La santé des "fake news"

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Guillaume von der Weid.
Guillaume von der Weid. (Crédits : DR)
OPINION. Une exposition à tel produit est-elle nocive à long terme ? Tel OGM va-t-il perturber l'écosystème ? Tel médicament est-il inoffensif ? Autant de question auxquelles le fact-checking ne peut répondre avec une certitude absolue, puisqu'il n'y a pas de faits, mais des statistiques, des probabilités, des évaluations bénéfices / risques. La désinformation fleurit sur ce terreau intermédiaire entre l'exactitude des sciences physiques et l'interprétation des sciences humaines. Par Guillaume von der Weid, philosophe en éthique médicale

Les fake news ont envahi nos représentations, en les déformant par infiltration ou en les confirmant par contraste. Et c'est aujourd'hui l'un des grands enjeux de nos démocraties que de renforcer les réalités au détriment des manipulations par l'engagement des responsables politiques, des journaux, des experts, des services de communication. Mais il est un domaine où les fake news seront particulièrement difficiles à résorber, c'est celui de la santé, pour trois raisons : parce qu'elle tient à la vie, qui n'est pas rationnelle, parce qu'elle renvoie à nos modes de vie, qui ne sont pas raisonnables, et parce qu'elle vise un idéal où la définition même de la vérité est en question.

La santé désigne tout d'abord une dynamique biologique qui est moins un état qu'un mouvement. Contrairement à la physique qui répond à des lois fixes, la biologie sort du champ des sciences exactes par son développement propre, fait de tâtonnements, d'erreurs et de renaissances. Pas plus d'erreur dans la physique que d'atomes malades. Réduire la biologie au physico-chimique, c'est ignorer sa nature réelle, qui est statistique et non déterministe, finalisée et non mécanique. De fait, le vivant n'est pas un environnement dont les composants interchangeables agiraient les uns sur les autres rationnellement, mais un centre unitaire qui évalue le monde en fonction de ses besoins (Canguilhem, La connaissance de la vie).

Le terreau intermédiaire où fleurit la désinformation

Ainsi, la santé n'est pas un état qu'on pourrait déceler, définir et reproduire, mais une dynamique interne et singulière qui consiste à s'étendre plus qu'à se conserver. La logique de conservation est déjà une forme de rétractation maladive. Or, l'énergie vitale rend possible plus qu'elle ne réalise, ouvre plus qu'elle ne fixe, propose plus qu'elle ne vérifie.

Une exposition à tel produit est-elle nocive à long terme ? Tel OGM va-t-il perturber l'écosystème ? Tel médicament est-il inoffensif ? Autant de question auxquelles le fact checking ne peut répondre avec une certitude absolue, puisqu'il n'y a pas de faits, mais des statistiques, des probabilités, des évaluations bénéfices / risques. La désinformation fleurit sur ce terreau intermédiaire entre l'exactitude des sciences physiques et l'interprétation des sciences humaines.

Deuxième niveau, celui de la moralité de nos modes de vie. Dans nos sociétés hyper-normées, la maladie est au croisement de deux généalogies concurrentes, celle d'un déterminisme matériel dommageable, comme un pont qui s'effondre, qu'il faut prévenir ou réparer, et celle d'une imputation morale, d'un acte (maladie vénérienne), d'une habitude (cancer du poumon) ou même d'un atavisme (alcoolisme), qu'il faut punir ou du moins corriger. Un corps malade ne va pas sans âme coupable. Ce qui explique qu'on ne puisse s'empêcher, face à un malade ou un moribond, de se demander ce qu'il a fait pour en arriver là. Or la morale n'est pas non plus soumise au régime de la vérité. Elle dépend de principes immatériels et non de faits établis, de valeurs à défendre et non de calculs indiscutables. D'où l'alignement des fake news avec une certaine morale : depuis la masturbation qui rend aveugle, les addictions qui tuent, l'obésité qui est un signe de faiblesse, l'autisme causé par des mères trop distantes, jusqu'aux discussions, aux États-unis, sur les effets pervers de l'assurance-santé. Les faits seuls sont impuissants à éteindre une désinformation qui présuppose des jugements moraux sans les thématiser. Pour lutter à armes égales, l'établissement des faits doit donc s'accompagner d'une discussion des principes qui les rendent pertinents et justifient l'arbitrage des politiques publiques.

