première des ressources étant les hommes qui composent ce pays. La prospérité libérale vient d'une cascade ou d'un enchainement bien précis. La prospérité individuelle qui génère la prospérité de la famille, la prospérité de l'entreprise, la prospérité de l'industrie et enfin celle du pays. C'est un système bottom-up à l'opposé du système top-down du socialisme.

S'il s'agit bien d'un mode d'organisation économique, il est profondément enchâssé dans une vision éthique de l'homme en tant qu'être autonome dont la finalité est qu'il prenne en main son destin et assume ses choix. De même, à l'échelle de l'entreprise, son succès doit provenir de sa capacité autonome d'innovation et d'organisation et non de subventions, protections ou autres types de soutien et d'impulsions publiques.

Politique protectionniste

De ce point de vu, la Présidence Trump semble avoir les traits caractéristiques d'un anti-libéralisme comme l'illustrent les directives données aux entreprises de produire sur le sol américain et d'embaucher des travailleurs américains. De même, une politique protectionniste semble évidente dans la gestion des échanges internationaux, notamment avec le Mexique et la Chine, et dans la gestion de l'industrie de l'acier. Enfin, l'opposition à la circulation de la main d'œuvre étrangère semble anti-libérale de prime abord.

D'autres traits sont plutôt caractéristiques d'une période de transition vers plus de libéralisme comme les baisses massives d'impôts sur les entreprises, l'allègement des normes, la réduction des régulations bureaucratiques ou la volonté de faire baisser les prix des médicaments en réorganisant le secteur de la santé. La révision des objectifs environnementaux des Etats-Unis est une mesure plus ambigüe, sachant que les libéraux ne s'opposent pas à la régulation intelligente des externalités de production.

Bras de fer commercial avec la Chine

Le bras de fer commercial avec la Chine ne relève certes pas du libéralisme mais pas non plus du protectionnisme. Trump améliore un système défectueux avec un pays protectionniste en utilisant sans aucun état d'âme, ni frein idéologique, la puissance de négociation que confère le statut de première puissance mondiale. Avec un art du deal consommé mais classique, à base de carotte et de bâton, Trump ouvre pour la seule Amérique une partie du marché chinois. En effet, les Chinois ont accepté de lever certains tarifs, d'acheter plus de biens américains et de lever leur blocage d'importation de soja (bloqué au motif de problème antitrust). Le moyen de pression utilisé par Trump de menace de gigantesques tarifs douaniers de 150 milliards de dollars ne sont pas du réel protectionnisme mais une menace de protectionnisme, destinée à obtenir des concessions. Ce n'est pas le libéralisme qui est mis à mal mais une forme de faux multilatéralisme dans laquelle tous les pays devraient être maltraités de la même façon par la Chine.

Il en va de même avec des tarifs de 25% sur l'acier. Le secteur étant affecté par la production chinoise, la pratique de tarifs douaniers ne met pas à mal un secteur où le libre échange est la donne mais améliore en faveur des Etats-Unis un secteur qui ne fonctionne pas bien. De même, c'est davantage la menace de ces tarifs que sa pratique réelle qui permet à Trump d'obtenir au cas par cas des concessions de la part de chaque pays.

Une hausse du prix de l'acier n'est pas certaine

Ces mesures de protection tarifaire si elles étaient appliquées pourraient avoir pour conséquence une augmentation des prix aux Etats-Unis ce qui pénaliserait les consommateurs d'acier. Cependant, cette hausse des prix n'est pas certaine, dans la mesure où un tarif douanier imposé par un grand pays peut faire baisser le prix mondial.

Concernant les injonctions d'implantation d'usines aux Etats-Unis par les entreprises américaines notamment, là encore les distorsions dues à la concurrence fiscale entre les pays ne sont pas des éléments sacrés à préserver. Par exemple, les « pressions » sur les firmes dans le secteur automobile pour embaucher aux Etats-Unis ne relèvent pas d'ordres du politburo local mais plutôt d'un bras de fer via les réseaux sociaux. Les entreprises qui pratiquent allègrement le green-washing se trouvent maintenant sous pression pour faire du « job-washing ». L'usage en soi de pressions via les réseaux sociaux n'est pas un mal anti libéral. Les entreprises désirant avoir une bonne image auprès des consommateurs payent un prix en termes d'implantations aux Etats-Unis. Trump joue adroitement sur le marketing et la communication des firmes pour satisfaire ses engagements auprès des ouvriers qui constituent sa base électorale.

Il y a une certaine ironie à voir la Chine se poser en défenseur du libre-échange. Le protectionnisme chinois n'est pas uniquement tarifaire et passe par de nombreuses contraintes bureaucratiques et la corruption d'Etat, par une sous-évaluation systémique et volontaire du yuan par rapport au dollar, par les limites à l'implantation d'entreprises étrangères sur le sol chinois et à la circulation des capitaux.

Objectif stratégique

L'offensive de Trump contre la Chine n'a pas un objectif économique mais un objectif stratégique, l'économie étant ici un moyen. La montée en puissance stratégique de la Chine au niveau de la course aux armements, de l'acquisition par tous les moyens de technologies avancées, de la recherche de contrôle de la mer de Chine et de l'Ile de Taiwan alliée des Etats-Unis, ainsi que la pression sur la Corée du Nord sont les vraies préoccupations de Trump. Il ne s'agit pas de protectionnisme mais d'un bras de fer entre grandes puissances. Inversement, le fait que les puissances européennes ferment les yeux sur l'absence de démocratie en Chine est lié à la recherche d'objectifs économiques pour leurs entreprises qui passent ici avant la défense du libre-échange, de la liberté d'expression et de la démocratie.

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Commentaires 7
à écrit le 23/05/2018 à 3:30
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Un grand merci pour cet excellent article, d'une largeur de vue peu courante dans la presse Francaise.

à écrit le 22/05/2018 à 22:27
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Tous s'étonnent de ce changement de paradigme qui n'étaient qu'artificiel, comme l'est la soit disant construction européenne, nous remettons nos pieds sur terre, ne suivons plus le dogme écrit et subir ses réformes et, continuer a nous adapter simpl...

à écrit le 22/05/2018 à 22:25
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Tous s'étonnent de ce changement de paradigme qui n'étaient qu'artificiel, comme l'est la soit disant construction européenne, nous remettons nos pieds sur terre et ne suivons plus le dogme écrit et subir ses réformes au lieu de continuez a nous adap...

à écrit le 22/05/2018 à 21:55
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Je suis stupéfait par cet article d'une naïveté confondante. Trump repart avec des promesses de la Chine, pour les auteurs de l'article l'affaire est entendue, les chinois vont sagement se forcer à acheter américains puisqu'ils l'ont promis ! La mê...

à écrit le 22/05/2018 à 21:15
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Clairement Trump n'est pas socialiste (démocrate aux US). Il constate que le monde n'est pas libéral et que dès lors le multilatéralisme libre n'est pas équitable. Des déséquilibres apparaissent d'abord sur des marchés précis entre pays ou zones écon...

à écrit le 22/05/2018 à 19:23
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d’après vos définitions dans l’article : Je dirais que M. Trump est anti- libéral pour les autres et libéral «  juste » pour lui , il n’est pas ouvert au «  monde » mais juste «  son « monde « à lui. pour lui la définition «  humaniste » est du made...

à écrit le 22/05/2018 à 18:51
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Merci pour cet artiucle dans lequel je retrouve beaucoup de mes analyses. Si en UE on avait pas éradiqué l'intelligence peut-être que l'on aurait pu réagir mais comme l'UE est en mort cérébrale, mike le poulet sans tête continue de picorer son blé. ...

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