Remplacer le fantasme et la haine par le réalisme et le débat.

Mais la santé renferme aussi secrètement un idéal de vie, comme en témoigne l'OMS qui la définit comme un état de "complet bien-être physique, mental, social", autant dire comme un Graal inatteignable puisque personne — heureusement — n'est jamais parvenu à se satisfaire entièrement de son existence. Car le dynamisme biologique se traduit, chez l'être humain, par un regard critique sur un monde qu'on veut changer, améliorer, empreindre de sa marque. Le fait que cette volonté d'être "maître et possesseur de la nature" (Descartes, Discours de la méthode) soit aujourd'hui à la fois la plus grande menace qui pèse sur nous et l'une des sources les plus intarrissables de fake news, n'est pas anodin : c'est que notre capacité à transformer le monde est aussi celle de définir ce qu'est la vérité : « La négation délibérée de la réalité — la capacité de mentir — et la possibilité de modifier les faits — celle d'agir — sont intimement liées ; elles procèdent l'une et l'autre de la même source : l'imagination. » (Arendt, Du mensonge à la violence). Tarir les fake news passe donc moins par la dénonciation de leur irréalité que par la reconnaissance des obstacles sociaux dont elles ne sont qu'une traduction boursouflée, pour remplacer le fantasme et la haine (théories du complot, des manipulations mercantiles, discrédit des médias...), par le réalisme et le débat.

Au cœur de notre liberté de faire (le) monde, les fake news renvoient finalement à deux problèmes corrélés : celui de l'authenticité de notre rapport à autrui (menacée par le fake) et notre soutenabilité de notre rapport au réel (menacé par le new). Polarité que les enjeux de santé aiguisent un peu plus en la superposant à l'articulation entre recherche individuelle de bien-être et la pérennité collective de nos modes de vie.

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Commentaires
a écrit le 01/09/2019 à 17:50 :
Pour qu ‘un fake news existe :

Il faut «  que les émetteurs de cette fake news «  ont des intérêts «  considérable ... comme provoquer «  un résultat non naturel » pour des masses humaines.

Donc les fakes news c’est comme une manipulation de «  celui qui l’entend »

Comment se protéger des fakes News ?
1) être droit dans ses bottes
2) choisir les bonnes sources , crédibles et éthiques
3) ne jamais perdre l’amour de la liberté de penser et l’esprit critique et l’ouverture au débat sans violence et une communication saine et non toxique.
a écrit le 31/08/2019 à 10:18 :
Oui et toujours pareil, tant que l'on aura pas un tissu solide d'experts fiables et indépendants auxquels on donne de réels moyens pour vérifier ce que nous consommons de façon générale nous ne pourrons pas avoir confiance en des gens payés, très bien payés même, par ceux qu'ils sont censés contrôler ne pouvant qu'amplifier la méfiance croissante envers notre système.

Nietzsche conseillait pour composer une classe dirigeante d'Etat, de prendre les meilleurs experts dans chaque domaine, ceux reconnus par leurs pairs et non par leurs comptes en banques, et de les mettre à la tête du pays, ce qui en effet semblerait le plus logique mais système oligarchique oblige nous en sommes très loin, aux antipodes même.

"La vérité est locale et temporaire" Nietzsche
Réponse de le 01/09/2019 à 12:17 :
"bigre !! Elus par personne"

Si élus par ses pairs, si tu sais pas lire tu n'interviens pas au lieu de troller sans même lire...

Ensuite tu défends l'UERSS sans arrêt dont les dirigeants ne sont élus que par une poignée de gens, tu me fatigues.

Signalé
Réponse de le 02/09/2019 à 9:34 :
@ multipseudos:

Et sinon tu voulais dire quoi en fait ? Parce que t'as oublié de l'écrire là hein...

Signalé.
a écrit le 31/08/2019 à 5:14 :
Nous avons oublié une chose: nos sociétés sont organisées, et finalement pas trop mal. Ainsi, nous avons des agences techniques, qui ont pour mission de revoir les données, et de faire le point sur la situation des questions. Evidemment, il y a les négationnistes scientifiques (voir le livre de P.Cahuc et Zylberberg sur le négationnisme économique, les auteurs pour faire simple rappellent que l'on ne saurait contester un consensus scientifique sans apporter de solides arguments). Mais il y a aussi l'irrespect envers nos agences (pourquoi diable continuer à les financer pour prendre systématiquement le contre pied?). On notera par exemple que la campagne anti-glyphosate, relayée par tous les médias peu professionnels sur le dossier, fait peu de cas des avis de nos agences sanitaires françaises, européennes, et mondiales, - complètement éludés-, pour ne se rattacher qu'à une classification d'un labo (le Circ, dont les thèses ont été au surplus invalidées lors des communications OMS & FAO. Pourquoi jusqu'au plus haut sommet de l'état une thèse, isolée, a-t-elle finit par être biblique, à l'encontre même des avis de nos agences? L'univers des écolos est devenu une gigantesque machine à fake news, par conviction (mon but le justifie), par mimétisme (c'est ce que pense mon voisin), et par bêtise. Il est évidemment destructeur pour nos organisations, quand des experts sont systématiquement taxés d'être "influencés" par des groupes de pression, Il ne nous reste plus qu'à nous faire nos avis sur les réseaux sociaux? Il ne nous reste plus qu'à attendre de la "Justice" qu'elle se substitue à nos experts techniques?
a écrit le 31/08/2019 à 0:22 :
La communication médicale et de santé au grand public relève plus d'une approximation grossière que de la fake news proprement dite, destinée délibérément à tromper le lecteur.

Les sciences du vivant étant ce quelles sont, elles produisent peu de vérités absolues. La recherche se fait de plus en plus au moyens de statistiques, qui sont un instrument dangereux dans des mains inexpérimentées et diabolique pour les tricheurs.
Et seuls des experts sont alors à même de juger du travail de leurs pairs et de la portée de leurs résultats.

Un peu comme pour les sondages, les commentateurs extérieurs vont en tirer le spectaculaire, voire tordre un peu le cou à la vérité pour la rendre plus belle ou plus conforme à leurs vœux, et en général ignorer les mises en garde sur les marges d'erreur, questionner la teneur des questions et les biais statistiques.

Il y a également un problème spécifique à la recherche médicale avec la multiplication déraisonnable des rapports par lesquels on fait une synthèse des études existantes sur un sujet (ex; glyphosate) et l'on tente d'en extraire la substantifique moelle.

Le procédé a des limites évidentes. Il ne produit rien de neuf en matière de recherche pure et il est facilement biaisé (en éliminant ou pas certaines publications, en n'ayant pas une lecture critique...).
Par contre ça ne coute rien, il suffit d'un ordinateur et d'un accès aux banques de données. Alors que réaliser des expériences de laboratoire coute très cher, prend du temps, et est sans garantie de résultat.
a écrit le 30/08/2019 à 19:03 :
Il suffit de faire la différence entre "le réel" et "le supposé" qui se joue sur une échelle de temps! "Le réel" a donné un résultat définitif; "le supposé" ne le rendra que dans le futur ou jamais! Les OGM, que l'on soit pour, que l'on soit contre, ne donnera sa réponse que si et seulement si tout monde est en condition de 'jouer' avec la génétique sans exclusivité!
Le "fake news" n'y résiste pas!
Réponse de le 31/08/2019 à 15:47 :
Il y a des fake news qui durent des millénaires... ce n'est pas exactement la question de la durée qui est décisive. Cf. Bruno Latour.
Réponse de le 01/09/2019 à 11:34 :
Comment peut on savoir la réalité d'un "fake" si l'on ne possède pas la contrepartie? C'est l'acceptation de l'information qui est en cause et non la "vérité"!
a écrit le 30/08/2019 à 18:46 :
Le négationnisme est il un "fake news", le conspirationnisme est il un"fake news" etc... on n'ose en dire la vérité, parce que l'on devrait rouvrir les dossiers!

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